Philosophie senscaliste, f» leçon
y'i l>HILOSOI»HlE ÉCOSSAISE
nous espérons d'en être récompensés par la Divinité, et que c'est sur ce principe qu'est fondée l'approbation que nous leur donnons et le motif intéressé qui nous porte à les faire. 11 suffit d'observer qu'un grand nombre de personnes ont des idées fort relevées de l'honneur, de la bonne foi, de la générosité et de la justice, sans connaître la Divinité et sans attendre aucune récompense de sa part, comme elles abhorrent la trahison, la cruauté et l'injustice, sans aucun égard au cliàtiment dont elles peuvent èti'c suivies. »
Ce n'est pas assurément qu'Hutcheson rejette l'espérance des avantages attachés à la vertu en ce monde, ni celle des récompenses d'une vie future. Il tient cette dernière espérance comme très-légitime, et excellente pour nous soutenir dan? la route si souvent pénible de la vertu. 11 pense avec raison qu'il convient de porter les hommes au bien, par tous les motifs possibles. Mais le motif vraiment vertueux est désintéressé, il repose sur la beauté même de la vertu, sur l'idée du bien en soi. Et ici le ministre du saint Évangile s'applique à démontrer que les différentes récompenses proposées dans l'Évangile ne sont pas regardées dans le christianisme comme l'unique motif capable de nous exciter à la vertu ou de nous faire approuver les actions dont elle seule est la ressource. Sans entrer dans cette discussion, remarquons que, depuis Hutcheson, l'école écossaise ne s'est point écartée de cette pallie de sa doctrine morale, qu'elle s'est accordée à maintenir l'espoir d'une vie meilleure et en même temps à le proposer aux hommes comme un auxiliaire puissant et non pas comme le fondement unique et l'objet propre de la vertu.
Nous nous sommes complu à recueillir de toutes parts dans les Recherches les divers passages qui se rapportent à la première des questions que nous avons instituées. Ils expriment avec simplicité et avec force les vrais caractères de l'idée du bien. Oui, cette idée, à nos yeux comme à ceux d'Hutcheson, est absolument différente de l'idée du plaisir et du bonheur; la plupart du temps, grâce à Dieu, elle s'y mêle et s'y associe^ quelquefois elle s'en sépare avec
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éclat, et toiijoui's elle en est distincte. Elle n'est pas le privilège de quelques âmes d'élite; elle est le glorieux patrimoine de la nature humaine; elle a été donnée à tous: elle est universelle, elle est même nécessaire. Enfin, elle ne repose que sur elle-même; comme elle est dilTérente de l'agréable, par la même raison on ne peut la ramener à l'utile, ni par conséquent à l'intérêt, quelque forme qu'on lui donne, que ce soit l'intérêt de la fortune ou de la vanité, l'intérêt futur ou l'intérêt actuel, un intérêt religieux ou un intérêt humain, qu'il s'agisse des peines et des récompenses dont les sociétés humaines disposent ou de celles que le suprême Législateur s'est réservées. Ces peines et ces récompenses sont bonnes et justes, c'est-à-dire d'accord avec l'idée même du bien; c'est donc cette idée qui justifie nos meilleures espérances, ce ne sont pas celles-ci qni le font naître et qui l'autorisent; c'est elle qui est l'objet propre de l'âme dans l'approbation ou dans la résolution vertueuse et la mesure inviolable du jugement ou de l'acte; c'est la beauté, c'est la dignité, c'est la gi-andeur, c'est la sainteté de l'idée du bien qui nous touche et nous détermine immédiatement; cette idée est donc en soi absolument désintéressée. Sm" ce premier point, nous n'avons pas un autre avis que celui d'Hutcheson.
II. Maintenant, quelle est l'origine de celte idée du bien dont nous venons de reconnaître les caractères, et à quelle faculté la faut-il rapporter?
Elle est universelle et nécessaire, elle est désintéressée, elle est différente de l'idée de tout bien naturel, voilà le fait certain qui nous a été fourni par l'observation et qu'il ne faut sacrifier à aucun système. Quelle que soit l'origine que nous assignions à ce fait, cette origine doit l'expliquer, non le détruire. Telle est la règle inviolable des recherches délicates et difficiles dans lesquelles nous allons entrer. Nous avons souvent rappelé cette règle K Locke
I. Premiers Essais, passim, dv Vrai, du Beau et du Bien, leçon iie;PHtLOsol'iiiE SENSUAiiisTE, i^^ et iK leçon.
% l'MILOïSOPHli; l'COSSAISi:
l'ignorait, et Hutcheson ne l'a pas bien connue. Si elle lui eût été toujours présente, elle l'eût conduit à une théorie moins systématique que celle à laquelle il s'est arrêté.
Cette théorie a d'ailleurs des côtés très-vrais qu'il faut dégager et mettre en lumière.
Hutcheson écarte d'abord l'explication de l'idée du bien et du mal par la coutume et l'éducation. Chap. Jp"", § 7 : « La coutume et l'éducation peuvent bien nous faire apercevoir un avantage particulier dans des actions dont l'utilité nous était d'abord inconnue, ou nous les faire regarder comme nuisibles par raison ou par préjugé, quoique nous ne les ayons point trouvées telles dès la première vue ; mais elles ne peuvent jamais nous faire envisager une action comme louable ou blâmable, sans aucun égard à notre intérêt personnel. »
L'auteur de la Fable des Abeilles, interprète fidèle de l'école à laquelle il appartient, prétend que des chefs artificieux ont fait accroire aux hommes, au moyen de statues et de panégyriques, qu'il y a un zèle pour le bien public excellent par lui-même, et que par là ils les ont engagés à l'admirer dans les autres et à l'imiter eux-mêmes, aux dépens de leur propre intérêt. La réponse que fait Hutcheson à Mandeville est aussi solide qu'elle est simple. Si l'intérêt personnel est au fond le seul mobile déterminant de nos actes, comment un être qui est et se sent sous la loi unique de l'intérêt peut-il en venir à ce point d'extravagance de s'imaginer que les autres hommes, ses semblables apparemment, sacrifient réellement leur intérêt au bien public ? Est-il probable, en vérité, que celui qui ne connaît de bon que ce qui lui est utile se laissera persuader de trouver bon ce qui lui est nuisible, en tant qu'avantageux à autrui, et de n'approuver une action qu'à la condition qu'elle vienne d'un acte désintéressé pour le bonheur des autres hommes ?
Observons les enfants, où la nature humaine n'a pas encore été altérée. Chap. 4, § 7 : « Quelle joie, quel chagrin, quel amour et quelle indignation ne remarquons-nous pas en eux aux peintures
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morales qu'on leur fait des actions ! L'eflet de ces tableaux est indépendant des notions qu'on a pris la peine de leur donner d'un Dieu, des lois, d'une vie à venir, et de toutes les opinions qui peuvent leur faire préférer le bien général au bien particulier. Toutes ces choses leur seraient inconnues, que nous remarquerions en eux les mêmes impressions et avec la même force. »
Comment alors expliquer tant d'opinions diverses, tant de coutumes bizarres rapportées paj- les voyageurs?
Quant aux récits des voyageurs, Hutcheson reproduit un»» ingénieuse et forte remarque de Schaftesbury. Les voyageurs ne font guère attention qu'à ce qui est nouveau, surprenant, merveilleux; ils négligent ce qui est commun et semblable à ce qui se passe chez eux; ils glissent très-légèrement sur ce qui concerne les alVections naturelles, les instincts naturels, les qualités et les vertus naturelles; ils daignent à peine nous parler de l'horreur que les nations les plus barl)ares ont pour la trahison, de leur tidélifé à l'amitié, de leur respect pour le courage, de leur fermeté à supporter les souffrances, et de leur mépris pour la mort, toutes choses qui attestent dans les hommes Its plus sauvages le fond commun de l'humanité et l'idée désintéressée du bien. Hutcheson parcourt la plupart des exemples d'immoralité prétendue que l'école sensualisle se plaît à rassembler, et qu'elle tire souvent de récits de voyageurs ignorants ou fanatiques, et il fait voir qu'ils ne tiennent point à une méchanceté naturelle, mais tantôt à l'emportement de la passion, tantôt à des erreurs de l'esprit, que souvent même une apparence de bien public en est le fondement. Les superstitions les plus grossières couvrent la sainte idée de la religion. Les pratiques religieuses les plus atroces prouvent au moins que l'homme est capable de mettre quelque chose, chimère ou vérité, au-de^sus du plaisir cl même de la vie : ce n'est certes pas là un témoignage en faveur de l'égoïsme.
La coutume et l'éducation influent sur la direction de notre énergie morale, elles ne la créent pas. 11 n'y a pas autant de di-
versitc clans les idées morales des peuples qu'on veut bien le dire; ce qui domine est l'unité; car ce qui fait la vertu aux yeux de la plupart des hommes, c'est l'intention vertueuse, l'intention d'accomplir, aux dépens de son plaisir et de son intérêt, ce qu'on croit être le bien. « Ainsi, dit Hutcheson, ibid., § 6, il y a des peuples où le mariage entre frère et sœur est regardé comme licite ; alors ceux qui s'y livient le font innocemment ; ils ne sacrifient point ce qu'ils savent être le bien à leurs passions. Mais est-il établi que de tels mariages sont contraires à l'idée du bien : c'est alors qu'on est coupable de faire ce qu'on croit être le mal et que l'inceste est un véritable crime, moins encore dans l'action ellemême que dans la lâcheté do la volonté qui cède à la passion, au lieu d'accomplir ce qui est essentiellement la vertu, à savoir, le sacrifice de la passion et de son propre plaisir à ce qui est considéré, fût-ce même à tort, comme le bien. »
La seule conséquence qu'il faut tirer de tout cela, c'est que les notions naturelles du bien et du mal, sans venir de l'éducation et de la coutiune, en reçoivent une certaine direction : qu'il importe donc de les faire dominer sur l'éducation et sur la coutume, au lieu de les y abandonner. Et à cette occasion Hutcheson s'élève avec force contre l'esprit de secte, qui non-seulement divise les hommes pour des opinions insignifiantes ou extravagantes, mais égare ce qu'il y a de plus grand et de plus saint, la conscience, le courage, l'instinct généreux qui nous porte au sacrifice. 11 en dit autant de l'esprit de système qui, en substituant aux croyances natmelles du sens commun des opinions artificielles et mensongères, en remplissant l'entendement de sophismes, altère et corrompt les mobiles de la volonté; et, parmi les systèmes malfaisants, Hutcheson n'hésite point à placer « cette philosophie qui, comme celle d'Épicure, nous fait douter de la bonté de la divine providence, et nous représente le genre humain comme méprisable et intéressé, en nous insinuant insensiblement ce principe dénaturé, artificieux et méchant, que les actions les plus généreuses n'ont d'autre source que l' amour-propre. »
lUUl.slKMI. I.LMJN. — HLn.HJ>OV 99
La coulumo et l'éducation ainsi écartées, à quelle origine attiibucrons-nous l'idée du bien? On ne peut la faire venir des sens, de ces cinq sens qui, selon Locke et ses disciples, nous fournissent toutes les idées premières sur lesquelles la réflexion opère, pour les abstraire, les combiner, les généraliser, et composer l'entendement humain. Voilà donc une idée première qui échappe ou semble échapper au système ret,u. Hutcheson, malgré sa déférence générale pour la métaphysique de Locke, s'exprime catégoriquement ù cet égard. Chap. 1, § 2 : « Les sens, par le canal desquels nous goûtons du plaisir dans les objets naturels, et qui nous les font regarder comme avantageux, ne sauraient jamais excilei- en nous aucun désir du bien public, mais seulement de celui qui nous concerne et qui nous est particulier. Us ne peuvent de même nous faire approuver une action dont le seul caractère est de contribuer au bonheur des autres. »
D'un autre côté, Hutcheson juge tout aussi impossible de rapporter l'idée du bien à la réflexion et à la raison. Nous avons vu dans la dernière leçon que par la raison il n'entend guère que le raisonnement, ou du moins une faculté subordonnée dont toute la fonction est d'opérer sur des données qu'elle n'a point faites, à l'aide de principes et pour des buts qui lui sont étrangers. Il repousse donc la raison aussi bien que les sens , comme source de l'idée du bien. Ch. 7, ^ 3 : « On a beau vanter cette supériorité de raison qui nous élève au-dessus des autres animaux, ses progrès sont trop lents, trop remphs de doute et d'incertitude, pour pouvoir en faire usage dans toutes sortes d'occasions, soit pour notre propre conservation , sans les sens extérieurs, soit pour diriger nos actions poui- le bien de tous, sans le sentiment moral. » Aussi, sur la question : Jusqu'à quel point la vertu peut-elle être enseignée? Hutcheson adopte la solution de Platon, qu'il aurait pu citer '. Ibid., § 2 : « On ne doit point s'imaginer que la vertu proprement dite ou les bonnes dispositions de l'àme puissent être ensei-