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Ibid

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Le principe de l'utilité commune mène tout droit à la doctrine du Contrat social. C'était la doctrine des libéraux anglais du dixseptième siècle; c'était celle de Locke; c'est aussi celle d'Hutcheson, Manuel, chap. 3, et Système de philosophie morale, chap. 5, ainsi intitulé : De la méthode naturelle de constituer le gouvernement civil. Cette méthode naturelle est le contrat. Là encore, il n'y a de vrai que le côté négatif et l'opposition à la politique servile qui présentait le droit de gouverner, soit comme un droit patrimonial et patriarcal, soit comme un droit conféré par Dieu. Manuel, chap. Vi : « Parmi les chefs des États, il n'en est aucun (lui ait engendré son peuple ; et quand même il y en aurait un, il ne pourrait transmettre à son héritier le pouvoir paternel pour qu'il l'exerçât sur ses frères adultes. Ce n'est donc pas de la puissance paternelle qu'il faut faire dériver la puissance civile. D'un autre côté, il est assez démontré qu'il n'y a pas entre le peuple et celui qui gouverne le rapport du serviteur au maître. Enfin, Dieu ne rend pas un oracle pour créer les rois ou les autres magistrats, et régler le mode et les limites du pouvoir. » Ailleurs, chap. 7, § 10 : « Tous les écrivains qui prétendent que les loyaumes sont des espèces de patrimoines qu'un roi peut à son gré aliéner ou diviser, supposent qu'on les acquiert par la victoire. Or ce que j'ai dit prouve assez que la victoire ne donne aucun droit d'usurper un État. El) admettant même qu"un peuple, menacé par un cruel ennemi, se donnât tout entier à un peuple tout-puissant, sous la seule condition d'être protégé contre la calamité qu'il redoute, cette convention même ne convertirait pas un royaume en patrimoine. »

Selon Hutcheson, l'établissement légitime du pouvoir civil a trois conditions. Manuel, chap. o, § 2, Système de philosophie morale, liv. III, chap. 'à, § 2. Ces trois conditions sont : 1" un contrat de tous les citoyens entre eux, par lequel ils conviennent de se réunir en un seul peuple, sous un seul gouvernement; 2" un décret du peuple qui règle la forme et le mode du gouvernement et qui désigne les chefs ; 3« un contrat entre les chefs désignés et le peuple.

Toutefois, le bon sens d'Hutcheson l'avertit qu'établir la légiti-

mité de tout gouvernement sur un contrat social préalable, c'est proclamer un principe qu'il est impossible de réaliser absolument et sincèrement. Aussi lui-même déclare, Système de philosopfde morale^ liv. Ill, chap. o, § 4, que « les États peuvent être justement formés sans un consentement préalable, et que un (Consentement préalable n'est pas toujours obligatoire. » Les hommes n'ont pas besoin de conventions et de contrats préalables * pour se rechercher, s'aimer et se respecter, pour mettre en commun leurs droits et leurs misères, former des sociétés naturelles, et instituer des gouvernements dont la mission est manifeste, alors même que tous les membres d'une société n'auraient pas concouru à leur établissement. Ce qui importe, ce n'est pas l'origine des gouvernements, ce sont leurs règles de conduite.

Il est facile de deviner, par tout ce qui précède, comment Hutcheson résout la fameuse question tant agitée en Angleterre dans la dernière moitié du dix-septième siècle, s'il est permis dans certaines circonstances de résister par la force ouverte au chef de l'État. Les champions du pouvoir, Hobbes à leur tête, avaient soutenu que la résistance des sujets au souverain n'est jamais légitime; Hutcheson établit le contraire, conformément à la tradition patriotique de l'Ecosse et aux principes de la révolution de 1 688. Manuel, lib. m, cap. 7, § 2 : « Le peuple peut défendre ses droits par- la force contre ceux qui le gouvernent. Si ceux dont l'autorité est circonscrite par les lois envahissent les droits que le peuple s'est réservés en leur déférant l'autorité suprême, il est évidemment permis au peuple d'employer la force pour soutenir ses droits. Bien plus, l'emploi de la force est juste, même contre les chefs dont l'autorité est absolue et n'est circonscrite par aucune loi, du moment que, se dépouillant des sentiments qui conviennent à des citoyens, ils essayent de se rendre maîtres souverains, en tournant toutes choses au profit de leurs passions et de leur intérêt privé auquel ils sacrifient l'intérêt public... A la vérité, dans ces

1. Voyez sur laddcliiiie du contrat social, Philosophie senscaliste, leçon vu».

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graves circonstances, il faut peser tontes choses avec beaucoup de circonspection ; il ne faut pas, à propos de quelques torts ou de quelques erreurs légères des gouvernants, lancer les citoyens dans les guerres civiles qui sont les plus cruelles de toutes. Mais lorsqu'il n'existe pas d'autre moyen de sauver un peuple, et que des actes de ruse et de perfidie ont fait perdre aux gouvernants tous leurs droits à l'autorité suprême, on a raison d'employer la force poui" les détrôner. »

Hutclieson traite ensuite des caractères et des formes des États, de leur structure intérieure et des différentes espèces de gouvernement. 11 distingue deux sortes de gouvernements : les uns qui sont mixtes ou composés. Avec tous les publicistes, il compte trois formes simples de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Il met en balance les avantages et les inconvénients de chacune dg ces formes simples, et conclut que les inconvénients l'emportent sur les avantages. Il préfère donc les gouvernements mixtes et pondérés, et il déclare que le meilleur de tous est celui où se trouvent le plus habilement combinés tous les gouvernements simples. II invoque, à l'appui de sa propre opinion, celle des plus grands publicistes de l'antiquité. Voilà donc Hutcheson dans la grande voie de la vraie politique, également éloignée des folles prétentions de la monarchie absolue et de la démagogie. C'est dans cette route, déjà frayée par Platon et par Aristote, et où va bientôt paraître Montesquieu , qu'Hutcbeson a mis d'abord l'école écossaise. Elle l'y a suivi fidèlement d un pas assm'é à travers tous les événements et toutes les théories qui remplissent la fin du dix-huitième siècle.

En résumé, la philosophie d'Hutcheson est une première protestation, grave et mesurée, contre le système de Locke. Hutcheson n'en combat pas le piincipe ; il a plutôt l'air de l'accepter. Il accorde, en général, que toutes les idées viennent des sens; mais Locke ne reconnaît d'autres sens que les sens physiques, qui lui sont les seuls fondements de toutes les connaissances humaines ; or, ici, Hutcheson l'abandonne et le contredit : il démontre qii'il

y a dans l'esprit humain des idées qui ne peuvent venir directement d'aucun de nos sens, par exemple, l'idée du beau et l'idée du bien. Il est, sur ce point, l'adversaire déclaré de Locke, et ce point c'est, à dire vrai, la philosophie tout entière. Les idées du beau et du bien ne venant pas des sens physiques, et pas davantage de la réflexion et du raisonnement, Hutcheson les rapporte à deux facultés, auxquelles, par un reste de condescendance envers la philosophie dominante, il donne encore le nom de sens ; mais cette satisfaction accordée à l'école sensualiste n'est qu'apparente et purement nominale : elle couvre un dissentiment profond qui tôt ou tard éclatera. Puisque les idées du beau et du bien, et tant d'autres comme celles-là, ne viennent pas des sensations, les facultés qui nous les donnent ne sont pas les sens et n'ont rien de commun avec eux ; ce sont donc des facultés intellectuelles et morales d'un ordre à part, s'exerçant avec des lois qui leur sont propres, et constituant une partie très-réelle de la nature humaine. 11 fallait nécessairement en arriver à cette conséquence, une fois qu'un certain nombre d'idées avaient été trouvées marquées d'autres caractères que les idées sensibles. C'est Hutcheson qui, le premier en Ecosse, dans une chaire publique, a mis en lumière les caractères particuliers de l'idée du beau et de l'idée du bien : c'est donc lui qui a porté le premier coup à la philosophie de Locke. Là est son honneur, son originalité, son titre auprès de la postérité.

Nous ne voulons pas exagérer le mérite d'Hutcheson , mais il serait injuste aussi de ne pas faire remonter jusqu'à lui le caractère de l'école écossaise , et au prem.ier rang sa méthode. Hutcheson est le premier qui ait entrepris de traiter la philosophie morale comme une science de faits, comme l'étude régulière des facultés que la conscience atteste en nous et des lois attachées à l'exercice de ces facultés. Nous ne prétendons pas qu'il ait jamais pratiqué avec beaucoup de profondeur, ni toujours avec exactitude, la méthode d'observation, mais il s'est proposé de la suivre, il l'a hautement recommandée, comme la seule qui

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puisse convenir à la science philosophique; il a ainsi imprimé une direction sage et utile aux travaux de ceux qui sont venus après lui. Enfin, où trouver un philosophe qui soit plus pénétré de ce goût du beau et du bien en tout genre, de cet amour de la vertu et de l'humanité qui est le trait distinctif et glorieux de l'école écossaise? Hutcheson a mis son àme dans son enseignement et dans ses écrits, et l'écho de cette âme s'est prolongé , pendant tout un siècle, dans l'enseignement et les écrits de ses successeurs : bienfaisante tradition, qui se continue encore aujourd'hui ! Quand on songe à cette noble famille de professeurs et d'écrivains, divers et semblables, quelques-uns illustres, tous éclairés et verdieux, on ne peut prononcer sans respect le nom de celui qui en est le père.

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Vie de Smilli. — Plan de son enseignement. Il n'en reste guère que la Théorie des sentiments moraux, et les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. — Exposition de la théorie de la sympathie. Faits certains sur lesquels elle s'appuie. Son principe systématique : nos jugements moraux sur nousmêmes sont postérieurs à ceux que nous portons sur les autres. — Application du principe de la sympathie aux diverses actions, aux actions simplement dignes d'estime ou de hlàme, et aux actions dignes de récompense ou de punition. — Classilicalion des vertus en vertus aimables et en vertus respectables. — A quoi se réduit la conscience et son empire dans la théorie de la sympathie. — De Dieu considéré comme un témoin doué d'une sympathie incorruptible pour la vertu. Thcodicée de Smith. — Examen de la théorie de la sympathie. — l" Elle repose sur un paralogisme qui consiste à prendre l'effet pour la cause, le signe pour la chose signifiée -. la sympathie suppose la perception du bien, elle ne la constitue point. 2" La sympathie ne peut expliquer l'idée d'obligation et fournir une règle, ou elle donne pour toute règle la recherche de la sympathie, c'est-à-dire la recherche des suffrages des autres. S" La théorie d'un spectateur impartial est déjà l'intervention d'un principe étranger à celui de la sympathie, et par conséquent la ruine du système de Smith. A" Des deux éléments distincts de la perception du mérite et du démérite, le jugement et le sentiment, Smith n'a connu que le sentiment. — Résumé: le vrai et le faux dans la Théorie des sentiments moraux.

Voilà donc la philosophie écossaise fondée. Pendant quelque temps nous allons la voir croître en renommée, illustrer ses principes en les appliquant à toutes les parties de la science morale, mais sans leur donner plus de rigueur et de précision, et tourner en quelque sorte sur elle-même avec un éclat admirable, sans faire un pas de plus dans la route ouverte par Hutcheson.

Smith a trouvé et il a laissé la philosophie dans l'élat indécis que nous avons essayé de peindre, acceptant le système de Locke,

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mais n'en acceptant pas toutes les conséquences, et lui échappant sans cesser d'en dépendre.

Ce n'est pas assurément que Smith manque d'originalité ; au contraire, il n'y a pas dans toute l'école écossaise un esprit plus original. Quelque sujet qu'il examine, il y aperçoit des côtés que nul n'avait entrevus; il sème de toutes parts les idées ingénieuses et nouvelles ; son invention est inépuisable dans les détails, mais les principes le surpassent, du moins en philosophie. Son trait distinctif est la délicatesse; il hii manque la décision et une certaine hauteur d'esprit et de caractère sans laquelle il n'y a point de métaphysicien. Disciple d'Hutcheson, mais ami de Hume, partagé de bonne heure en sens opposé, il n'eût pas créé l'école écossaise, mais il l'a développée et agrandie. Il est très-supérieur à Hutcheson comme observateur et comme écrivain. 11 a des connaissances plus variées et plus étendues ; il est bien autrement versé dans l'histoire de la philosophie morale. Eniin, la gloire qu'il s'est acquise comme économiste a rejailli sur ses autres travaux et sur l'école tout entière.

Pour étudier et vous faire connaître la vie et les écrits de Smith, je m'appuierai sur un guide certain, M. Dugald-Stewart, qui lui a consacré une notice étendue, riche en détails intéressants *.

Adam Smith naquit à Kirkaldy en 1723. Vers l'âge de trois ans, jouant à la porte de la maison de sa mère, une bande de chaudronniers vagabonds qui passaient par là l'enleva. 11 fallut les poursuivre et aller arracher de force, dans une forêt voisine, à ces bohémiens de l'Ecosse, le futur auteur de la Théorie des sentiments moraux, le fondateur de l'économie politique. Le jeune Adam se distingua de bonne heure par sa passion pour l'étude et par la force extraordinaire de sa mémoire. De l'école de Kirkaldy il passa, en 1737, à l'Université de Glasgow, où il resta jusqu'en 1740. Il y rencontra Hutcheson, et cette rencontre décida de toute

1. Elle a été traduite par M. Prévost, de Genève, et placée par lui à la tête de sa tiaduction des Essais philosophiques de Siiiilli; 2 \ol. in-8, l'aiif, 1707.

sa carrière. Il contracta dans les leçons de ce grand professeur un goût vif et profond pour les sciences morales et politiques, et pour la méthode expérimentale. L'esprit juste et fin du jeune Adam ne pouvait manquer d'être frappé de l'excellence de cette méthode qui, au lieu de se perdre en spéculations magnifiques et hasardées, s'attache aux faits certains et imiversels que nous découvrent notre propre conscience, les langues, les littératures, l'histoire et la société. Son àme ardente et généreuse reçut aisément l'empreinte d'une doctrine qui s'appuyait sur les sentiments les plus nobles du cœur humain, se proposait pour fin dernière le plus grand bonheur des hommes, et le cherchait par la route de la liberté civile et religieuse. Il est impossible aussi que la partie de l'enseignement d'Hutcheson qui se rapportait à l'économie politique ait été sans influence sur Smith. Du moins il en retint cette tradition, que l'économie politique doit occuper une place dans un cours de philosophie morale. Smith conserva toujours un vif souvenir des leçons d'Hutcheson : « Il n'en parlait jamais, dit son biographe, qu'avec l'expression de la plus vive admiration, et l'on peut présumer qu'elles eurent une influence considérable pour diriger ses talents vers leur véritable objet. » Smith lui-même, dans tout l'éclat de sa renommée, écrivant en 1787 à FUniversité de Glasgow, pour la remercier de l'avoir nommé recteur, met au premier rang des titres de l'Université à sa reconnaissance de lui avoir autrefois confié la chaire à laquelle, dit-il, les talents et les vertus de l'immortel Hutcheson avaient donné un haut degré d'illustration ^ . » Ainsi c'est à l'Université de Glasgow et dans l'enseignement d'Hutcheson que Smith puisa d'abord sa méthode, ses principes les plus généraux, l'esprit hbéral qui ne l'abandonna jamais, et la direction de ses études vers les sciences morales et politiques.

La famille de Smith désirait qu'il entrât dans l'Église en Angleterre, et dans ce dessein elle l'envoya achever ses études à Oxford. Il y resta assez longtemps, mais bien [dus occupé de liltéra-

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