Ibid., p
de différentes manières. Les anciens la distribuaient sous quatre chefs principaux : la prudence, la tempérance, le courage et la justice ; les auteurs chrétiens ont adopté la division des devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers nos semblables. « Une division, dit Reid, peut être plus compréhensive et plus naturelle qu'une autre, mais les vérités divisées sont les mêmes dans toutes, et conservent dans toutes la même évidence. » Mais comment peut-on affirmer que les mêmes vérités se retrouvent également dans des classifications plus ou moins naturelles, plus ou moins compréhensives? des classifications défectueuses ne courent-elles pas le risque de mutiler plus d'un principe d'action, et de supprimer ainsi bien des devoirs, bien des vertus? Par exemple, la division antique des vertus en quatre vertus cardinales, la prudence, la tempérance, le courage et la justice, fait-elle une place assez nette à la bienveillance et à la charité ? Dans la classification de nos devoirs envers Dieu, envers nous-mêmes et envers nos semblables, où met-on le devoir général de se perfectionner sans cesse par l'accomplissement de ses différents devoirs? Quel est aussi le fondement des devoirs de l'homme envers lui-même? Comment est-on obligé envers soi? Sur quoi repose la peine et la récompense? Qu'est-ce que la société ajoute ou retranche au développement de nos facultés naturelles? On aurait aimé à entendre Reid s'expliquer sur ces questions et sur tant d'autres qui partagent les moralistes, et dont la solution importe à la philosophie morale pour que la philosophie morale se mêle utilement à toutes les grandes recherches qui ont pour objet le perfectionnement de la destinée humaine. Reid se bonie à toucher brièvement mais fortement un certain nombre de points où il rencontre et poursuit, comme à son ordinaire, le scepticisme de Hume. On lira avec fruit plusieurs dissertations composées autrefois par Reid pour une société littéraire, et dont il a formé les derniers chapitres du \'^ Essai : 1° Si pour mériter l'approbation morale une action doit être faite avec la conviction qu'elle est moralement bonne. 2° Si la justice est une vertu naturelle ou artificielle. 3^ De la nature du
contrat et de l'obligation qui en dérive. Dans ces divers chapitres on rt^trcuve la polémique constante de Reid contre les doctrines de Hume et de Hubbes. Ce V? Es<ai contient de précieux éléments d'un système de philosophie morale, mais non pas un système déterminé et arrêté. Puisque nous avons plusieurs fois comparé Reid à Kanf, il faut dire qu'ici le philosophe écossais est trèsinférieur au philosophe allemand ; car celui-ci a élevé, sur une psychologie fort semblable à celle de Reid, un vaste monument qui présente tous les {iroblèmes moraux et sociaux agités avec une admirable bonne foi ctrés'jlus avec grandeur.
En résumé, le caractère de l'entreprise de Reid dans toutes les parties de la philosophie esl manifeste. Ce caractère est ime circonspection foite. Reid e^t plus attentif à se défendre du faux cl du chimérique qu'à poursuis re le vrai à travers des spéculations hasardeuses. Il avoue que bien des questions le surpassent. 11 aime mieux ne pas s'avancer jusqu'aux dernières limites de la connaissance que de les franchir imprudemment. A la fois résolu et contenu, il est inébranlable dans l'enceinte de certains principes, et presque timide au delà; d'un esprit plus rigoureux qu'étendu, doué d'une attention profonde, ingénieux et piquant dans sa gravité même, mais dépourvu d'imagination, songeant à se contenter lui-même sans recheicher les sufliages et la gloire ; en un mot, de la famille de Sucratc plutôt que de celle de son illustre disciple. Reid s'est proposé de commencer la science régulière de l'esprit humain, il n'a pas prétendu l'avoir achevée. Il a connu la vraie méthode, la méthode réflexive et psychologique, et il la pratiquée avec une indépendance, une bonne foi, une rigueur qui ne fléchissent jamais. Nous lavons déjà dit : avec l'honneur d'une méthode immortelle, le plus beau titre de Reid auprès de la postérité est sa polémique infatigable contre le scepticisme métaphysique et moral. Reid est un ami de la vertu, un adorateur de Dieu. On sent qu'un cœur dhomme bat dans sa poitrine. Dès qu'il s'agit des grands intérêts de ri:umanité, du devoir, de la dixinc Providence, l'austère m'Jiaphysicien trouve dans son
âme des accents nobles et pathétiques. C'est encore là un trait de ressemblance avec son illustre contemporain de Kœnigsberg. En politique il est libéral, mais inflexiblement attacl.é à la belle constitution de son pays. Sans aucune affectation, il est et se montre chrétien, ou du moins pénétré d'un saint respect pour le christianisme. 11 n'en appelle jamais qu'h. la lumière naturelle; mais de loin en loin le disciple de Turnbull, l'admirateur de Butler, l'ancien ministre de New-Machar, le professeur d'Aberdcen et de Glasgow, emprunte quelques citations aux saintes Écritures, témoignant ainsi qu'il ne croit pas incompatibles et qu'il n'entend pas mettre aux prises la foi du peuple et la philosophie.
Beattie, professeur à l'université d'Aberdeen. Sa vie, ses onvr;iges. — Analyse de l'Essai svr la nature et l'immutabilité' de la vérité' contre les sophistes et les sceptiques^ 1770. — Éléments de la science morale,, 1790-1793. Citations carartéristiques. — Politique de Beattie: comme Reid, il détend la constitution libérale, aristocratique et monarchique de l'Angleterre menacée par l'invasion de la démocratie. — Adam Ferguson, professeur à Rdiiiburgh, particulièrement moraliste et publiciste. Sa vie et ses ouvrages. — Essai sur l'histoire de la société civile, 1767. Ferguson disciple de Montesquieu et stoïcien modéré. — Institutions de philosophie morale, 1769, et Pri7icipes de la science morale et politi'/uej 1792. — Théorie de la volonté et de la liberté. — Les trois lois de la volonté. — De la loi de perfection.— Théorie stoïque de l'identité du bonheur et de la vertu. — Politique de Ferguson. Réfutation de la doctrine du contrat social comme fondement de l'établissement politique. — Se prononce pour la monarchie tempérée dans les grands États. — En 1792, il fait comme Reid et Beattie : il maintient la libéralité de ses opinions, mais il combat l'esprit révolutionnaire. — Délinitiou de la liberté. Qu'elle exige un gouvernement fort, admet toutes les inégalités légitimes et même des distinctions permanentes et héréditaires. — Qu'au milieu des désoidres qui se renouvellent sans cesse dans les sociétés corrompues, le despotisme est quelquefois un remède nécessaire.— Quelques mots sur M. Dagald- Stewart.
Par ses qualités comme par ses défauts, Reid représente l'Écosse en philosophie. On conçoit quel dut y être le succès de son enseignement et de ses ouvrages. Il serait impossible d'écrire une histoire d'Ecosse dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, sans rencontrer partout, dans les nombreuses et remarquables productions de l'esprit écossais à cette époque, la noble philosophie que cet esprit avait aussi suscitée, et qui lui communique une nouvelle force. Bientôt maîtresse des chaires d'Aberdeen, de Glasgow, d'Edinburgh, elle se répandit des universités dans le clergé, dans le barreau, parmi les gens de lettres et parmi les gens du monde. Nous aurions désiré suivre avec vous celte influence bienfaisante
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de l'école écossaise pendant le dernier quart du d^-nier siècle el pendant les premières années du siècle présent. Le temps, qui nous presse, ne nous le permet pas; il faut finir, et nous pouvons à peine vous faire rapidement connaître les deux hommes qui ont secondé et continué Reid avec le plus d'éclat : nous voulons parler de Beattie et de Ferguson.
James Beattie naquit en 1733, à Laurence-Kirk , dans le comté de Kinkardine, Sa famille était si pauvre qu'elle aurait eu de la peine à suffire aux frais de son éducation, si le jeune James, montrant de bonne heure d'heureu>es dispositions, n'eût obtenu au concours une bourse à l'université d'Aberdeen. Ses études achevées, il alla remplir, en 1753, une place de maître d'école à Fordoun, non loin de Laurence-Kirk. C'est là que, dans ses heures de loisir, il composa des poésies qui commencèrent sa réputation. En 1738, les magistrats d'Aberdeen l'attachèrent à une école de grammaire récemment fondée en cette ville. Cette situation nouvelle lui donna les moyens de développer ses talents; il cultiva son goût naturel pour la philosophie, et fit partie de la société philosophique instituée et soutenue pai" Reid <. En 1760, il fut nommé à la chaire de logique et de philosophie morale de l'université d'Aberdeen, quand le docteur Gérard, qui occupait cette chaire, prit celle de théologie. 11 jeta un éclat particulier par le rare mélange du talent philosophique et du talent littéraire, et il publia successivement divers ouvrages qui répandirent son nom en Ecosse et même en Angleterre. Au milieu de ses succès toujours croissants, de grands chagrins domestiques vinrent l'assaillir, et la mort de son fils aine, en 1790, et celle de son plus jeune, en 1796, le plongèrent dans une mélancolie profonde, bientôt suivie d'attaques répétées de paralysie, qui le conduisirent au tombeau en 1803.
Il faut faire deux parts des écrits de Beattie : l'une appartient à la poésie et à la littérature, l'autre à la philosophie.