Ibtd., p
« L'antiquité donna le nom de raison à la faculté qui a pour mission de régler la conduite de l'homme... Le jugement était l'élément qui avait principalement frappé les philosophes anciens dans la faculté morale; les termes par lesquels ils désignaient les diflerentes opérations de cette faculté, et tout l'ensemble de leur phraséologie morale, semblent l'annoncer. La philosophie moderne a pris une direction toute contraire, les phénomènes sensibles ont particulièrement attiré son attention, et on remarque qu'elle incline toujours à résoudre en de simples sensations les actes complexes de l'esprit, dont la sensation n'est qu'un élément. a Les affections bienveillantes contiennent à la fois une sensation agréable et un désir de voir heureux l'objet qui les excite; il en est de même des affections malveillantes où se rencontrent les deux éléments opposés. Dans ces exemples, la sensation est inséparablement associée au désir. Dans d'autres, nous la trouvons inséparablement associée au jugement, et cela de deux manières différentes : quelquefois le jugement parait être la conséquence de la sensation, quelquefois c'est la sensation qui est évidemment la conséquence du jugement. »... « Notre respect pour l'homme de bien et notre mépris pour le malhonnête homme se composent d'un jugement et d'une sensation, et ce dernier élément dépend tout à fait du premier.
« Examinons ce qui se passe en moi quand je vois un homme agir noblement dans une bonne cause, L'etTet produit en moi est complexe, bien que cet effet puisse être désigné par un seul mot. J'estime sa vertu, je l'approuve, je l'admire, voilà l'expression du fait total. Que je ne puisse le faire sans éprouver du plaisir, c'est-à-dire une sensation agréable, on en convient; mais ce n'est pas tout : je m'intéresse à ses succès et à sa gloire; or ceci est une affection, une affection bienveillante qui est plus qu'une simple sensation. J'ai également conscience que cette sensation et cette bienveillance dépendent tout à fait du jugement que je porte de laconduitede cet homme. C'est parce que je la juge digne d'estime que je ne puis m'empêcher de l'estimer et de la contempler avec
plaisir; persuadez-moi qu'il s'était laissé suborner, et qu'il agissait par quelque motif bas et intéressé, à l'instant mon estime et mon plaisir s'évanouissent.
« L'approbation d'une bonne conduite contient donc, il est vrai, une sensation, mais elle contient aussi un sentiment d'estime pour l'agent, et l'un et l'autre de ces éléments dépendent du jugement préalablement porté sur la conduite de cet agent.
« Toutes les fois que j'applique ma faculté morale, soit à mes propres actions, soit à celles des autres, j'ai conscience que je juge, comme j'ai conscience que je sens; j'accuse et j'excuse, je condamne et j'absous, j'accorde ou je refuse mon assentiment, je crois, je ne crois pas, je doute ; or ce sont là des actes de jugement et point du tout des sensations. Toute décision de l'entendement sur ce qui est vrai ou faux est un jugement. Je ne dois pas voler, ni tuer, ni porter un faux témoignage : voilà des vérités dont je suis aussi convaincu que des propositions d'Euclidc. J'ai conscience que je juge ces propositions vraies ; et quand il s'agit des opérations de mon esprit, tous les témoignages du monde ne peuvent affaiblir l'autorité de ce témoignage. »
Certes nous voilà bien loin des sensations réfléchies de Shaftesbury et d'Hutcheson, et des métamorphoses de la sympathie de Smith. Nous voilà, grâce à Dieu, ramenés à la théorie de Clarke et de Cudworth, purifiée et éclaircie à la lumière d'une psychologie sévère ; en un mot, nous voilà au milieu de la Critique de la raison pratique. Je trouve même dans ce chapitre une phrase simple et profonde, qu'on chercherait en vain dans les écrits du philosophe de Kœnigsbcrg . « ^ Tout jugement est nécessairement vrai ou faux de sa nature, et s'il dépend de la constitution de l'esprit que je porte tel ou tel jugement, il ne dépend pas de cette constitution que le jugement soit vrai ou faux. Ce n'est pas la constitution de l'esprit qui fait qu'une vérité est vraie, mais une certaine constitution de l'esprit est nécessaire