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déclare qu'il a entendu dire à Smith que, si la mort de Quesnav ne l'eût prévenu^ son intention était de lui dédier son ouvrage sur la richesse des nations.

Après un séjour de quelques années sur le continent, Smith revint en Angleterre à la fin de 1766, avec le duc de Buccleugh. 11 retourna bientôt en Ecosse, au lieu même de sa naissance, à Kirkaldy, où il demeura dix années, uniquement occupé de la dernière rédaction des deux grands ouvrages qu'il avait promis en 1759, à la fin de la Théorie des sentiments moraux, l'un sui' le droit politique, l'autre sur la richesse publique. Ce dernier ouvrage parut en 1776, et répondit à la renommée de l'auteur et à la longue attente de ses amis. Le gouvernement le récompensa en lui conférant, en 1778, l'emploi très-lucratif de commissaire des douanes en Ecosse. Cette charge le fixa à Édinburgh, où il passa le reste de sa vie. En 1789, il donna une nouvelle édition, véritablement revue et augmentée, de \di Théorie des sentiments moraux; dans la préface il y exprime le désir et le doute de pouvoir mettre la dernière main à son traité de droit civil et politique. En juillet 1790, sentant sa fin approcher rapidement, il fit détruire, avec une sollicitude inquiète et inflexible, tous ses papiers, ne faisant grâce qu'à quelques petits écrits, publiés après sa mort sous le nom à'Essais "philosoiphiques.

11 importe de se faire une idée juste du pian, de l'étendue et des divisions des cours de logique et de philosophie morale de Smith à l'Université de Glasgow ; car, en hii, l'écrivain n'a fait autre chose que de mettre en œuvre, sous la forme qui convenait à un grand public, les matériaux amassés par le professeur. Déjà nous avons fait un emprunt à une esquisse de l'enseignement de Smith, tracée de la main même d'un de ses élèves et que M. D. Stewart nous a conservée ; achevons de faire connaître cette esquisse précieuse :

« Dans le professorat de logique dont M. Smith fut revêtu à son entrée dans l'Université de Glasgow, il sentit la nécessité de s'écarter beaucoup du plan suivi par ses prédécesseurs, et de

diriger l'attention de ses disciples vers des études plus intéressantes et plus utiles que la logique et la métaphysique des écoles. En conséquence, après avoir tracé un tableau général des facultés de l'esprit humain, et avoir expliqué de la logique ancienne autant qu'il en fallait pour contenter la curiosité sur la méthode artificielle du raisonnement qui avait occupé pendant un temps l'attention des savants d'une manière exclusive, il consacra tout le reste du cours à un système de belles-lettres et de rhétorique. La meilleure méthode pour expliquer et analyser avec clarté les diverses facultés de l'esprit humain (partie la plus xitilede la métaphysique) se fonde sur un examen attentif des artifices du langage, des moyens divers de communiquer nos pensées par la parole, et en particulier des principes sur lesquels les compositions littéraires peuvent plaire et persuader. Les arts qui s'occupent de cette recherche nous accoutument à bien exprimer ce dont nous avons la perception ou le sentiment, à peindre pour ainsi dire chaque opération de notre esprit d'une manière si nette qu'on peut clairement en distinguer toutes les parties et en conserver le souvenir. En même temps, il n'est aucune branche de la littérature plus assortie à l'âge des jeunes gens qui entrent en philosophie que les études qui s'adressent au goût et à la sensibilité. 11 est fort à regretter que le manuscrit des leçons de M. Smith sur ce sujet ait été détruit avant sa mort. La composition de la première partie était finie avec soin, et tout rou\Tage était empreint des traits fortement prononcés d'un goût piu" et d'un génie original. La permission accordée aux étudiants de prendre des notes a fait connaître plusieurs observations et opinions contenues dans ce cours ; les unes ont été développées dans des dissertations séparées, les autres insérées dans des collections générales et livrées au public sous différentes formes. Mais il est arrivé, comme on avait lieu de s'y attendre, qu'elles ont perdu ainsi leur air d'originalité et le caractère distinctif que leur auteur avait su leur imprimer, en sorte qu'on ne les voit, la plupart du temps, qu'à travers l'obscurité dont les couvre une abondance de lieux

communs dans lesquels elles sont perdues et pour ainsi dire submergées,

» Environ un an après avoir pris possession de la cliaire de logique, M. Smith fut élu à celle de philosophie morale. Son cours sur ce sujet était divisé en quatre parties. La première contenait la théologie naturelle ; là il considérait les preuves de l'existence de Dieu et de ses attributs, ainsi que les principes ou facultés de l'esprit humain sur lesquels se fonde la religion. La seconde comprenait YÉthique proprement dite, et consistait principalement dans la doctrine qu'il a publiée depuis dans sa Théorie des se7îtiments moraux. Dans la troisième partie, il traitait avec plus d'étendue des principes moraux qui se rapportent à la justice. Celle vertu étant soumise à des règles précises et exactes est, par là même, susceptible aussi d'être expliquée avec plus de détail et traitée avec plus d'abondance.

» 11 suivait dans cette matière un plan qui semble lui avoir été suggéré par Montesquieu : il s'appliquait à tracer les progrès successifs de la jurisprudence, tant publique que privée, depuis les siècles les plus grossiers jusqu'aux siècles les plus polis ; il indiquait avec soin comment les arts, qui contribuaient à la subsistance et à l'accumulation de la propriété, agissent sur les lois et sur le gouvernement et y amènent des progrès et des changements analogues à ceux qu'ils éprouvent. Il se proposait de publier aussi cette partie importante de ses travaux, et il en dit un mot à la fin de sa Théorie des senliments moraux; mais il n'a pas assez vécu pour accomplir ce dessein.

» Dans la dernière partie de son cours, il examinait les divers règlements politiques qui ne sont pas fondés sur le principe de la justice, mais sur celui de la contenance et de l'utilité, et dont l'objet est d'accroître les richesses, le pouvoir et la prospérité de l'État. Sous ce point de vue, il considérait les institulions politiques relatives au commerce , aux finances , aux établissements ecclésiastiques et militaires. Ce qu'il enseignait sur ces divers objets était la substance de l'ouvrage publié depuis, sous

le titre de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. »

D'après ce témoignage véridique, on peut conjecturer que le cours de logique de Sniilh, à l'Université de Glasgow, reproduisait à peu près les lc(;ons de belles- lettres et de rhétorique faites à Edinburgh en 1748. C'est sans doute le manuscrit où étaient déposés les résultats de ses travaux en ce genre que Blair désigne dans la note suivante de ses leçons de rhétorique : « En traitant des caractères généraux du style, en particulier du style simple, et en rangeant les auteurs anglais sous certaines classes relatives à cet objet, j'ai emprunté plusieurs idées d'un traité manuscrit sur la rhétorique, de M. Adam Smith. Une partie de ce manuscrit me fut communiquée il y a plusieurs années par son ingénieux auteur, et il y a lieu d'espérer qu'il le publiera en entier '. » Tel était un des manuscrits que Smilh a détruits. Lui-même en avait tiré les Considérations sur l'origine et la formation des langues, insérées à la suite de la Théorie des sentiments moraujc, et divers morceaux qu'il a cru pouvoir épargner et qui ont passé dans les Essais philosophiques -. On peut donc se faire une idée, grâce à ces fragments, de ce que renfermaient les manuscrits de ses cours de logique et de belles-lettres. Comme nous venons de le voir, son cours de philosophie morale était divisé en quatre parties. La première contenait la Théologie naturelle, la deuxième VÈthique, la troisième le Droit civil et politique, 1 1 quatrième VÈconomie politique. La Théorie des sentiments moraux et les Recherches sur

i. Leçons de rhétoriqi e, trad. de Prévost, t. II, p. 185.

2. P^r exemple, ceux qui traitent de la nature de l'imitation qui a lieu dans les art! qu'on appelle arts imilatifs^ et de l'affinité qui règne entre la musique, la danse et la poésie, etc. L'essai sur les sens externes, et le fragment sur l'histoire de la logique et de la métaphysique chez les anciens, devaient faire également partie da conrs de logique, et on y peut rapporter aussi les essais sur l'histoire de l'astronomie et de la physique anciennes, où il est surtout question de principes et de méthodes. Les éditeurs anglais déclarent eux-mcmc;, t. 1er, p. -283 de la traduction française, qu'il faut considérer cette histoire « comme un nouvel exemple propre à jeter du jour sur les principes d'actioM qui existent dans l'esprit humain et dans lesquels M. Smith trouvait les vrais motifs de toutes les recherches philosophiques. »

la richesse des nations font connaître la deuxième et la quatrième partie; mais il nous manque la Théologie naturelle, les preuves de l'existence de Dieu et de ses attributs, l'analyse des facultés de l'esprit humain sur lesquelles la religion repose; il nous manque le Droit civil et politique, fondé sur la justice, comme la morale est fondée sur la sympathie, travail immense dont le modèle avait été VEsprit des lois, et qui contenait une histoire complète des législations. Quant à la Théologie naturelle de Smith, on la peut suppléer en quelque manière par les écrits d'Hutcheson et des autres philosophes écossais ; quoique assurément il eût été du plus grand intérêt de voir comment un esprit aussi hardi et aussi fin abordait ces problèmes difficiles, et quelle était la théodicée d'un ami de Hume. Mais la perte de la seconde partie du cours de philosophie morale, sur le droit civil et politique, n'a reçu et ne peut recevoir aucune compensation ni réparation. Cette perte est

nos yeux une calamité philosophique. On peut juger de ce qu'étaient les deux parties à jamais perdues du cours de philosophie morale par celles qui nous en restent. La quatrième, tardivement publiée, a fait de Smith le plus grand économiste du dfx-huitième siècle; la seconde, qu'exprime fidèlement la Théorie des sentiments moraux, lui assure un rang élevé parmi les moralistes de l'école écossaise et de tous les temps. C'est ce livre qui garde la mémoire de Smith comme philosophe ; c'est de ce livre que nous devons enfin vous entretenir.

11 y en a plusieurs éditions publiées par Smith lui-même , la première en 1759, la dernière en 1789. 11 eût été à souhaiter que la belle édition des œuvres de Smith que nous avons sous les yeux (Londres, 1812,3 vol. in-S»), en donnant la T/ieone des sentiments moraux dans sa dernière forme, eût en même temps marqué et relevé toutes les diflérences des diverses éditions; car ces différences sont souvent de la plus grande importance. Il y a trois traductions françaises de la Théorie : la première, de 1764, en 2 volumes, sous le titre bizarre de Métaphysique de l'âme; la seconde, de 1774, est de l'abbé Blavet,

le même qui traduisit les Recherches sur la richesse des nations. Madame de Condorcet a pris la peine d'en donner une traduction nouvelle (Paris, 2 vol. in-8", 1798) sur la dernière édition. Ce sera cette traduction exacte et élégante qui nous servira dans nos citations.

Établissons d'abord le caractère général de l'ouvrage de Smith et sa place dans Técole écossaise.

Nous l'avons déjà dit : Smith, comme philosophe et comme moraliste, est original et inventif dans les détails et dans les applications, non dans les principes. La Théorie des sentiments moraux renferme des analyses d'une finesse admirable et une foule d'aperyus particuliers, justes et délicats, mais le fond est assez peu solide, et il n'appartient point à Smith. Hutcheson, s'écartant de Hobbes et de Locke, et en même temps de Cudworth et de Clarke, repoussant à la fois la sensation et la raison, avait assis la philosophie morale sur le sentiment. Ce sentiment qui, pour Hutcheson, comprend et engendre tous les devoirs et toutes les vertus , est la bienveillance. La bienveillance est désintéressée, et elle a poiir effet certain comme pour objet direct le bonheur des autres, le bien public, l'intérêt général. Smith a suivi la même route, embrassé la même philosophie. Comme son devancier, il se tient à une certaine distance de Locke ; il se sépare ouvertement de Hobbes et de Mandeville; il rejette aussi la métaphysique de Cudworth et de Clarke, et il part du sentiment. Il est donc un disciple d'Hutcheson. Voici en quoi il en est un disciple original. Chez Hutcheson, le sentiment qui sert de principe à la morale est la bienveillance ; pour Smith, c'est la sympathie. Hutcheson avait aussi rencontré la sympathie *, mais il lui avait semblé que ce sentiment ne peut rendre compte de tous les faits moraux, et que plus d'une vertu ne s'en tire pas aisément. Cette difficulté était un attrait de plus pour l'analyse souple et déliée de Smith, et il a rais toute sa finesse et toute son habileté à faire voir que de cette source, en apparence peu féconde, dérivent tous les scnti- 1. Plus haut, leçon me, p. 101 et 102.

IGO PHILOSOPHIE ECOSSAISE

ments honnêtes, privés et publics, toutes les vertus de tous les ordres. Hutcheson avait décrit un peu superficiellement la bienveillance et surtout la sympathie, tandis que Smith, n'ayant plus à inventer ce principe, à le disputer à la philosophie de Locke et à celle de Clarke, le considérant exclusivement, a pu le pénétrer profondément, et en a donné une analyse délicate, ingénieuse, abondante en aperçus et en applications nouvelles. Il n'a certes pas démontré que la sympathie est le seul fondement de la morale, mais il l'a mieux fait connaître. C'est à ce prix que la philosophie entre en une possession intime de chaque paitie de son domaine : il faut qu'elle prenne cette partie pour le tout : alors elle s'y intéresse assez pour l'étudier avec constance et profondeur. Payons donc de bonne grâce cette rançon commune à presque toutes les philosophies, et exposons la théorie de Smith avec la juste étendue qui lui est due.

La méthode de Smith est celle d'Hutcheson, celle que n'abandonnera jamais l'école écossaise. La Théorie des sentiments moraux ne repose pas sur un principe abstrait, mais sur un fait, sur un fait universel, inhérent à la constitution même de l'homme, à savoir le sentiment qui nous fait sympathiser avec les peines et les joies de nos semblables.

Ce sentiment est désintéressé ; Smith le déclare expressément, \^^ partie, \^^ section, chap. 1^'', De la sympathie *. « Quelque degré d'amour de soi qu'on puisse supposer à Ihomme, il y a évidemment dans sa natiu^e un principe d'intérêt pour ce qui arrive aux autres, qui lui rend leur bonheur nécessaire, lors même qu'il n'en retire que le plaisir d'en être témoin. « Telle est la première phrase du livre, et le livre est tout entier dans cette phrase. . Au chapitre 2 , Smith condamne hautement ces philosophes qui, « regardant l'araour-propre et ses raffinements comme la cause universelle de tous nos sentiments, cherchent à expliquer la sympathie par lamour-propre. » 11 est clair par là que Smith est,

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