‹ Philosophie écossaiseChapitre 32 sur 199 · Quels sont les caractères de l'idée du bien · texte numérisé non relu

Quels sont les caractères de l'idée du bien

Tant qu'on reste dans l'observation, on est inattaqua^e, et de là on a beau jeu contre les systèmes; aussi, sur cette première question, Hutcheson, appuyé sur les faits, bat aisément en ruine la philosophie des beaux esprits de Londres, la théorie des libres penseurs, qui se croyaient à l'avant-garde de l'esprit humain et ne se doutaient pas qu'ils le ramenaient en arrière, et revenaient à des spéculations mille fois convaincues d'extravagance, en confondant le bien moral avec le bien physique, en réduisant toute vertu à l'intérêt, et en lui donnant pour mobile unique la crainte et l'espérance. Hutcheson triomphe à faire voir que toutes ces prétentions systématiques sont contraires aux faits les plus certains et les mieux établis ^.

Recherches, t. Il, chap. \^^, § t : « Si le sentiment que nous avons du bien n'était pas distinct de l'intérêt, nous aiu"ions les mêmes sentiments et les mêmes affections pour un champ fertile

1. On peut voir aussi ce qae nous avons dit snrci; grand sujet, nt: Vrai, nu Béai: ET nr BiF.x , 5' partie, et Philosophie sknsi u.iste, Helt-etius et Sainl-l.nmberi.

TROISIÈME LEÇON. — HLTCHESON 87

OU pour une maison commode que pour un ami généreiLx ou pour un noble caractère. Nous n'admirerions et n'aimerions pas plus une personne qui a vécu dans un pays ou dans un siècle éloigné du nôtre et dont l'influence ne saurait s'étendre jusqu'à nous, que nous n'aimons les montagnes du Pérou tant que nous ne sommes point intéressés dans le commerce d'Espagne. »

Ibid. : « Supposons que nous tirions les mêmes services de deux hommes dont l'un agit par inclination pour nous et dans la vue de nous rendre heureux, l'autre par des motifs intéressés ou par contrainte. Il est certain que dans ce cas, ils nous sont tous deux également utiles ; cependant nous ne pouvons nous empêcher d'avoir pour l'un et pour l'autre des sentiments fort différents. »

Ibid., § 2 : (( Nous approuvons ordinairement les actions des autres dans la supposition qu'elles tendent au bien du genre humain ou de quelqu'une de ses parties. Comment mon intérêt se trouve-t-il lié avec celui du genre humain et de ses parties les plus éloignées? Car je ne puis m'empêcher d'admirer ces actions et d'aimer lem- auteur. D'où procède cet amour, cette compassion, cette indignation, cette haine que l'on conçoit pour des caractères feints et irnaginau-es, malgré Téloignement des siècles et des pays, selon qu'ils pai'aissent bienfaisants, fidèles, compatissants, ou d'une disposition opposée ? Si l'approbation ne procède que dun principe d'intérêt, quel intérêt commun y a-t-il entre Hécube et nous? dit Shakspeare dans Hamiet. »

Ibid., § 3 : « Quelques-ims de ceux qui ont le plus raffiné sur l'amour-propre dhont peut-être que nous n'approuvons et blâmons ces caractères qu'à proportion de l'utilité ou du dommage que nous concevons qu'il eût pu nous en revenir, s'ils avaient existé de notre temps. Mais alors, pourquoi ne pas nous décider pour le parti victorieux et ne pas admirer les tyrans et les traîtres dont les entreprises ont un heureux succès ? Pourquoi n'aimonsnous point le Sinon et le Pyrrhus de l'Enéide? Le caractère de ces deux personnages n'eût pas manqué de nous être infiniment avantageux, si nous avions été du nombre des Grecs. L'économie

d'un avare n'est-elle pas aussi avantageuse à son héritier que la générosité d'un homme de mérite à son ami ? Ne peut-on pas aussi aisément se regarder comme l'héritier d'un avare que comme le favoii d'un héros? Pourquoi donc ne les approuvonsnous pas également l'un et l'autre ? C'est que nous avons un sentiment secret qui détermine notre approbation indépendamment de notre intérêt personnel. Sans cela, nous nous rangerions toujours du côté que la fortune favorise, sans aucun égard pour la vertu et sans nous intéresser pour elle. »

§ 4 : « Quelques moralistes, qui aiment mieux donner toutes sortes de formes différentes à l'amour-propre que d'admettre aucun autre principe d'approbation que l'intérêt, diront peut-être que ce qui sert à une partie sans nuire â l'autre est avantageux au tout, et qu'ainsi il en résulte quelque avantage pour chaque individu ; que les actions qui tendent au bien du tout assurent de plus en plus le bonheur de chaque particulier, et que par conséquent on peut approuver ces sortes d'actions, sur l'opinion qu'elles tournent enfin à notre propre avantage. Nous dispenserons ces moralistes de nous prouver par des conséquences fondées sur leur principe que nous tirons quelque avantage, dans notre siècle, du dévouement généreux de Codrus et de Décius... Supposons que quelqu'un de nos voyageurs trouve un trésor dans la Grèce. On ne peut nier que l'action de l'avare qui l'a caché ne soit beaucoup plus utile à ce voyageur que celle de Codrus ; car l'avantage qu'il peut retirer de ce dernier est bien peu considérable, vu les siècles qui se sont écoulés depuis cet événement. Cet avare doit certainement paraître un héros en fait de vertu à notre voyageur; car l'intérêt personnel ne nous fait estimer les hommes qu'à proportion du bien que nous en recevons. »

L'intérêt personnel peut bien entraîner l'action, mais non pas forcer le jugement. Ibid., § 5 : « Que quelqu'un nous conseille de tromper un mineur ou un orphelin, ou de payer d'ingratitude un homme qui nous a comblés de bienfaits; nous ne pouvons nous empêcher de le regarder avec horreur. Qu'on nous assure

TROISIKME LEÇON. — HLTCHESON 89

que cette conduite nous sera avantageuse, qu'on nous propose même une récompense; il est vrai que ces motifs peuvent nous engager à faire ces actions, mais ils n'ont pas plus le pouvoir de nous porter à les approuver qu'un médecin n'en a de nous faire trouver du goût à un breuvage désagréable, lors même que nous nous décidons à le prendre dans la vue de recouvrer la santé. »

Ibid. : M Si nous n'avions aucune autre idée des actions que celle qui résulte des avantages ou des incommodités qui y sont attachés, serait-on obligé d'user de tant d'artifices pour engager un homme à abandonner un parti ruiné? Faudrait-il employer la torture pour le forcer à révéler le secret de ses amis? Est-il si difficile de convaincre l'entendement, si tant est que ce soit la seule faculté à laquelle on ait alTaire, qu'il est vraisemblablement plus avantageux de nous assurer d'un bien présent et d'éviter un malheur qui nous menace, en nous attachant au parti qui domine, que de fonder la possibilité éloignée d'un bien futur sur une révolution souvent peu probable, quelquefois impossible? De même lorsque les hommes sont pleinement convaincus de l'avantage qui leur revient d'une action, approuvent-ils" toujours leur propre conduite? Combien de fois leur arrive-t-il de détester la vie dont ils jouissent, et de rougir de l'avoir conservée par des actions aussi honteuses à leurs yeux qu'à ceux des personnes qui en ont profité ! Que si quelqu'un est satisfait de sa conduite dans un pareil cas, sur quoi la justifiera-t-il aux yeux d'autrui? Ce ne sera jamais en alléguant l'avantage qui lui en revient comme un motif capable de la rendre excusable; ce sera en prouvant qu'elle est fondée sur les principes moraux de son parti. Car quel est celui qui en manque ? C'est ainsi que les hommes approuvent leurs actions sous quelque apparence de bonté morale tout à fait distincte de l'utilité qui en résulte. »

Ibid.^ § 6 : « L'n traître qui nous vend sa patrie nous est plus utile qu'un héros qui la défend au péril de ses jours. Cependant on aime la trahison et l'on hait lo traître. On peut de même

90 puiLOsopHir. rcossAiSR

louer un ennemi généreux dans le temps même qu'il nous cause tout le mal possible. »

Chap. 2, § 2 : « L'estime et le mépris paraissent désintéressés du premier coup d'oeil. Ces affections sont excitées par quelques qualités morales bonnes ou mauvaises que notre naturel nous porte à approuver ou à désapprouver. Qu'on propose à un homme les plus grandes récom.penses, qu'on le menace des châtiments les plus terribles, pour l'engager à accorder son estime à un inconnu ou à une personne dont il a éprouvé la cruauté, la trahison et l'ingratitude; peut-être pourra-t-on l'obliger par là à lui rendre des devoirs ou des services extérieurs, et à dissimuler ses sentiments! mais on n'obtiendra jamais de lui une estime réelle. 11 en est de même du mépris : aucun motif intéressé ne saurait le contre-balancer. Offrez-lui, au contraire, un homme généreiLX, bienfaisant, fidèle et humain, il ne pourra s'empêcher de lui accorder son estime et sa bienveillance, en quelque partie du monde qu'il existe. On peut bien nous engager par des présents à travailler à la ruine d'un tel homme, il peut même arriver qu'un motif d'intérêt nous excite à traverser ses vues et ses desseins ; mais il ne nous portera jamais à le blâmer tant que nous aurons la même idée de son caractère et de ses intentions. Je dis plus : nous trouverons, en consultant notre cœur, que c'est avec la plus grande peine que nous nous déterminerons à lui nuire, par un motif intéressé, et que nous ne lui faisons du mal qu'avec la dernière répugnance. »

La compassion que les souffrances des autres inspirent est presque toujours accompagnée de doulem*. Dans le système de l'intérêt, nous ne cédons à la compassion que pour faire cesser notre propre douleur. Dans ce cas, « si Dieu nous offrait ou d'effacer entièrement de notre esprit l'idée de la personne qui souffre, ou de la tirer de son état malheureux, nous pourrions choisir également la première offre comme la seconde, puisque l'une et l'autre nous délivreraient également de cette douleur; ce qui, selon ce système, est l'unique but que nous nous proposons. Au

TROISIÈME LEÇON. — HnCHESON 91

contraire, nous éprouvons souvent en nous-mêmes que notre désir ne se borne point à la cessation de la douleur que nous ressentons; car si cela était, nous fuirions l'objet qui nous afflige ou nous bannirions son idée de notre souvenir. »

Au contraire, dira-t-on que la compassion est aussi très souvent accompagnée d'un plaisir qui nous fait passer sur la douleur qui peut y être attachée, il est aisé de répondre que si c'était le plaisir de la sympathie qui la constituât, « il s'ensuivrait que celui qui compatit à la peine d'autrui devrait naturellement souhaiter de la voir durer, pour persister lui-même dans cet état, dont le plaisir n'est point pur, à la vérité, mais supérieur cependant à la douleur qui s'y mêle... »

Hutcheson s'attache à faire voir que toutes les affections que l'on regai'de ordinairement comme bonnes et généreuses sont désintéressées. La reconnaissance est celle de cesaffections que les partisans du système de l'intérêt ont le plus attaquée. Chap. o,§7 : « Est-il vrai que nous aimons la personne bienfaisante par cette seule raison que notre intérêt le demande, ou bien parce que ce n'est qu'en l'aimant que nous pouvons mériter ses bontés?... Peut-on dire qu'on n'aime une personne bienfaisante que comme on aime un champ, un jardin, à cause des avantages qu'on en retire? Si cela était, on devrait cesser d'aimer colle qui s'est ruinée à force de nous obliger, dès là qu'elle n'est plus en état de nous faire du bien. »

Ce sentiment particulier, qu'on appelle le sentiment de l'honnem- ou de la honte, prouve encore que nous mettons quelque chose au-dessus de l'intérêt. Chap. o, § 3 : « Si nous n'avions d'autre idée des actions que relativement aux avantages ou au mal que nous en recevons, je ne vois pas pourquoi nous serions sensibles à l'honneur et à la honte; pourquoi un homme, à couvert du châtiment que mérite une mauvaise action, serait fâché de ce que le monde en a connaissance. C'est, dit-on, parce qu'on aura moins de confiance en lui et que ses affaires en souffriront. Un marchand, de peur de diminuer son crédit, cache un naufrage

92 PHILOSOPHIE ÉCOSSVISK

OU un mauvais marché : peut-on dire que ce soit là la même chose que la honte? Éprouve-t-il le même chagrin, le même abattement d'esprit qu'un homme dont la trahison est découverte? »

La vertu est tellement différente, aux yeux de l'humanité, de l'intérêt, du plaisir et du bonheur, que, toutes les fois que nous voulons nous représenter à nous-mêmes la vraie vertu, nous ne l'entourons pas des douceurs de la vie, mais de souffrances qui la relèvent et la font paraître davantage. Hutcheson invoque l'exemple de Régulus, tant de fois cité par les grands moralistes, et il fait voir que l'âme humaine se complaît merveilleusement dans ce modèle de la vraie vertu, c'est-à-dire de la vertu désintéressée. Chap. 6, § 1 : « Voudrait-on, s'écrie Hutcheson, qu'il eût satisfait aux demandes des Carthaginois, et qu'il eût évité les tourments qu'on lui préparait, au préjudice de sa patrie? Devait-il violer la foi jurée, la promesse qu'il leur avait faite de revenir si le traité n'était pas accepté parles Romains? Laissons-lui donc subir le sort que la nature a prescrit à tous les hommes. Que pourrions-nous désirer de plus pour lui, sinon que les Carthaginois eussent ralenti leur cruauté, ou que la Providence l'eûl arraché de leurs mains par quelque accident imprévu ? »

De cette idée désintéressée du bien, Hutcheson tire la définition suivante de l'obligation , chap. 7, § 1 : « Une détermination qui, indépendamment de notre intérêt, nous porte à approuver certaines actions et à les faire, et qui nous rend mécontents de nousmêmes lorsque nous agissons d'une manière contraire au devoir qu'elle nous impose. » 11 rencontrait nécessairement sur sa route cette théorie de Locke, qui lui est commune avec Hobbes et Mandeville, à savoir que « le bien et le mal, considérés moralement, ne sont autre chose que la conformité ou l'opposition qui se trouve entre nos actions et une certaine loi, conformité et opposition qui nous attirent du bien ou du mal par la volonté et la puissance du législateur, et ce bien et ce mal ne sont autre chose que le plaisir et la douleur qui, par la détermination du législateur, accompagnent l'observation ou la violation de la loi ; c'est ce que nous ap-

iKuisii;.Mi: LKCo.x. — Hi ichkson 93

pelons récompense et punition. » Locke, Essai sur rent.j,\i\. Il, chap. 28, § 5 1.

Cette théorie est évidemment celle de l'intérêt, puisqu'elle appuie la vertu sur le seul fondement de la crainte et de l'espérance, de la récompense et de la peine, ici des peines et des récompenses dont dispose le législateur humain, là de celles qui sont dans la main de Dieu. Hutcheson montre qu'une pareille théorie est entièrement contraire aux faits, lesquels sont ici les croyances et les habitudes de l'hiunanité.

« On demandera, dit-il, s'il est possible d'avoir quelque sentiment de l'obligation séparée des lois d'un supérieur. » 11 demande à son tour quel est ce supérieur. 11 ne suffit pas qu'il soit toutpuissant pour obliger. La toute-puissance contraint, elle n'oblige pas. Pour que l'ordre d'un supérieur oblige, il faut que nous le jugions et bon juste en soi. La loi n'oblige donc pas seulement en tant que loi, c'est-à-diie comme un ordre d'un supérieur, mais aussi et surtout comme juste. Cela est vrai des lois humaines et même des lois divines. Chap. 7, §5: « Rien ne prouve mieux (pie nos premières idées du bien moral sont indépendantes des lois, que l'examen constant que nous faisons des lois divines et humaines. Quel peut être le sens de cette opinion générale que les luis, de Dieu sont justes, bonnes et saintes? Les lois humaines peuvent être appelées bonnes à cause de leur conformité avec la loi divine; mais à quoi bon appeler les lois de l'Être suprême bonnes, saintes ou équitables, si la bonté, la sainteté et la justice sont entièrement dépendantes des lois ou de la volonté d'un supérieur, qui nous a été révélée de façon ou d'autre ? » On suppose déjà l'idée du bien, « lorsqu'on donne aux lois de la Divinité les épithètes de bonnes et d'équitables, et qu'on regarde l'empire qu'elle exerce sur nous comme juste et raisonnable. »

Chap. 1er, § 5 : « On dira peut-être que les actions qu'on appelle bonnes ou vertueuses ont cet avantage sur toutes les autres que

Page 1