Voyez plus haut, vie leçon, p. 269, etc
DOUZIÈME LEÇON. — FERGUSOÎf 517
de toute âme généreuse. Les amis de la liberté sont supposés faire cause commune avec lem-s semblables, et ont toujours .- ccupé un rang distingué dans la liste des héros. C'est ainsi que Pélopidas et Thrasybule, Dion , Caton et Brutus s'élèvent audessus du niveau même des plus grands hommes. En même temps, comme tout ce qui importe au genre humain, la liberté mal comprise donne naissance aux plus grands abus. Les partisans de la liberté sont tombés dans des désordres sauvages, et des aventuriers, en prétendant travailler aux progrès de la liberté, se sont frayés la voie à des usiu'pations violentes et funestes. Dans un sujet aussi intéressant, il nous est de la dernière importance de nous faire des idées justes, et comme la substitution d'une fausse idole à la vraie a conduit à des extrémités déplorables, il nous faut d'autant plus repousser avec horreur la fausse idole, que nous avons plus de respect et d'amour pour la véritable; afin de nous former une juste idée do Fa liberté, commençons nos recherches par bien établir ce qu'elle n'est pas.
« La Uberté n'est pas, comme le nom pourrait le faire croire, l'exemption de tout frein, mais bien plutôt un juste frein imposé à tous les membres dun État libre, magistrats et sujets. C'est à la condition de ce juste frein que chacun est en sûreté, et ne souffre aucune atteinte ni dans sa personne, ni dans ce qui lui appartient, ni dans ses actions innocentes. Qu'un membre, quel qu'il soit, de l'État n'ait aucun frein, tous les autres sont exposés à souffrir ce qu'il plaira à ce prétendu homme libre de leur infli» ger, et l'usurpation du plus absolu tyran n'est autre chose que la liberté, ainsi entendue, attribuée à lui seul.
» Grâce à cette fausse idée, le vulgaire est porté à croire que l'amour de la liberté consiste dans l'opposition au gouvernement; il s'intéresse à tout sujet qui se révolte, et s-imagine que tout ce (lui diminue le pouvou du magistrat étend la liberté du peuple. Tout au contraire, l'établissement d'un gouvernement capable de réprimer le crime est la condition essentielle de la liberté. NiU
ne peut se dire libre qu'autant que le gouvernement sous lequel il vit a la puissance nécessaire pour le protéger, et qu'il est assez limité et contenu pour ne pas tomber dans des abus de pouvoir. Tel est l'unique asile où le citoyen libre est à l'abri de la tempête de l'injustice et de la violence...
« A cette première proposition négative que la liberté ne consiste pas dans l'exemption de tout frein, nous pouvons joindre cette autre que la liberté ne consiste pas davantage dans l'égalité du rang et de la fortune'' . En ce sens, la liberté est une pure chimère, une vision qui ne peut jamais se réaliser parmi les hommes. Par rapport au sexe, à l'âge, à la force de corps et d'esprit, tous les individus sont, dès leur naissance, destinés à l'inégalité; et dès les premiers pas de la société civile, les différences d'industrie et de comage amènent entre eux, dans lout ce qu'ils entreprennent, d'inévitables distinctions qui , par la suite, conduisent à toutes les rivalités de situation et de fortune... Il n'est pas possible d'empêcher l'inégalité des conditions sans violer les premiers principes du droit de la manière la plus flagrante. Voici où tous les hommes sont et doivent demeurer égaux, c'est le droit égal qu'ils ont de se défendre, de faire tous leurs efforts pour améliorer leur sort, d'augmenter sans cesse ce qu'ils ont. Là est l'égalité, mais elle n'est pas dans les choses mêmes que les hommes ont à défendre, et dans le sort auquel ils parviennent.
« S'il est impossible d'empêcher l'influence d'habileté, de supériorité, de propriété, de situation, il est impossible aussi que tout cela ne devienne en un certain degré héréditaire ; et par conséquent, il est impossible, sans violer les principes de la nature ellemême, d'empêcher quelques distinctions permanentes de rang. Et si cela était possible, cela serait bien loin d'être utile. Car ces inégalités sont les premiers germes du gouvernement et de l'ordre si nécessaires à la sûreté des individus et à la paix du genre hu-
1. Voyez sur la vraie et la fausse égalité, du Vrai, du Beau et du Bien, leçon xiie, p. 296, etc., Philosophie sensualiste, le^ Appendice, Justice et Charité, p. 514, etc.
main, et les ressorts permanents qui nous poussent au travail et à la culture des arts utiles.
« La liberté consistant dans la sûreté de tous, rien n'est plus contraire à la liberté que de violer les droits de quelques-uns pour maintenir un niveau commun... Comme chacun a droit à la condition où il a su arriver sans faire tort à ses semblables , il s'ensuit que la liberté dans toutes les circonstances particulières, doit consister à assurer la sécm-ité de toutes les conditions légitimement acquises, quelque inégales qu'elles puissent être.
« Les distinctions de fortune peuvent donner naissance à la
ormation d'un parti aristocrafîque et d'un parti populaire , mais l'existence de ces deux partis est essentielle à la sûreté de tous , car chacun d'eux s'efforce de défendre les intérêts qu'il représente, et repousse tout ce qui leur peut nuire. L'un et l'autre aspirent au gouvernement de leur pays. Celui-ci dit qu'il combat pour l'autorité, l'ordre, le pouvoir; celui-là pour la liberté. Mais faites bien attention que la liberté ne peut que souffrir du triomphe exclusif de l'un et de l'autre. Cela est évident dans le cas de la prédominance de l'aristocratie ; mais il est tout aussi certain que la liberté ne consiste pas du tout dans la prédominance de la démocratie. La violence et l'agitation des assemblées populaires n'ont pas moins besoin de frein que les passions et les usurpations d'un autre pouvoir; et il n'est vraiment pas de tyrannie qui laisse moins de place à la sûreté individuelle que celle d'une majorité populaire ou d'un parti démocratique triomphant.
(( De toutes ces observations préliminaires il résulte que la liberté consiste dans la sécm-ité des citoyens contre tout ennemi, qu'il soit étranger ou domestique, public ou privé, dont ils peuvent avoir à soutfrir quelque oppression, s'ils ne se sont pas prémunis contre lui; et la première condition qui puisse assurer leur sécurité est l'existence d'un gouvernement fort, capable de dé-
endre et de couvrir la communauté. Ce gouvernement peut avoir
aussi ses dangers, mais sans un tel gouvernement il ne peut y avoir aucun degré de sécurité pour personne.
« En suivant cette notion de la liberté, nous aurons à considérer d'abord quelles sont les conditions nécessaires d'un gouvernement capable de réprimer les désoidres qui pourraient venir des citoyens, et ensuite quelles précautions doivent être prises pour prévenir les abus qu'un tel gouvernement pourrait faire de ses forces. »
L'horreur de l'anarchie triomphante pousse même Ferguson à cette concession désespérée que le despotisme a sa place aussi, et quelquefois nécessaire, dans les vicissitudes de la société civile.
Ibid. P. 486 : « Dans les républiques corrompues, les partis deviennent souvent trop puissants pour l'autorité légale, et la sécurité des citoyens est exposée à des atteintes que les fi.umes ordinaires de l'État ne peuvent prévenir. Alors on a recours à l'établissement d'autorités extraordinaires, comme celle des décemvirs et des dictateurs à Rome. Mais quand la corruption est profonde, au lieu d'une dictature temporaire, un despotisme permanent devient nécessaire. Et cela même peut être regardé quelque tenips pour le moindre des maux qui poun-aient arriver. Par exemple, à Rome, l'usurpation de César a pu paraître un moindre mal que la continuation des affreux désordres qui se renouvelaient depuis Clodius )i
Telle est la plus cruelle punition de la licence et de l'anarchie : elles dégoûtent de la liberté, forcent la société, dont la sécurité est le premier besoin, de se réfugier dans l'asile mal sûr du despotisme, et condamnent de gi-ands esprits et de grands cœurs, tels que Montesquieu et Ferguson, à confesser la nécessité, au moins temporaire, de ce remède presque aussi mauvais que le mal.
D'ailleurs, Ferguson plaide la cause de la dignité humaine et celle des gouvernements libres avec une chaleur qui part d'une conviction profonde. Fidèle à la loi delà perfection, qui est la gloiie de sa philosophie morale, il réclame les gouvernements libres comme un progrès bienfaisant dans la société civile, et comme
un progrès qui seul peut en amener d'autres. Pour lui comme poui- Platon, la vraie mesure de la valeur des gouvernements est leur plus ou moins de zèle, leur plus ou moins de capacité à élever les hommes vers la perfection qui est leur objet suprême, et il n'a pas de peine à établir qu'il ne peut \ avoir aucune ombre de perfection morale sans liberté. Enfin partout on reconnaît en lui le fidèle disciple de celui qui a prononcé ces belles paroles: « Les dieux ont attaché à la liberté presque autant de malheurs « qu'à la servitude, mais quel que doive être le prix de cette noble « liberté; il faut bien le payer aux dievux*. »
Fergusonest essentiellement un publiciste vertueux. Whig déclaré, comme tous ses devanciers, il laisse paraître davantage un vif amour poui- la cause de la liberté du genre humain, et c'est encore à cette source sacrée qu'il puise une indignation généreuse contre le triomphe de la démocratie où son expérience lui montrait le tombeau de toute liberté.
Ferguson résigna sa chaire de philosophie morale en 1784; il y fut remplacé par M. Dugald Stevvart, qui est aujom-d'hui l'honneur de la philosophie écossaise contemporaine.
M. Dugald Stewart, né à Edinburgh en 1753, et quelque temps auditeur de Reid à Glascow, est son élève direct et son véritable héritier en Ecosse. Comme Reid, il est par-dessus tout un métaphysicien. Jusqu'ici ses principaux ouvrages sont les Éléments de la philosophie de l'esprit himain, 2 vol., 1792-1814, avec des Esquisses de philosophie morale, publiée en 1793, qiii contiennent en abrégé toutes les parties de son enseignement, et jusqu'à des éléments de droit naturel et de droit politique. Le caractère général de ces écrits est une rare délicatesse d'observation unie à rélégance du langage et à l'élévation des principes. Partout l'illustre professem- montre un esprit et un cœur libéral; il s'associe à toutes les espérances des amis de l'humanité, sans s'écarter jamais de la sagesse et de la modération. Ailleurs nous avons fait