Ibid., t. le', p
nous jugeons méritoires ; et bien qu'il nous semble possible, moyennant l'exercice et l'habitude, de nous créer des façons de •vivre très-différentes de celle dans laquelle nous avons été élevés, il ne cesse pas de nous paraître impossible de sympathiser avec des caractères tels que ceux de Néron, Hérode, Catilina, Mulay- Ismaël, etc. J'ajouterai que les sentiments moraux paraissent être indispensables à l'existence de la société ; que nulle association d'êtres humains dans laquelle on regarderait comme vertu ce que nous considérons comme vice, et comme vice ce que nous considérons comme vertu, ne pourrait existerun seul jour si les hommes faisaient ce que dans ce cas ils regarderaient comme leur devoir ; et qu'ainsi partout où il y a des sociétés humaines, nous pouvons conclure en toute assurance que les distinctions morales y sont recoimues. Je ne dis pas qu'aucun principe moral soit inné en ce sens qu'un enfant en venant au monde l'apporterait tout établi en son esprit ; car ce serait tout aussi absurde que de prétendre qu'un enfant sait la table de multiplication en venant au monde; mais je dis que la faculté morale qui nous suggère les principes de moralité, et la faculté intellectuelle qui conçoit les proportions do quantité et de nombre, sont des éléments primitifs de la nature humaine. Ces facultés ne se montrent pas au moment de la naissance de l'homme, ni même quelques années après; il leur faut du temps comme à l'épi de blé, qui ne se laisse voir que longtemps après que la tige est sortie de terre ; mais néanmoins, pourvu que les circonstances extérieures soient favorables, elles ne manquent pas de se révéler en temps opportun.
« Tout moraliste i reconnaît qu'il existe des devoirs de l'homme envers lui-même. Dans la plus profonde solitude, nous ne sommes pas exempts d'obligations morales et religieuses; car supposé qu'un homme se trouvât dans la situation qui, suivant la fable, fut celle de Robinson Crusoé, enfermé pendant plusieurs années
1. Ihid., p. 69.— Dans la Philosophie senslaliste, nous avons soutenu la même diHtiine et presque dans les mêmes termes, ve leçon, Saint-Lambert^ p. 202.
dans une île déserte sans qu'il fût en son pouvoir de faire du bien ou du mal à d'autres individus de son espèce, cet liomiue serait encore, selon la mesure de raison à lui départie, un être moral, et tout aussi responsable de ses actes devant Dieu et devant sa conscience que s'il vivait dans la société la plus nombreuse. Dans une telle solitude, il lui serait possible d'être en bien des m nières vicieux ou vertueux. 11 pourrait murmurer avec impiété contre les décrets de la Providence, ou s'y soumettre avec reconnaissance et humilité. Il pourrait mener une vie laborieuse ou s'abandonner à l'oisiveté et aux autres sensualités qui se trouveraient à sa portée, il pourrait envier la prospérité d'autrui et passer son temps à dresser des plans pour leur ruine ou prier pour leur bonheur, et rechercher l'occasion d'y travailler. En un mot, la bienveillance n'est pas la seule vertu; toutefois, je crois qu'il ne peut y avoir de vertu sans elle.
« L'opinion de Hiibbes^, que dans la nature des choses il n'y a aucune distinction entre le ju.-te et l'injuste, le droit et l'offense, et que dans la société civile la volonté des gouvernements est la seule mesure du devoir et par conséquent aussi de la loi de nature, cette opinion, dis-je, n'a pas besoin d'être ici réfutée, car Hobbes et ses paradoxes sont oubliés conmie ils mér'itent de l'être, et le docteur Clarke, dans son excellent traité des Preuves de la religion, a démontré que ce paradoxe n'était pas seulement une impiété, mais encore une absurdité et une contradiction.
a Les droits de l'homme 2 ont été divisés en parfaits et imparfaits. On appelle droits parfaits ceux qui, étant nécessaires à ïexistence de la société, peuvent être maintenus par la force ou par des poursuites légales. Tel est notre droit à la vie, à la santé, à la propriété, à la réputation, à la liberté ; d'où résulte pour au-
1. Ibid., t. II; p. li.— Sur Hobbes, voyez I'uilosophie se.nslaliste, leçons vie, vue et Vllie.
2. Ibid., p. 17.— Voyez celte même tliéorie déveloi)|)ée, du Vrai, du Beau et du Bien, xve leçon. Morale privée cl publique^ p. 386, Cl la PHILOSOPHIE SEXSUALISTE, ler appendice, Justice et charité.
trui l'obligation de ne point attenter à notre vie, de n'endommager en rien notre corps, notre propriété, notre liberté, notre réputation. Les droits que, pour les distinguer de ceux de la première catégorie, on appelle impaifaits, sont nécessaires au bonheur de la société, et éminemment respectables en eux-mêmes, mais ils ne peuvent être revendiqués ni par la force ni par une poursuite légale. Tel est le droit d'un bienfaiteur à la gratitude de la personne à qui il a rendu service ; tel est le droit du pauvre à la charité ; tels sont les droits qu'a tout homme aux bons offices ordinaires de l'humanité. »
« La liberté ^ peut-elle consister dans le pouvoir de faire ce qui nous plaît? Non assurément, car si tout le monde avait ce pouvoir, il n'y aurait de liberté pour personne, puisque notre vie et nos biens seraient à la merci de quiconque aurait le vouloir et le pouvoir de nous les ôter. Dans un pays libre, toute infraction à la loi est une atteinte à la liberté publique. Les lois de Dieu et les lois de notre pays sont notre meilleure et même notre unique garantie contre l'oppression. La liberté ne peut donc exister qu'autant que ces lois obtiennent obéissance. Aussi, Milton, qui certes aimait la liberté autant qu'homme au monde, a-t-il dit avec vérité, en pailant de cette liberté, que « celui qui l'aime doit commencer par être sage et bon. »
« La doctrine du droit divin 2 et du bon plaisir des rois a été sans doute imaginée par leurs flatteurs , désireux de faire leur cour au monarque en agrandissant son pouvoir. Cette docti'ine a été enseignée en Angleterre, au dernier siècle, par Hobbes et d'autres publicistes. Mais les rois n'ont guère d'obligation aux apôtres d'une telle doctrine, car si elle rend leur autorité plus tyrannique, ce qui ne peut manquer d'arriver à ceux qui lui prêtent l'oreille, elle rend en même temps leur position plus périlleuse et partant plus malheureuse. Il n'y a de monarques vrai-
i. Ibid.^i. H, p. 114.