Etsais philosophiques j lome 1er, ^. i
lure et de science que de théologie. Ne Irouvant pas l'étal ecclésiastique conforme à son goût, il aima mieux suivre son inclination que les conseils de ses amis, et, abandonnant tout à coup les projets que leur prudence avait formés pour son établissement, il revint en Ecosse, bornant toute son ambition à l'espérance d'obtenir un jour un emploi dans l'enseignement public. En 1748, il vint habiter Édinburgh. Il paraît que c'est vers cette époque qu'il se lia avec Hume, d'une amitié qui s'est soutenue pendant tout le cours de leur vie. Us difléraient profondément par le caractère, et ces différences mêmes les rendaient d'autant plus nécessaires et agréables l'un à l'autre. Smith avait la naïveté et la candeur d'un enfant, avec une vivacité extrême qui montait jusqu'à l'enthousiasme, lorsqu'il était question des grands intérêts de l'humanité. Hume était juste l'opposé de l'enthousiasme; il était froid et réfléchi, mais son âme était sincère et bonne. Sceptique déclaré, il avait du moins la tolérance que le scepticisme ne donne pas toujours : il était capable d'estimer et d'honorer ses adversaires. Il avait infiniment d'esprit et se livrait quelquefois un peu trop à son goût pour la plaisanterie; mais il a fallu l'orgueil extravagant de Rousseau pour lui imputer une action ou un sentiment indigne d'un galant homme. Quoique homme de lettres, et mêlé, en petit comme en grand, à toute la vie littéraire de son siècle en Angleterre et en France, il était sans aucune envie, et s'intéressait autant à la gloire de ses amis qu'à la sienne. On comprend qu'un tel ami dut exercer sur Smith une assez grande influence, mais cette influence ne parvint jamais à surmonter ni même à balancer celle d'Hutcheson.
Smith donna d'abord quelques leçons publiques de belles-lettres à Édinburgh, vers 1748, sans appartenir à l'Université de cette ville. Le savoir et l'esprit dont il fit preuve le désignèrent au choix de l'Université de Glasgow qui, en 1751, le nomma professeur de logique. Après une année d'enseignement en cette qualité, la chaire de philosophie morale étant devenue vacante par la mort de Thomas Craigie, successeur immédiat d'Hutcheson, Smith passa
à celte chaire. Tl avait trouvé la carrière qui lui convenait. Pendant treize années il professa à Glasgow la philosophie morale, s'occupant chaque jour, par devoir, des matières qu'il aimait et pour lesquelles la nature l'avait fait. Voici, sur le caractère et sur les succès de son enseignement, le témoignage d'un de ses anciens disciples rapporté par M. D. Stewart :
« Les talents de M. Smith ne paraissaient nulle part avec autant d'avantage que dans l'exercice de ses fonctions de professeur. En débitant ses leçons, il s'en fiait presque entièrement à sa facilité d'improviser. Sa manière, à la vérité, dépourvue de grâce, était claire et exempte d'alTectation ; et, comme on le voyait s'intéresser à son sujet, il ne manquait jamais d'intéresser ses auditeurs. Chaque discours consistait communément en diverses propositions distinctes qu'il s'appliquait à prouver et à éclaircir successivement. Ces propositions, énoncées en termes généraux, avaient assez souvent, par l'étendue de leur objet, un air de paradoxe. Dans les efforts qu'il faisait pour les développer, il n'était pas rare de le voir, au premier abord, comme un homme embarrassé et peu maître de son sujet, parler même avec une sorte d'hésitation. Mais, à mesure qu'il avançait, la matière semblait s'entasser devant lui, sa manière devenait chaude et animée, son expression aisée et coulante. Dans les points délicats et susceptibles de controverse, vous auriez démêlé sans peine qu'il avait en secret la pensée de quelque opposition à ses opinions, et qu'en conséquence il se sentait engagé à les soutenir avec plus d'énergie et de véhémence. L'abondance et la variété de ses explications et de ses exemples faisaient croître son sujet tandis qu'il le maniait ; ainsi, bientôt il acquérait, sans aucune répétition d'idées, une étendue et une grandeur qui saisissaient l'attention de son auditoire. L'instruction était secondée par le plaisir qu'on prenait à suivre le même objet à travers une midtitude d'aspects variés sous lesquels il savait le présenter, et enfin à remonter avec lui , en suivant toujours le même û\. jusqu'à la proposition primitive ou
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à la vérité générale dont il était parti et dont il avait su tirer tant d'intéressantes conséquences.
» Aussi sa réputation , comme professeur, jeta le plus grand éclat et attira à l'Université une multitude d'étudiants animés du désir de l'entendre. Les matières qu'il était chargé d'enseigner y devinrent des études à la mode, et ses opinions le sujet principal des discussions et des entretiens des cercles et des sociétés littéraires. Quelques particularités de prononciation, quelques petites nuances d'accent ou d'expression qui lui étaient propres, devinrent même souvent des objets d'imitation. »
C'est pendant ces treize années de travail réglé et assidu que Smith amassa les matériaux de tous ses ouvrages. En 17o'.>, ilpupublia la Théorie des sentiments moraux, qui répandit son nom dans toute l'Angleterre et même en Europe. Vers la fin de 1703, il renonça à l'enseignement, dont il avait assez longtemps porté le fardeau, pour accompagner, pendant trois ans, le jeune duc de Buccleugh dans ses voyages. Ces trois années ne furent pas perdues pour l'instruction morale et politique de Smith. 11 résida assez longtemps à Paris ; et sous les auspices de Hume, qui y était alors secrétaire d'ambassade, il connut presque tous les hommes qui cultivaient avec distinction les mêmes études que lui, les philosophes et les économistes. Il fréquenta la meilleure compagnie, et particulièrement la société éclairée et aimable que réunissait autour de lui ce vertueux duc de la Rochefoucauld, qui, après avoir été une des lumières les plus pures de l'Assemblée constituante, périt, égorgé par des misérables, au milieu des excès d'une révolution qui n'eût jamais eu lieu si lui et ^es amis n'eussent, dès les premiers jours, pris parti pour elle, sacrifiant à l'intérêt général leur intérêt propre, leur fortune d'abord et plus tard leur vie : généreuses représailles exercées par le petit-fils contre la conduite et les écrits de son grand-père, le versatile auteur des Maximes, le frondeur infidèle, le courtisan chagrin et misanthrope ^. Le disciple d'Hutcheson avait traité celui-ci avec une
I. Voyeznotie écrit intilulé : la Marquise de S\blé, cliap. m.
i50 PHILOSOPHIE ECOSSAISE
juste sévérité dans la Théorie des sentiments moraux ; les vertus de son descendant le désarmèrent. Il y eut entre eux l'échange des plus nobles procédés. Le duc de la Rochefoucauld voulait traduire la Théorie des sentiments moraux, directement opposée à celle des Maximes, piquante idée que nous révèle la lettre suivante du duc de la Rochefoucauld à Smith, conservée par hasard et que M. D. Stewart a publiée :
« Paris, 3 mais 1778.
» Le désir de se rappeler à votre souvenir, Monsieur, quand on a eu l'honneur de vous connaître, doit vous paraître fort naturel; permettez que nous saisissions pour cela, ma mère ^ et moi, l'occasion d'une nouvelle édition des Ma/rimes de la Rochefoucauld, dont nous prenons la liberté de vous offrir un exemplaire. Vous voyez que nous n'avons point de rancune, puisque le mal que que vous avez dit de lui dans la Théorie des sentiments moraux ne nous empêche point de vous envoyer ce même ouvrage. Il s'en est même fallu de peu que je ne fisse encore plus, car j'am'ais eu peut-être la témérité d'entreprendre une traduction de votre Théorie; mais comme je venais de terminer la première partie, j'ai vu paraître la traduction de M. l'abbé Blavet, et j'ai été forcé de renoncer au plaisir que j'aurais eu de faire passer dans ma langue un des meilleurs ouvrages de la vôtre.
» Il aurait bien fallu pour lors entreprendre une justification de mon grand-père. Peut-être n'aurait-il pas été difficile premièrement de l'excuser, en disant qu'il avait toujours vu les hommes à la cour et dans la guerre civile, deux théâtres sur lesquels ils sont certainement plus mauvais qu'ailleurs ; et ensuite de justifier par la conduite personnelle de l'auteur des principes qui sont certainement trop généralisés dans son ouvrage. Il a pris la partie poiu- le tout ; et parce que les gens qu'il avait eus le plus souvent sous les yeux étaient animés par Vamourpropre, il en a fait le mobile général do tous les hommes. Au