I. Voypz Philosophie sensi aliste, leçon ir.-, Loclcj p
H PHILOSOPHIE ECOSS.VlSi;
11 y a les meilleures maximes siir le gouvernement suprême de l'àme, attribué à la raison et à la vertu, mais à peu près rien sur la force intérieure qui seule peut établir en nous ce gouvernement de la vertu et de la raison. Hutcheson y pèse les deux opinions contraires, l'une qui soutient qu'un jugement de la raison ou entendement étant donné , la volonté suit nécessairement, puisqu'elle n'est que le dernier jugement pratique de l'entendement; l'autre qui attribue à la volonté le pouvoir d'agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou de faire cela. Entre ces deux opinions, Hutcheson hésite. C'est un problème qu'il renvoie aux métaphysiciens. Cependant il penche du bon côté. « En général , dit-il, il semble qu'on attribue improprement un pouvoir quelconque à l'entendement, dont la seule fonction est d'apercevoir la vérité ; tandis que vouloir, ordonner, commander, appartient à la volonté. » Et il est bien sûr que vouloir appartient à la volonté ; mais cela ne dit point si ce vouloir, si cette volonté possède une énergie qui lui soit propre et dont elle dispose; en un mot, si elle est libre. 11 faut convenir que tout ce passage est de la dernière incertitude 1 .
Puisque Hutcheson nous renvoie à la métaphysique pour y trouver la solution du problème de la liberté, ayons recours à Y Esquisse de métaphysique. Mais qu'y rencontrons-nous? Le problème plus ou moins bien posé, mais sans aucune solution arrêtée. 11 y a deux passages de ÏEsquisse sur la liberté. Lun est dans V Ontologie, à l'article des causes futionneUes, nécessaires et contingentes, P. I, chap. 1. « La question de la liberté est difficile, dit Hutcheson; de lihertate ardiia est quœstio. » Il expose et développe l'opinion des stoïciens qui nient la liberté ; il rappelle aussi l'opinion contraire en peu de mots et sans décider. L'autre passage est au chapitre même de la volonté, P. 11 , chap. 2, § 3 : In quo sita sit Hbertas. Nouvelle exposition détaillée de l'opinion stoïque, puis de l'opinion opposée à laquelle l'auteur parait in-
1. Philnsophiœ moi'alis iiintilutin rnmpenilinriii ,P. H, rap. 2. § 1.
DEl XIÈME LEÇON. — Hl TCHESON 43
cliner, avec cette conclusion ; « Mais laissons cette question tant tourmentée qui a partagé les hommes les plus savants et les plus pieux. »
Pour absoudre Hutcheson, il faut se rappeler que c'est déjà beaucoup d'être incertain sur la liberté humaine , quand on fonde la volonté svu le désir ; et il ne faut pas oublier que cette déplorable confusion de la volonté et du désir est au dix-septième siècle dans toutes les écoles et dans tous les systèmes, dans Malebranche ^ comme dans Spinoza, dans Jonathan Edwards comme dans Hobbes ; qu'au dix-huitième siècle elle est à la fois dans Condillac2 et dans Kant^; que tout la favorisait, jusqu'à la théologie elle-même où dominait l'esprit de saint Augustin ; sur le continent Luther, Calvin, Port-Royal et l'Oratoire ; en Angleterre et en Ecosse, des sectes puissantes, profondément imbues do l'esprit calviniste. Hutcheson trouve donc, dans la théologie do son temps et de son parti, ainsi que dans la philosophie régnante, le motif et l'excuse de ses incertitudes. Mais peu à peu le temps viendra oîi luie psychologie plus assurée élèvera la foi h la liberté hvunaine au-dessus de tous les systèmes théologiques et philosophiques, et l'établira comme une vérité de fait invincible au raisonnement; égale en évidence à toute vérité quelle qu'elle soit, puisqu'elle repose sur le dernier fondement de toute évidence, l'autorité de la conscience.
A mesure qu'on avance dans la Métaphysique d'Hutcheson, on y rencontre à chaque pas les traces de la philosophie de Locke avec d'éclatants démentis donnés h cette même philosophie.
Locke traite l'idée de substance de chimère*; il répète sans cesse que toute substance est inconnue; et, au premier coup d'oeil, ce principe se présente d'assez bonne grâce. En même
1. Voyez les Fragments philosophioues, Philosophie carlésiennej paiisim.
2. Philosophie senscaliste, leçons ii'et ne, Condillac. 5. Philosophie de Kant, leçon viii«.
4. Philosophie sensi'aliste, leçon irf. I.nche. — 2t- série de nos cours, t. 111, leçon xviii.
ii PHILOSOPHIE ECOSSAISE
temps qu'il s'appuie sur le juste sentiment de notre faiblesse, il flatte notre légèreté et notre paresse ; mais ses conséquences presque immédiates en découvrent le danger. Si toute substance est une chimère, si la nature de toutes choses échappe invinciblement à notre connaissance, il s'ensuit qu'il ne faut pas chercher quelle est la nature des objets extérieurs , si elle consiste dans l'étendue ou dans le mouvement, ou dans l'un et dans l'autre. Cela paraît encore acceptable ; mais voici une autre conséquence qui est tout aussi nécessaire, et qui commence à rendre son principe fort suspect. La nature de l'àme nous est impénétrable comme celle de toute substance ; donc nous ne pouvons savoir si elle est matérielle ou spirituelle. De là le doute célèbre de Locke ^ Hutcheson admet le principe de ce doute, et il tente d'échapper au doute lui-même. Il déclare avec Locke que la nature intime de toute substance nous est inconnue. Dans ce cas, tout le chapitre 3 de la Métaphysique d'Hutcheson : si l'âme est une substance différente du corps, devrait être retranché. Nous insistons sur ce point par deux motifs : d'abord, parce que les successeurs d'Hutcheson, même les meilleurs et les plus récents2, ont cru montrer une grande sagesse en se défendant de prétendre à la connaissance des substances , ensuite parce que cette sagesse apparente est radicalement contraire au sens commun.
Il y a ici deux écueils contraires à éviter : une fausse ontologie et le scepticisme. Il y a des philosophes au delà du Khin qui , prenant en dédain la philosophie écossaise comme la philosophie française, pour paraître très-profonds , ne se contentent pas des qualités et des phénomènes et aspirent à la substance pure.
1. Philosophie senslaliste, leçon irf , et 2e séi'ie, t. III, leçon xxv.
2. C'est à regret, par exemple, que nous trouvons dans la préface du tome 1er de la Philosophie de l'esprit humain,, de M. D. Stewart, traduction de M. Prévost, p. 7, sous l'apparence de la circonspection et d'une sage méthode , le principe téméraire de l'ignorance forcée de la nature de l'âme, et cette prétention que la connaissance des phénomènes n'est pas seulement la première, mais la seule connaissance légitime.
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à l'être en soi. Le problème ainsi posé est insoluble : la connaissance d'une telle substance est impossible, par cette raison trèssimple qu'une telle substance n'existe pas. L'être en soi, das Ding in sich, que Kant recherche ', lui échappe, sans que cela doive humilier Kant et la philosophie; car il n'y a pas d'être en soi. L'esprit humain peut se former l'idée abstraite et générale de l'être; mais cette idée n'a pas d'objet réel dans la natm-e. Tout être réel est tel ou tel; il est ceci ou cela. Il est déterminé s'il est réel, et être déterminé c'est posséder certaines manières d'être, passagères et accidentelles ou constantes et essentielles. La connaissance de l'être en soi n'est donc pas seulement interdite à l'esprit humain, elle est contraire à la nature des choses. A l'autre extrémité de la métaphysique est une psychologie impuissante qui, par peur d'une ontologie creuse, se condamne à une ignorance volontaire. Nous ne pouvons, disent ces discrets philosophes, atteindre l'être en soi ; donc il ne nous est permis de connaître que des phénomènes et des qualités. Égale errem-, égale chimère. Il n'y a pas plus de qualités sans être que d'être sans qualités. Nul être n'est sans ses déterminations 2, et réciproquement ses déterminations ne sont pas sans lui. Considérer les déterminations de l'être indépendamment de l'être qui les possède, c'est faire ime abstraction tout aussi extravagante que l'abstraction de l'être considéié indépendamment de ses qualités. On peut donc sentir du sens commun de cette manière aussi bien que de l'autre; et quand on dit que nous ne pouvons connaître les substances, on est tout aussi près de l'erreiu que quand on aspire à connaître les substances pures. Toute vaine humilité à part , nous pouvons connaître et nous connaissons assez bien les sixbstances. Cette connaissance est plus ou moins étendue, plus ou moins profonde, mais elle n'est pas nulle, et c'est là le point de la question.