‹ Philosophie écossaiseChapitre 189 sur 199 · Voyez plus haut, leçon vie · texte numérisé non relu

Voyez plus haut, leçon vie

2. /6td.,p.lD3.— Vuyez, sur l'excellence de la monarchie constitutionnelle, oc Vrai, DU Beau et dl Bien, leçon xve, p. 401, et Philosopeie sensualiste, leçon vme, et lie appendice : De la monarchie constitutionnelle.

que l'apparence. Aujourd'hui même il ne manque pas de gens parmi nous qui non-seulement alTectent d'admirer le régime républicain, mais encore qui donnent à entendre que notre monarchie doit être renversée et faire place à la république. Mais avant qu'un tel plan, qui entraînerait comme inévitables conséquences le désordre, le pillage et les massacres, pût obtenir l'adhésion d'un homme prudent, il faudrait examiner sérieusement laquelle des deux formes, de la république ou du gouvernement actuel de l'Angleterre, est la meilleure pour le siècle où nous vivons et pour la partie du monde que nous habitons. Enfin, des apôlres d'une pareille doctrine ne peuvent-ils pas agir sous l'influence d'une ambition désappointée, d'une nature turbulente, d'un attachement aveugle à tel parti ou à telle théorie, d'une basse jalousie contre ceux qui sont placés dans une condition plus élevée, enfin d'un ardent désir d'acquérir, soit de la renommée en débitant des paradoxes, soit de la popularité en cherchant à provoquer la censure de la loi? Les déclamations contre l'inégalité des conditions sous un gouvernement monarchique peuvent être une source de popularité ; elles peuvent même n'être pas sans influence sur un peuple avide de théories et de nouveautés, et sur des hommes qui ne savent pas que l'égalité politique est impossible, et que, fùt-elle possible, elle ne contribuerait en rien au bonheur d'un peuple. Mais si la diversité des rangs contiibueau bien public, ainsi qu'il arrive indubitablement dans une monarchie, et j'entends parler ici d'une monarchie libre, il n'y a pas de force d'àme, il n'y a qu'orgueil, jalousie el petitesse d'esprit à venir s'écrier : Pourquoi cet homme aurait-il le pas sur moi et porterait-il le titre de lord, tandis que moi je ne suis que sir Thomas ou Thomas tout court? Un tel homme, au lieu de mépriser les distinctions, ainsi qu'il le prétend, montrerait au contraire qu'il les admire, et qu'il les évalue bien au-dessus de leur valeur réelle.

« La monaichie e>t le gouvernement aux mains d'un seul homme sujet de la lui. La distance entre la condition de la royauté et celle de la dernière classe du peuple est si grande, que si toute

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action leur était laissée à l'une et à l'autre, et s'il n'y avait entre elles aucune classe politique intermédiaire, tout accord deviendrait impossible. Le peuple se délierait de la royauté, la royauté craindrait le peuple; et de ces sentiments mutuels naîtraient infailliblement des dissidences qui n'auraient de terme que le jour où le roi se rendrait le maître du peuple en établissant le despotisme, ou bien le jour où le peuple l'emporterait sur le roi et mettrait à la place du régime monarchique la république et l'anarchie. Une noblesse est donc nécessaire dans une monarchie libre, comme ordre politique intermédiaire entre le roi et le peuple, et elle a intérêt au maintien des droits de l'un et de l'autre. Car, d'une part, la noblesse tenant du roi ses dignités, il est présumable qu'elle lui sera particulièrement attachée ; et comme elle doit en général se composer d'hommes riches et influents, le roi peut y trouver des moyens de résister aux empiétements du peuple. D'autre pai't, il est de l'intérêt de la noblesse d'être en bonne intelligence avec le peuple, qui constitue au sein de l'État une masse formidable, et en même temps de soutenir le pouvoir du roi, parce que le maintien des droits de la noblesse est attaché au maintien des droits de la royauté. La même chambre des communes qui condamna à mort Charles 1"" vota la suppression de la chambre des lords, et tout récemment en France n'a-t-on pas vu le peuple, après avoir emprisonné son roi, décréter immédiatement l'abolition de la noblesse? Une monarchie tempérée, consistant en un roi, une noblesse et des communes, et dans laquelle tous, sans en excepter le roi, sont sujets de la loi, nous semble avoir de gi-ands avantages sur les autres formes de gouvernement. Yis-à-vis les nations étrangères, on peut agir avec plus de secret et de promptitude dans un gouvernement où le pouvoii- exécutif appartient à un roi que dans une république ; et d'autre part, une monarchie est moins sujette aux discordes intestines, parce qu'il est de l'intérêt de toutes les classes de la société et de tous les citoyens individuellement de respecter les droits les uns des autres, et aussi parce que le pouvoir exécutif entre les mains d'un seul

homme peut se déployer avec plus d'énergie que lorsqu'il apparlient à un sénat ou à un certain nombre de magistrats. »

Adam Ferguson est le premier qui ait donné à la philosophie nouvelle un nouveau et plus illustre théâtre en l'introduisant dans l'université d'Edinburgh, au sein même de la capitale de l'Ecosse. Ferguson n'est point un métaphysicien plus profond que Beattie, mais c'est comme lui un vrai moraliste par le caractère et par la science, et il lui est de beaucoup supérieur dans cette paiiie de la philosophie morale qui traite de la politique. Il est le publiciste de l'école écossaise. Son mérite particulier est d'avoir joint à la doctrine qui lui est commune avec tous ses devanciers, un assez grand savoir historique et une connaissance bien plus étendue de la nature humaine.

Ferguson, en effets n'a pas toujours mené la vie tranquille et sédentaù'e de savant et de professeur. Né en 1724 à Logierait, près de Perth, et fils du ministre du lieu, les succès qu'il obtint à l'école de Perth le destinèrent à l'Église, et il fut admis comme boursier d'abord à l'université de Saint- Andi'ews, et ensuite à celle d'Edinburgh où il eut pour condisciples et pour amis Robertson, Blair, Home, depuis lord Kaimes, et d'autres jeunes gens pleins d'esprit et de nobles sentiments , devenus avec le temps des hommes célèbres. Au sortir de l'université, on lui offrit et il accepta la place de chapelain d'un régiment de montagnards écossais qui servait sur le continent^ et il marcha et fit campagne avec lui jusqu'à la paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748. A son retour en Ecosse, il sollicita une petite cure qu'il n'obtint pas, et il alla re-' joindre son régiment en Irlande. Il ne le quitta qu'en 1737, pour entrer dans une tout autre caiTière, non moins laborieuse, celle de l'enseignement privé et public : il devint précepteur des enfants de lord Bute, et en 1739 il fut nommé professeur de physique à l'université d'Edinburgh, et un peu plus tard professevu" de philosophie morale. Il passa treize ou quatorze ans dans cet emploi qui convenait admirablement à sa capacité et à son goût, occupé

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tout entier à ses leçons et à la composition de divers ouvrages qui mirent son nom parmi les noms les plus justement illustres de l'université d'Edinburgh. Vers 1773, il interrompit ses travaux académiques pour accompagner sur le continent, pendant dix-huit mois, en qualité de gouverneur, le jeune comte de Chesterfield. A son retour, il reprit la vie universitaire, et l'abandonna de nouveau pour aller en Amérique comme secrétaire de la commission chargée d'arranger pacifiquement les différends de l'AngleteiTe avec ses colonies. En 1784, il quitta sa chaire de philosophie morale et consacra ses loisirs à mettre la dernière main à d'importants écrits de philosophie et d'histoire. En 1800, il se retira dans une campagne près d'Edinburgh et y passa paisiblement ses derniers jours, entouré de la vénération publique. Il vient d'y mourir il y a quelques années, en 1816.

Ainsi Ferguson avait vu la vie humaine dans ses situations les plus diverses, sur les champs de bataille, dans le séjour paisible d'une université, dans le palais des grands et dans le cabinet de l'homme de lettres, au milieu de l'Océan et parmi les mouvements compliqués de la diplomatie. Il la connaissait donc parfaitement, et ses principes reçoivent de son expérience une haute autorité. Eh bien, qu'enseignait-il à la jeimesse écossaise, et qu'enseigne-t-il à tous les hommes, ce praticien expérimenté? Il enseigne que le principe légitime des actions humaines, ce n'est pas l'intérêt personnel, mais une bienveillance généreuse, que ce qu'il faut rechercher avant tout, c'est la vertu, et que là est le vrai bonheur. Voilà, en effet, le résumé de tous les ou\Tages de Ferguson.

Écartons l'Histoire des progrés et de la chute de la république romaine , à laquelle Ferguson a travaillé toute sa vie et qu'il a sans cesse perfectionnée : ce n'est pas l'ami de Robertson et le rival de Gibbon que nous avons à vous faire connaître. Nous ne

1. 11 en a donné lui-inème trois éditions différentes, en 1782, 1709 et !803. La traduction française de 1784, en sept volumes, a été faite sur la première édition.

nous arrêterons pas même sur l'Histoire de la société civile^, commentaire plus éloquent qu'original de YEsprit des lois, que nous sommes tenté de juger comme le fait l'auteur lui-même, dans ce modeste et noble passage un peu défiguré dans l'imparfaite traduction de Bergier, f^ partie, chap. 10 2; «Quand je songe au livre du président de Montesquieu, je ne sais comment me justifier d'oser après lui traiter des affaires humaines. Ainsi que lui , je suis aiguillonné par mes réflexions et entraîné par les mouvements de mon cœur. Peut-être même suis-je plus propre à mettre ces vérités à la portée des esprits ordinaires, parce que je suis moi-même plus au niveau du commun des hommes. >> Signalons cependant le chapitre 6 de la 1 ''•^ partie, consacrée au sentiment moral. Ferguson s'y élève avec force contre la doctrine de l'intérêt personnel; on croit entendre Hutcheson, Smith ou Beattie. Si cette doctrine était vraie, dit-il, les sentiments de l'homme « ^ devraient se réduire à la joie qui suit les succès et aux chagrins que causent les pertes et les espérances trompées. Le torrent qui dévaste les possessions ou l'inondation qui les fertilise produiraient en lui la même émotion qu'il ressent à l'occasion d'une injustice qui porte atteinte à sa fortune ou d'un bienfait qui l'augmente et la consolide. 11 ne considérerait dans ses semblables que leur influence sur son intérêt. Le profit ou la perte seraient à ses yeux les seules marques distinctives des événements; et les épithètes d'utile ou de nuisible lui serviraient à distinguer ceux avec qui il vit et traite dans la société, comme elles lui servent à distinguer l'arbre qui lui donne des fruits de celui qui ne fait qu'embarrasser la terre ou intercepter la vue. Ce n'est point là l'histoire de notre espèce. Ce qui nous vient de la part de nos semblables agit sur nous d'une tout autre manière. Toutes les langues abondent en expressions qui signifient

1. Publiée en 1767, iii-4°, et traduit en français par Bergier, en 1783, 2 vol. in-S^.

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