Ibid., p
ô. Ibid., p. 39.
« Qu'il est aimable celui dont l'âme tendre et compatissante éprouve tous les sentiments des personnes avec lesquelles il converse, qui s'afflige de leurs peines, qui ressent leurs injures, qui se réjouit de leur prospérité ! Lorsque nous nous mettons à la place de ceux qu'il aime, nous nous partageons leur reconnaissance et cette douce consolation que fait éprouver la sympathie d'un ami si tendre. Par une raison contraire, nous méprisons l'égoïste dont 1 ame endurcie ne s'occupe que de lui-même, et qui reste insensible au bonheur ou au malheur des autres. Nous partageons alors le sentiment pénible que sa présence doit inspirer à ceux avec lesquels il se rencontre, et particulièrement aux êtres souffrants et malheureux pour lesquels nous sommes le plus disposés à la sympathie.
» Quelle dignité et quelle convenance ne trouvons-nous pas encore dans la conduite de l'homme qui, à l'égard de ce qui l'intéresse le plus vivement, conserve ce degré de raison et d'empire sur soi-même par lequel toutes les passions sont ennoblies, et qui sait ne montrer des mouvements de son âme que ce qui en peut être partagé par les autres ! Nous sommes aisément fatigués des bruyants éclats d'une douleur qui veut sans discernement exciter notre intérêt par les soupirs, les larmes et les gémissements. Mais nous gardons tous nos égards et tout notre respect pour cette douleur silencieuse et noble qui, malgré la réserve des manières, se découvre dans l'altération des traits et dans l'abattement des regards ; elle excite en nous une vénération attentive et une sorte d'observation religieuse sur nous-mêmes pour éviter de troubler cette apparence de calme qu'il est si difficile de conserver dans la douleur.
» Une colère insolente et brutale, lorsqu'on s'y abandonne sans réserve, est le plus désagréable de tous les objets. Mais nous admirons ce ressentiment fier et courageux de l'homme qui, dans les plus grandes injm-es, ne se laisse point emporter par la rage qu'elles inspirent ; qui borne au contraire la vengeance à ce que pom-rait dicter l'indignation d'un spectateur impartial ; qui, dans
ses paroles et dans ses mouvements, se réduit à ce que la justice dicterait, et qui, même dans le secret de sa pensée, ne projette rien contre son agresseur que la personne la plus indifférente à l'insulte ne pût approuver.
» 11 résulte de tout ce qui vient d'être dit que sentir beaucoup pour les autres et peu pour nous-mêmes, réduire le plus possible l'amour de soi et nous abandonner à toutes les afTections douces et bienveillantes, constitue la perfection à laquelle notre nature peut atteindre ; et que par là seulement nous pouvons voir régner entre les hommes cette harmonie de sentiments qui rend leurs passions heureuses et légitimes. »
Ainsi le génie de la vertu consiste à nous élever constamment au-dessus de notre sphère individuelle, pour nous mettre au point de vue des autres hommes, afin de nous assurer par là leur sympathie et leur approbation. Le besoin de la sympathie est le fond de la nature humaine, et l'art de l'obtenir est l'art moral par excellence.
Par une conséquence naturelle, la conscience elle-même est une métamorphose de la sympathie : elle est un spectateur impartial dont la sympathie ne manque point à qui sait la mériter. Et Dieu à son tour e^-t le spectateur universel, le juge incorruptible auquel il en faut appeler en dernier ressort ; c'est de cette manière que l'ami de Hume est conduit à reconnaître l'utilité de la doctrine d'une autre vie.
Part. 111, chap. 2 i : « L'empire de la conscience est fondé sur le désir de la louange méritée, sur l'aversion du blâme mérité, sur le désir de posséder ces qualités et de faire ces actions que nous aimons et admirons dans les autres, sur la crainte de participer à ces qualités et de faire ces actions qui sont l'objet de notre haine et de notre mépris dans nos semblables. Si le jugement des autres nous approuve et nous applaudit pour ce que nous n'avons pas fait, pour des sentiments qui ne nous ont pas déterminés à agir, la con-
science vient aussitôt humilier cet orgueil que les applaudissements excitaient en nous, et nous dire que, puisque nous connaissons ce que nous méritons, nous nous rendons méprisables d'accepter au delà. Si le jugement extérieur des autres nous reproche des actions que nous n'avons pas faites, des motifs qui ne nous ont jamais déterminés, le jugement intérieur de la conscience corrige ce faux jugement étranger, et nous montre que nous ne sommes en aucune manière l'objet propre du blâme injustement versé sur nous. Mais alors, comme il arrive trop souvent, le sentiment intime que nous avons de notre innocence est en quelque sorte surpris et confondu par la violence et par l'éclat du jugement que les hommes portent contre nous. Le poids et pour ainsi dire la clameur de l'injustice semble glacer et engoiu-dir le sentiment naturel que nous avons de ce qui est digne de louange ou digne de blâme ; les jugements de la conscience, sans pouvoir être anéantis, restent tellement obscurcis et ébranlés, qu'ils ne sont plus suivis de cette paix, de celte tranquillité qui en est la conséquence ordinaire. Nous osons à peine nous absoudre quand les autres nous condamnent. 11 nous semble que ce témoin, supposé impartial, de notre conduite, avec lequel notre conscience sympathise toujours, hésite à nous approuver quand nous avons unanimement et violemment contre nous les véritables spectateurs, ceux dont nous cherchons à prendre les yeux et la place pour nous envisager nous-mêmes. Cet esprit inléiieur, cette espèce de demi-dieu qui juge dans nos âmes du bien et du mal, semble alors, comme les demi-dieux des poètes, avoir une origine mortelle et une origine immortelle. Il parait obéir à son origine céleste, quand ses jugements sont l'empreinte ineffaçable du sentiment de ce qui mérite la louange et de ce qui mérite le blâme ; il semble rester soumis à son origine terrestre, quand il se laisse ébranler et confondre par les jugements de l'ignorance ou de la faiblesse humaine.
» Dans ce dernier cas, la seule consolation efficace qui reste à l'homme abattu et malheureux, est d'en appeler au tribunal su-
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prème du juge, clairvoyant et incoiiuptible des mondes. Une ferme confiance dans la rectitude immortelle de ses jugements qui, en dernier ressort, proclament l'innocence et récompensent la vertu, nous soutient seule contre l'abattement et le désespoir d'une conscience qui n'a d'autre témoignage que le sien propre, quoique la nature ait cependant destiné la conscience à être la sauvegarde de la tranquillité de l'homme, comme de sa vertu. Ainsi, dans ce monde, notre bonheur dépend souvent de l'humble espoir dune autre vie, espoir profondément enraciné dans nos coeurs, espoir qui peut seul justifier la dignité de notre nature, éclairer les redoutables et continuelles approches de notre destruction, et nous rendre capables de quelque sérénité, au milieu des malheurs qu'engendrent les désordres de la vie humaine. Le système d'une vie à venir, où l'homme trouvera une justice exacte et sera enfin à côté de ses égaux ; où les talents, les vertus cachées, longtemps opprimées par la fortune, presque inconnues de celui qui les possédait, puisque la voix de sa conscience lui en rendait à peine le témoignage; où le mérite modeste et silencieux sera placé à côté et quelquefois au-dessus du mérite qui, favorisé par la situation, parvint à la célébrité et à la gloire : un tel système enfin , si respectable sous tous les rapports, si flatteur pour la grandem- de notre nature, si rassurant pour sa faiblesse, lorsqu'il laisse encore quelques doutes à l'homme vertueux, lui laisse aussi le désir et le besoin d'y croire. »
Ce passage nous peut donner quelque idée de ce qu'était la théologie naturelle de Smith, un peu sceptique peut-être au point de vue spéculatif, mais empruntant à la morale les meilleurs motifs d'espérer et de croire. Pour réparer autant qu'il est en nous la perte si regrettable du Cours de théologie naturelle 1, et nous assurer que jamais la contagion du scepticisme de Hume ne gagna le cœur de son ami, nous avons recherché avec soin dans la Théorie des sentiments moraux les traces des convictions ou des espérances religieuses de son auteur, et nous