La duchesse de d'Enville
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reste, quoique son ouvrage mérite à certains égards d'être combattu, il est cependant estimable même pour le fond, et beaucoup pour la forme. »
Le philosophe ne se laissa pas vaincre en générosité par le grand seigneur. Smith informa son noble correspondant que dans les éditions futures de la Théorie le nom de la Rochefoucauld ne se trouverait plus associé à celui de Mandeville.
Mais Turgot est l'homme avec lequel Smith se lia le plus étroitement à Paris. Plus d'une fois *, nous avons hautement exprimé notre admiration pour Turgot. Selon nous, il est, après Montesquieu, le plus grand esprit du dix-huitième siècle. Mais il serait, en vérité, un homme un peu trop extraordinaire si, ne tenant en rien à la tradition du dix-septième siècle, il se fût élevé à une métaphysique bien supérieure à celle de Condillac et à une morale toute différente de celle d'Helvétius, sans aucun autre appui que ses propres réflexions. Quand on lit sa lettre sur le livre de VEsprit, l'article Existence, et quelques autres morceaux de philosophie sortis de sa plume, on est frappé du rapport qui se trouve entre ses principes et ceux de l'école écossaise. Dans l'article Existence, il n'hésite pas à fonder toute la métaphysique sur la psychologie, c'est-à-dire sur la conscience, et sur ce fait primitif et permanent de la conscience, le sentiment du moi. En morale, il repousse l'égoïsme d'Helvétius au nom des sentiments naturels du cœur humain. On pourrait considérer comme un résumé de toute la philosophie morale d'Hutcheson et de Smith ce passage que nous aimons à reproduire : « Si Helvétius parle de l'intérêt réfléchi, calculé, par lequel l'homme se compare aux autres et se préfère, il est faux que les hommes, même les plus corrompus, se conduisent toujours par ce principe. 11 est faux que les sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements, sur leurs actions, sur leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin d'effort
1. Premiers Essais, X, p. 140etôl9; Philosophie sexsualiste, leçon ive, Helvétius, p. 17S.
pour vaincre leur sentiment, lorsqu'il est en opposition avec leur intérêt ; la preuve en est qu'ils ont des remords ; la preuve en est que cet intérêt qu'ils poursuivent aux dépens de l'honnêteté, est souvent fondé sur un sentiment honnête en lui-même et seulement mal réglé ; la preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies, et qu'un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius leur déplairait beaucoup. Nos idées ni nos sentiments ne sont innés, mais ils sont naturels, fondés sur la constitution de notre esprit et de notre âme, et sur nos rapports avec tout ce qui nous environne. » Il serait absurde de supposer que Turgot eût inspiré à Smith la Théorie des sentiments moraux, publiée plusieurs années avant que son auteur fût venu à Paris, et dont toutes les bases sont dans l'enseignement d'Hutcheson et dans son premier ouvrage, qui est de 172o et qui avait été traduit en français en 1749. Hutcheson et Smith ne doivent donc rien à Turgot ', mais il n'est pas du tout démontré que Turgot ne leur doive beaucoup. Hume aura dû introduire le livre d'Hutcheson ou du moins celui de son ami dans sa société philosophique de Paris; dès 1760, c'est-à-dire un an après sa publication à Londres, un journal français en donna un extrait ^ ; il en parut une traduction en 1764, xme autre en 1774, et le duc de la Rochefoucauld, nous l'avons vu, avait aussi entrepris de le traduire. Pour nous, nous inclinons à penser que Turgot comme M. de la Rochefoucauld étaient admirablement préparés, par les lumières de leur raison et la noblesse de leur caractère, à la doctrine morale de l'école écossaise, et qu'ils l'embrassèrent dès qu'ils la connurent par les écrits d'Hutcheson et de Smith, et [leut-être aussi par ceux de Shaftesbury.
U y a bien plus d'obscurité sm- la question tant controversée, si c'est à Smith, ou si c'est à Turgot et à ses amis, et particulièrement à Quesnay, qu'appartient la première connaissance des principes
\. Voyez la préface de la tradiiriiou de l'ahbé Blavct. La lettre sur le livre de VEsprii est datée de Limoges, et Tuigot ne ftit appelé à l'intendance du Limousin qu'en 1761.
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essentiels de l'économie politique. Deux choses nous sont ici également évidentes : toutes les idées, vraies et fausses, des économistes français étaient arrêtées avant le vovage de Smith à Paris, en 1764; et tous les matériaux du grand ouvrage de Smith étaient amassés avant ce même voyage. Les écrivains français qui ont prétendu ^ que les conversations de Turgot et de Quesnay initièrentSmith à l'économie politique, ont été naturellement conduits à cette opinion en considérant qu'avant son voyage en France, en 1764, Smith n'avait pas écrit une seule ligne d'économie politique, et que c'est depuis ce voyage quil composa ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, lesquelles n'ont paru qu'en 1776. La conclusion est très-naturelle, et pourtant elle est entièrement fausse. On oublie que Smith avait professé pendant de longues années l'économie politique avant de venir en France, et que cette science faisait partie intégrante des cours de philosophie morale qu'il donna à l'université de Glasgow, de 1752 à 1763. C'est de ces cours qu'il tira la Théorie des sentiments moraux en 1739, et de ces mêmes cours qu'il tira les Recherches en 1776. Cette dernière date est bien celle de la publication des Recherches, mais non pas des travaux qui leur ont servi de fondement. Ces travaux remontent à 1752, époque à laquelle Smith n'avait, pour se conduire dans son enseignement, que la tradition que lui léguait Hiitcheson, avec les Discoiirs "politiques de Hume publiés en 1752. D'ailleurs, un document certain, un manuscrit même de Smith, cité par M. D. Stewart, atteste qu'en 1755, Smith était en possession des opinions les phis importantes développées dans les Bec/(6rc/ie.s 2. Ainsi la seule chose qui demeure incontestable, c'est que Smith ne put commercer avec des hommes tels que Turgot et Quesnay sans profiter beaucoup de leur entretien. Dans quelle mesure ? Il est impossible de le déterminer. Mais luimême s'est plu à rendre hommage à Quesnay, et M. D. Stewart
1. Voyez l'opinion de Dupont de Nemours, dans les œuvres de Turgot, t. 1, p. U9, et t. V,'ii. iôO.