‹ Philosophie écossaiseChapitre 31 sur 199 · Ihid., n;èine leron · texte numérisé non relu

Ihid., n;èine leron

76 PHILOSOPHIE ÊCOSSAISR

sont les cai'actères, non pas de la beauté en soi, mais de l'idée que nous en avons, et quelle est l'origine de cette idée ?

Sur le premier point, nous partageons pleinement et sans réserve l'opinion d'Hutcheson : nous tenons, comme lui, que l'idée du beau nous est donnée immédiatement, qu'elle est universelle et nécessaire, et qu'elle est désintéressée.

Sur le second point, nous diviserons en deux parties l'opinion du philosophe écossais : la première, qui est négative et réfutative; la seconde, qui est positive et systématique.

Il serait injuste de ne pas insister sur la partie négative, qui est la partie vraie et durable de l'esthétique d'Hutcheson. Le mérite qui la d'abord recommandée et qui la recommandera toujours est d'avoir distingué la faculté qui perçoit la beauté des deux facultés qui , au commencement du dix-huitième siècle , étaient on possession de composer l'àme tout entière, à savoir : l'entendement qui perçoit les vérités abstraites et générales, et la .sensibilité physique qui nous donne des impressions agréables ou pénibles.

La beauté est vraie sans doute, mais elle n'est pas seulement la vérité, elle est quelque chose de plus ; elle est et s'appelle la beauté. Si elle n'était que la vérité, il s'ensuivrait que la vérité la plus certaine serait la plus grande beauté; les types du beau parfait seraient les axiomes de la géométrie ; la beauté se démontrerait comme un problème de mathématiques, et le goût se confondrait avec le raisonnement. Or rien n'est plus faux. Dire, en entendant une belle musique : Sonate, que me veux-tu? ou bien : qu'est-ce que cela prouve ? en voyant couler des larmes au récit d'un trait de bonté ou de grandeur d'âme, sont des propos de géomètre en délire qui prétend réduire toutes nos facultés à la seule qu'il emploie. D'un autre côté, les sens ne rendent pas compte davantage de l'idée de la beauté. Le beau est presque toujours agréable ; mais l'agréable n'e.>t pas toujours le beau. Rien de plus agréable que les odeurs et les saveurs; ce sont les sensations les plus vi\ es et les plus pénétrantes ; et pourtant les objets qui les

DEL'XiÔIi: LEÇON. — III TCHESON 77

excitent en nous n'ont jamais été, à ce titre seul, appelés beaux, pas même au plus faible degré. INon-seulement le beau dillère toujours de l'agréable, mais quelquefois même il se mêle aux impressions les plus pénibles, qui le relèvent au lieu de l'étoufFer. A la vue d'un naufrage, le trouble de mes sens peut aller jusqu'à l'horreur, et néanmoins ce spectacle est beau. La voix formidable de l'Océan répondant à celle du tonnerre, de rapides éclairs sortant des sombres flancs des nuages, les flots qui s'amoncellent et se précipitent, ce canon d'alarme qui se fait entendre de loin en loin dans l'espace immense ; que dis-je ? les approches solennelles du moment suprême pour des créatures semblables à moi, tout cela excite dans mon àme une émotion grande et sévère, qui certes n'a rien à démêler avec les plaisirs des sens, et cependant m'attache, par un charme secret, à ce triste et magnifique spectacle. Au moral aussi, le sublime est souvent en contradiction avec l'agréable. Dans un pays qui lutte pour son indépendance et pour sa liberté, le général ennemi, passant dans un village, somme l'alcade et le curé du lieu de lui donner des renseignements qui doivent l'aider à détruire une petite troupe de patriotes qui résiste encore. Sur le refus du curé, il le fait saisir et fusiller. Interrogé à son tour, l'alcade, sans daigner répondre, s'avance avec calme près du cadavre tout sanglant, s'agenouille et attend la mort. A cette vue et même à ce simple récit, l'àme est tour à tour déchirée ou attendrie. Supposez sous vos yeux le spectacle de d'Assas environné de baïonnettes, et, les flancs déjà déchirés, s'écriant : A moi, Auvergne : ce sont les ennemis ! ce cri héroïque vous pénètre à la fois d'horreur et d'admiration. Sont-ce les sens qui éprouvent ou qui vous donnent l'émotion dont votre àme est saisie? Non, la nature physique souffre et frémit; c'est l'àme, l'àme seule, qui ressent un plaisir mélancolique et sublime dont la physiologie n'a point le secret.

Le beau ne s'explique donc ni par le raisonnement ni par la sensation. Quelle leçon pour l'art, s'il sait la comprendre ! Kutcheson eût pu la tirer de sa théorie, et rappeler à leur véritable

78 PHILOSOPHIE ÉCOSSAISt:

mission le poëte, le peintre ou le statuaire qui, confondant le beau avec l'agréable, s'adressent aux sens plutôt qu'à l'àme. Il y a, dans les arts aussi, une école sensualiste qu'il appartient à la vraie philosophie de combattre ^ . Hutcheson cite plusiem's fois VHamlet de Shakspeare, le Paradis perdu de Milton, et ce morceau admirable appelé le Penseroso. Il eût pu faire remarquer que des beautés de cet ordre supposent en ceux qui les produisent une âme profonde et une autre philosophie, instinctive ou développée, que celle des sens et du raisonnement. Le dix-huitième siècle, d'un bout de l'Europe à l'autre, n'a pas produit un artiste de génie, et il a manqué la grande poésie comme il a ignoré la vraie morale et la grande métaphysique. Il faut au moins savoir gré à Hutcheson d'avoir séparé le beau de l'agréable et les plaisirs du goût des plaisirs des sens. Mais, puisque le beau nous est ime source de plaisir, et que le plaisir appartient à la sensibilité, la sensibilité physique ayant été écartée, il reste qu'on rapporte le plaisir de la perception de la beauté à une autre sensibilité, à un autre pouvoir de l'àme, sensitif aussi, mais d'un ordre particulier et plus élevé. Rien de plus fondé , et jusque-là Hutcheson ne s'est pas trompé. Où donc commence l'errem', et en quoi consiste le vice de la théorie du sens du beau ?

Rappelez-vous l'analyse détaillée qui vous a été présentée l'année dernière 2 de la perception de la beauté. Cette perception est un fait complexe qui renferme deux éléments bien différents, l'un intellectuel, l'autre sensitif, celui-ci qui est une idée et un jugement avec tous les caractères du jugement et de l'idée, celui-là qui est un sentiment avec les caractères bien connus du sentiment. Cette distinction est à la fois la justification et la condamnation de la théorie d'Hutcheson. Justifions-le d'abord pour le condamner après.

En même temps que je juge que cet objet est beau, que ce ciel

1. Dl Vrai, di Dkai et m Iîien, legon \i-. •î. /6i(Lj leçon vii;.

DELXIKAIK Lt:(:0>. — HL ICHESON lii

étoile est magnifique, que celte fleur est charmante, que la poésie d'Homère et de Virgile, comme celle de Dante, de Milton, de Corneille et de Racine, possèdent une beauté immortelle ; en même temps, dis-je, que je porte ce jugement, n'est-il pas vrai que mon cœm' est ému, que j'éprouve à cette vae ou à cette lecture une émotion, un sentiment, un plaisir exquis, mais réel, à ce point que mon cœur s'épanouit ou se resserre, que mes yeux s'enflamment ou répandent des larmes, et que tout mon être est ébranlé? Hutcheson a donc eu raison de prétendie que, dans la perception du beau, à la suite de la sensation, de l'impression des sens, l'âme éprouve un sentiment < qui, à ce litre, suppose une cause analogue à lui-même, et par conséquent un pouvoir sensitif qui n'est ni la sensibilité physique ni le pur jugement.

D'autre part, le sentiment du beau n'épuise pas toute la perception de la beauté. 11 y a là un second élément inséparable du premier, mais qui en est essentiellement distinct; cet autre élément, c'est le jugement. Sentir est une chose, juger en est une autre. Toutes les langues expriment celle diiVérence; le sens commun la recueiUe,et une saine psychologie ne doit pas l'abandonner. Je ne sens pas seulement qu'Homère est un grand pocte, je juge qu'il l'est. Le jugement et le sentiment présentent des caractères opposés. Le jugement est un ; il persiste le même, quelles que soient notre santé, notre humeur, la disposition de notre imagination et de notre âme. 11 n'en est pas ainsi du sentiment : il est variable, il dépend de mille causes extérieures ou intérieures : mi nuage dans le ciel, le plus léger trouble de la santé, un caprice de l'imagination se réfléchissent dans la sensibihté. Pai" tous les temps, je juge que l'Apollon est beau; je ne le sens pas de même dans un beau joiu- ou dans un jour sombre, si je suis triste ou serein, bien portant ou malade. Le sentiment est moins mobile que la sensation, mais il est mobile encore, car il en dépend. Le jugement que je

1. Sur la différence de la sensation et du sentiment, voyez ibid. toute la vi; leçon suf le Myslicismej du Beau, leçon vie, du Bien, leçon xiiie, et Résuméj leçon xviic.

80 PHlLOSOPlili; ECOSSAISE

polie exprime une vérité qui ne m'appartient pas; celte vérité me paraît la règle nécessaire et légitime du jugement des autres comme de mon propre jugement. Si quelqu'un vient me dire que l'Apollon est laid, qu'Homère est un mauvais poëte, etc., je tiens cet homme pour un insensé, et je lui impose mon jugement ; mais je ne lui impose pas de même mon sentiment, parce que mon sentiment se rapporte à un état de sensibilité qui ne peut être le même dans les autres et dans moi , puisque dans moi-même il n'est pas constant. Le sentiment tantôt languit et tombe presque à l'indifférence; tantôt il monte jusqu'à l'enthousiasme, mais l'enthousiasme ne dure pas toujours. Séparez le sentiment du jugement, vous lui ôtez son appui, vous livrez le goût à une instabilité sans remède. Alors il n'y a plus dérègles qui puissent être rappelées légitimement à tous les artistes, puisqu'il n'y a pas d'idée du beau qui soit commune à tous les hommes. Toute imité, toute mesure commune a péri ; il ne reste qu'une diversité nécessaire et infinie : nul n'a tort de sentir comme il sent , et nul non plus n'a raison contre un autre de sentir autrement que lui. Tout est beau, tout est laid, suivant les dispositions d'une sensibihté capricieuse ; il n'y a plus rien de beau en soi.

Vous comprenez l'importance du jugement dans la perception du beau. Ce n'est pas là un élément accessoire; c'est, au contraire, l'élément essentiel et fondamental, et c'est le sentiment qui est l'élément secondaire. Or, si le sentiment suppose une puissance sensitive et affective , le jugement suppose , au même titre, une puissance de juger, qui intervient dans la perception de la beauté ; cette puissance est la raison.

Je dis la raison, et non point le raisonnement, car ils diffèrent du tout au tout, comme l'a bien vu Molière :

Et le raisoiincnieiit en liaiinil la raison.

Le raisonnement part de principes qu'il n'a point faits pour arriver, par un certain procédé, aux conséquences qu'il cherche ; il n'atteint qu'indiiectement, à travers l'intermédiaire d'une com-

DEIXIÈ.ME LEÇON. — IILICHEsO.N 81

paraison. La raison n'est pas soumise à cette pesante allure. Tantôt elle se sert du procédé du raisonnement, qui est son instrument très-légitime, ainsi que le mot l'indique ; tantôt elle entre en exercice par la vertu qui lui est propre, et elle s'élève à la vérité d'une intuition directe : c'est ainsi qu'elle atteint toutes les vérités premières ; c'est ainsi qu'elle atteint le bien ; c'est ainsi qu'elle atteint le beau. Elle se manifeste par des jugements. Le jugement est antérieur au raisonnement ; mais, dans l'intelligence, rien n'est antérieur au jugement, car la plus simple afOrmation est un jugement. Les premiers jugements de la raison n'ont pas et ne peuvent avoir de principes, car ce seraient des raisonnements : ils n'ont d'autre principe que la puissance même déjuger sur laquelle ils reposent.

En général, par une suite fatale de la tradition péripatéticienne, la philosophie écossaise a trop confondu la raison et le raisonnement <. De là plus d'une déclamation contre la raison, qui ont donné un assez mauvais air à la philosophie écossaise, particulièrement dans les écrits de Beattie. Faute de comprendre que toutes nos idées premières, simples, universelles et nécessaires, si diverses qu'elles soient par rapport à leurs objets, ont leur imité dans la raison qui est leur source commune , elle s'est mise en quête, pour chacune de ces idées, d'une faculté spéciale, ce qui a singulièrement multiplié nos facultés. Ne sachant trop quels noms donner à toutes ces facultés, et voulant les séparer fortement du raisonnement, elle les a souvent appelées des sens, bien entendu en distinguant ces sens-là des sens ordinaires, des sens extérieurs et physiques. Elle s'est crue d'autant plus autorisée à se servir de cette dénomination, qu'en certains cas nos jugements primitifs sont accompagnés d'un sentiment qui n'est pas une sensation, mais qui, comme elle, produit du plaisir ou de la peine. Or c'est l'effet propre du sentiment, de couvTir et d'offusquer dans la

i. Cette confusion se retrouve dans Pascal et dans Rousseau, et en Allemagne dans M. Jacobi, au moins dans ses premiers éciits.

conscience le jugement même sans lequel il ne serait point. C'est donc le sentiment qui semble caractériser le phénomène entier, et qui lui donne son nom. Enfin, à toutes ces causes d'erreurs joignez le règne d'une philosophie qui met dans les sens la source de toutes les idées sans exception ; pour ne pas heurter de front cette philosophie, on accordera que l'idée du beau et l'idée du bien dérivent des sens, sauf à distinguer deux ordres de sensations : les sensations directes qui ont pour organes les cinq sens et se rapportent aux objets extérieurs, et Iss sensations réfléchies qui se rapportent à des choses invisibles et s'accomphssent par des organes particuliers, qu'on appelle sens du beau et sens du bien, ce qui ne trouble pas le système dominant, et en même temps satisfait le goût et la conscience. Telle est l'explication vraie et impartiale de l'esthétique d'Hutcheson, de ses mérites et de ses défauts.

Hutcheson a très-bien reconnu dans l'àme le sentiment du beau, avec les plaisirs délicats et désintéressés qui lui sont propres, mais il n'a pas aperçu le jugement qui porte tout cela ; il n'a pas vu que ce jugement est même antérieur au sentiment, ne fût-ce que de l'intervalle le plus léger ; car on n'aime que ce qu'on connaît, et il faut connaître plus ou moins la beauté pour la sentir. 11 fait venir l'idée du beau du sentiment du beau, quand c'est l'idée qui précède et le sentiment qui suit. Les confondant ensemble, il les rapporte indistinctement à une seule et même faculté, à la sensibilité, considérée dans son degré le plus élevé. Ainsi la sensibilité était maintenue comme la source unique de toutes les idées. La philosophie de Locke n'était pas attaquée, elle était plutôt enrichie et agrandie. Aux sens physiques on ajoutait d'autres sens doués de fonctions différentes; d'abord, un sens intérieur qui produit la conscience, puis beaucoup d'autres sens du même genre, parmi lesquels le sens du beau.

Tout portait donc Hutcheson à la théorie à laquelle son nom demeure attaché ; la philosophie régnante, le besoin d'y rester fidèle, au moins dans les mots, quand il s'en séparait dans le?

Dlil XJÈMK I.E(;o>. — llLltHK^O^ 83

choses, :suiluut celte pente si naturelle de l'analyse qui d'abord se prend aux caractères les plus saillants des faits. A une première vue, le sentiment du beau devait paraître la perception du beau tout entière. D'ailleurs, substituer le sentiment à la sensation était alors une innovation presque téméraire, dont il faut louer Hutcheson. En général, pour bien juger le mérite d'une théorie, il la faut comparer avec celles qui ont précédé. Si cette théorie est un progrès sur le passé, à ce titre elle mérite l'estime et une place dans l'histoire. Plus tard, ce qui était un progrès deviendra à son tour un préjugé, par rapport aux progrès fjui suivront, et lu philosophie s'accroîtra sans cesse par le mouvement même des systèmes imparfaits, qui ont l'air de se détruire et (\m en réalité se développent.

84 l»HlLOSOl»HlE ECOsSAl^t;

TROISIÈME LECOX. — HUÏCHESON

MURALK ET POLITIQUE.

Trois questions dans la morale comme dans reslliétique : l" Quels sont les caractères de l'idée du bien? — Que l'idée du bien moral est dillérenle de-l'idée du bien naturel. — Qu'elle est différente de celle de l'utile, et la vertu de l'intorèt. — De l'obligation ou devoir. — Que le devoir ne se réduit pas à obéir à la volonté d'un maître tout-puissant, d'un législateur soit terrestre soit céleste, et que la loi prescrite doit paraître juste. — L'espoir de la récompense humaine ou divine est un puissant auxiliaire, mais non le fondement unique et l'objet propre de la vertu. — 2" Quelle est l'origine de l'idée du bien ? — Que l'idée du bien ne vient ni de la coutume, ni de l'éducation, ni des sens, ni de la réllexion et du raisonnement. — Qu'elle n'est point non plus une idée innée. — Que la sympatliie n'en rend pas compte. — Du sens moral. — Deux éléments dans la perception morale, le jugement et le sentiment, leur raiipoit et leur différence. Égal danger de les séparer. — Critique de la théorie d'Hutclieson : il n'a connu que le sentiment. — 3" Quel est le caractère, non plus de l'idée du bien, mais du bien lui-même; c'est-à-dire quel est le principe de la vertu dans l'àme, et quelle est, dans l'action vertueuse, h qualité qui la constitue? Deux réponses d'Hutcheson : Le principe de la vertu dans l'àme est la bienveillance, et la qualité constitutive de la bonne action est de servir au bien public. — !<> Théorie de la bienveillance. Elle repose sur un fait vrai, la bienveillance naturelle et desintéressée; elle corrompt ce fait en l'exagérant, eu ne reconnaissant d'autre veitu que la bienveillance. — Fausse explication du légitime amour de soi par la bienveillance. — La bienveillance ne suffit point à expliquer la reconnaissance ; ni la pieté. — Vrai fondement de la religion. — Qu'on ne peut ramener les quatre vertus cardinales à la bienfaisance. — Dans quel sens on peut dire que l'héroïsme est de tout état. — La bienveillance incapable de fonder la vertu. — 2" Théorie de l'intérêt public comme constituant l'action vertueuse. — Fausse arithmétique morale d'Hutcheson. — Vertus qui ne se rapportent pas au bien des autres, mais à la seule perfection de l'agent. — Conséquences pratiques en piincipe du plus grand bien du plus grand nombre. — Economie politique d'Hutcheson. — Son droit naturel et politique. — De la vraie fin de l'Etat. — Dn contrat social.— Du dioit de résistance eu cas d'oppression.— Du meilleur gouvernement. — Conclusion.

La seconde partie des Recherches sur l'origine de nos idées de beauté et de vertu est exactement conforme à la première : mêmes

TKOISIEMK LK<:O.N. — IIL K.HKSON 85

principes, mêmes résultats. Hutcheson traite l'idée du bien comme celle du beau, et sa morale a le même caractère que son esthétique. Nous y retrouvons agrandis et développés les mêmes qualités et les mêmes défauts.

Nous-mêmes nous serons Qdèles au plan de la leçon précédente, et nous interrogerons successivement Hutcheson sur les trois points suivants : I" Quels sont les caractères de l'idée du bien tels qu'ils se pré->-entent aujourd'hui à l'observation et à la conscience? Il" Quelle est l'origine de cette idée, à quelle faculté la faut-il rapporter ? Ill'^ Quels sont les caractères essentiels du bien en lui-même, en quoi consiste l'excellence des actions humaines? C'est dans ce cadre et dans cet ordre que nous enfermerons et examinerons toutes les idées éparses dans l'ouvrage d'Hutcheson; mais hàtons-nous d'avertir que ce ne sont pas là les divisions de cet ouvrage. Hutcheson traite ces trois questions, mais il les distingue mal : souvent elles se rencontrent toutes les trois dans le même chapitre, et reviennent sans cesse et un peu confusément sous sa plume.

Ajoutons que de ces trois questions celle qui pour nous est la seconde, est pour Hutcheson la première, à savoir la question de l'origine de l'idée du bien , comme l'indique le titre même du livre : Recherches sur l'origine de nos idées de beauté et de vertu. N'est-ce pas là un lien qui rattache encore Hutcheson à Locke, une suite de la direction systématique imprimée par le philosophe anglais aux recherches philosophiques ? Locke aspire avant tout à l'origine des idées'. Nous avons vu Condillac le suivre dans cette route pleine de périls 2. La vraie méthode expéi'imentale exige qu'on commence par constater, fidèlement et sans esprit de système , les caractères que présentent aujourd'hui les idées , sans leur demander d'abord d'où elles viennent et quelle a été leur forme primitive; car il

1. Philosophie sensialiste, re leçou, Locke. 2 76«(J., Il*" et iiip \(em, Condillac.

faut préalablement connaître tout ce dont on veut déterminer l'origine. Une description impartiale des faits est l'indispensable condition de toute induction légitime sur leur origine et sur leur portée, le rempart nécessaire contre les hypothèses. A mesure que l'école écossaise se développe, elle abandonne de plus en plus les traces de Locke et remet à sa juste place la question de l'origine des idées. Pour l'avoir abordée trop vite, sans les préparations et les précautions suffisantes, Hutcheson y échoue : il se trompe sur l'origine du bien, comme il l'a déjà fait sur l'origine du beau ; mais avant d'arriver à ce point défectueux de sa doctrine, arrêtons-nous, et même assez longtemps, sur celui où elle nous paraît irréprochable, parce que tout esprit de système en est absent et qu'on y rencontre seulement des faits certains, des observations plus ou moins profondes, mais exactes, solides, lumineuses.

Page 1