Philosuphie de Kant, leçon vue
presseur 1 Nous sommes également affectés et révoltés de l'injustice et impuissants à la réparer. Quand nous désespérons de voir son triomphe renversé sur la terre, nous en appelons au ciel, et nous espérons cpie l'auteur de la nature exécutera dans l'autre vie ce que tous les principes qu'il nous avait donnés pour diriger notre conduite nous portaient à tenter dans celle-ci. Ainsi nous sommes portés à croire à une autre vie, non-seulement par les faiblesses, par les espérances et par les craintes propres à notre nature, mais aussi par les plus nobles principes qui lui appartiennent, par l'amour de la vertu, et par l'horreur du vice et de l'injustice. » « ... Lorsque les règles générales qui déterminent le mérite ou le démérite de nos actions sont regardées comme des lois émanées d'un être tout-puissant, qui en récompensera l'observation et en punira le mépris dans ime vie à venir, elles nous paraissent plus respectables et plus sacrées. 11 n'y a que ceux qui ne croient pas à l'existence de Dieu qui doutent de la nécessité de prendre sa volonté pour règle de notre conduite. La seule pensée de lui désobéir révolte tous les hommes qui le reconnaissent. Quelle vanité et quelle insolence n'y aurait-il pas à négliger ou à mépriser des lois imposées par une sagesse et par une puissance infinie ! Quelle ingrate et absurde impiété de ne pas respecter ce que nous prescrit la céleste bonté qui nous créa, lois même que notre désobéissance ne serait suivie d'aucune punition ! Le sentiment du devoir n'est-il pas alors fortifié par les plus puissants motifs d'intérêt ! L'idée de ne pouvoir nous dérober aux regards et aiLX châtiments d'un Dieu vengeur de l'injustice, quand même nous échapperions aux regards et aux châtiments des hommes, lorsqu'elle est devenue familière par la réflexion et l'habitude, Cat capable de réprimer les passions les plus indomptables. La religion fortifie donc le sentiment naturel du devoir; c'est ce qui donne généralement plus de confiance dans la probité des hommes profondément rehgieux : on suppose toujours qu'ils sont attachés à l'observation de leurs devoirs par un lien de plus. L'homme religieux, comme l'homme du
monde, a en vue dans toutes ses actions et leur moralité, et l'appiobation de sa conscience, et le suffrage des hommes, et le soin de sa réputation. Mais une considération encore plus importante le dirige : il n'agit jamais qu'en présence du juge suprême qui doit un jour le récompenser selon ce qu'il aura fait; c'est un puissant motif d'avoir une double confiance dans la rectitude de sa conduite, pourvu toutefois que les principes naturels de la religion ne soient pas corrompus en lui par l'esprit de secte et de parti; que ces premiers devoirs imposés au nom de Dieu soient les devoirs de la morale, de la justice, de la bienfaisance, et non ces cérémonies puériles à l'aide desquelles on veut souvent composer avec la Divinité et compenser à ses yeux la trahison, l'injustice et l'inhumanité. »
Part. II, chap. 3 : « Pour celui qui peut douter un moment que le monde ait un père, le sentiment d'une bienveillance universelle doit être la source des plus mélancoliques réflexions, lorsqu'il considère que toutes les régions inconnues de l'espace peuvent être remplies par des êtres malheureux pour jamais. L'éclat des plus brillantes prospérités ne peut éclaircir le sombre nuage que cette idée funeste doit répandre sur son imagination ; comme aussi pour l'homme religieux, vertueux et sage, le sentiment des plus affreux malheurs ne peut altérer la fermeté qui résulte pour lui de la conviction intime du système contraire. »
Voilà bien des citations, ^ous aurions désiré vous en présenter un plus grand nombre encore, ou plutôt nous vous invitons à lire le livre tout entier et à le relire sans cesse. Son mérite est dans cette multitude d'idées justes et délicates qui se ternissent ot même périssent dans la sécheresse d'un extrait, et qu'il faut supprimer ou reproduire dans toute leur étendue. Distinguez bien les observations sur lesquelles se fonde la théorie et la théorie ellemême, les applications du principe et le principe. Nous admettons presque toutes les observations, mais non pas la théorie qui dépasse infiniment les faits sur lesquels elle a l'air de s'appuyer ; nous admirons la richesse et la fécondité des applications que
(JL ATKIÈME LEÇON. — SMITH 177
Smilh lire de son principe, mais ce principe échappe et s'évanouit dès qu'on lente de le soumetlre à un examen sérieux.
Oui, toute action bonne ou mauvaise excite dans l'âme dos spectateurs un sentiment naturel et désintéressé de sympathie ou d'antipathie : le fait est incontestable ; mais il s'agit d'en trouver l'explication. La question est de savoir si l'action est bonne ou mauvaise parce qu'elle excite ce sentiment de sympathie et d'antipathie, ou si elle excite ce sentiment de sympathie et d'antipathie parce qu'elle est bonne ou mauvaise. Telle est la question que Smith aurait dû mûrement peser, avant d'embrasser l'une des deux solutions qu'elle comporte. Loin de là, frappé de l'importance du phénomène de la sympathie, Smith ne s'est pas aperçu que ce phénomène est un effet, et il l'a pris pour une cause, pour la cause même de toute moralité. Nous l'avons déjà suffisamment établi l'année dernière < : la sympathie suppose une perception quelconque du bien ; elle est l'écho harmonieux de la vertu dans l'àme humaine. Selon nous, et selon la croyance universelle du genre humain, en présence d'une action dont nous sommes les auteurs ou les spectateurs, nous jugeons que cette action est bonne ou mauvaise, et en même temps nous éprouvons poiucelui qui l'a faite, quel qu'il soit, un sentiment de sympathie ou d'antipathie, de l'attrait ou de la répugnance, de l'horreur ou de l'amour. Si c'est nous qui sommes les auteurs de cette action, cette sympathie et cette antipathie s'expriment par le contentement de la conscience ou par les tourments du remords. Évidemment le remords n'est pas sa cause à lui-même ; nous ne croyons pas avoir mal fait parce que nous avons des remords, mais nous avons des remords parce que nous croyons avoir mal fait. De même la joie de la conscience a son principe dans cette conviction que nous avons fait ce que nous devions faire ; ôtez cette conviction, la joie de la conscience perd son caractère ; ce n'est plus un phénomène moral, c'est un phénomène organique, un
i. Du Vrai, dl Beai' et dl Bien, lefoii xiiie.
mouvement plus rapide du sang, etc. De même encore, si nous éprouvons de lasympathiepourTliomme vertueux, juste ou bienfaisant, c'est parce que nous le croyons vertueux, juste, bienfaisant ; ce n'est pas la sympathie que nous ressentons pour lui qui le fait juste et bienfaisant; c'est sa justice et sa bienfaisance par nous reconnues qui excitent en nous le sentiment de la sympathie. Smith a renversé les termes de ce rapport; encore une fois, il a pris l'effet pour la cause, et toute sa théorie n'est qu'un long paralogisme. De Là le caractère singulier de son livre, perpétuellement flottant entre la vérité et l'erreur, invoquant des faits incontestables et aboutissant à des conclusions chimériques.
La sympathie est un des symptômes, im des signes iiréfragables du bien. Le signe a été fait pour nous avertir de la présence de la chose signifiée ; il est donc naturel et légitime d'étudier et de suivre dans les mouvements de la sympathie les caractères du bien qui s'y réfléchit comme dans un miroir ; mais c'est une erreur par trop forte de prendre le miroir pour l'objet même, l'image pour l'original, le fantôme pour la réalité.
La sympathie est un fait dont toute la valeiu- est dans son rapport à son principe, l'idée du bien. Dès qu'elle usurpe la place de son principe, dès qu'elle prétend constituer l'idée du bien, elle la détruit, et, faute d'un principe, elle se détruit elle-même.
Quel est le trait distinctif de l'idée du bien, du juste, de l'honnête ? C'est d'être obligatoire, de s'imposer à la volonté, sans tenir compte des caprices de l'imagination et du cœur ; c'est de former une règle permanente et invariable au milieu des circonstances mobiles où nous sommes placés. La sympatliie seule peutelle jamais produire cette obligation, cette règle?
Supposons un moment avec Smith que la bonne action ait pour unique caractère d'exciter la sympathie, et la mauvaise d'exciter l'antipathie; n'est-il pas évident qu'aucune action n'est en soi ni bonne ni mauvaise ? Rien n'est bien ni mal ; rien n'est honnête ni déshonnète; rien n'est juste ni injuste; mais on donne ces noms à tout ce qui touche de telle ou telle façon une certaine
oi vir.iF.Mt: LEf.ON. — SMirii i79
partie de notre sensibilité. Sur cette idée toute relative du bien, de l'honnête et du juste, quelle règle de morale peut-on asseoir? Nulle autre que celle-ci : s'efforcer d'exciter la sympathie des auti'es, c'est-à-dire de leur agréer. Cela nous peut être le bonheur suprême, mais pas davantage; le pis qui nous puisse arriver en ne suivant pas cette règle, c'est la perte de ce bonheur, c'est-à-dire un malheur que j'estimerai aussi haut qu'on le voudra ; mais un malheui" n'est pas un crime, pas plus que le bonheur le plus grand qui se puisse concevoir n'est la vertu. Le désLr de la sympathie d'autrui est un besoin impérieux dont la satisfaction peut être déhcieuse, mais qu'il est impossible d'ériger en un devoir. Voulez-vous le faire? Osez-vous convertir en une obligation la recherche de la sympathie ? Vous faites de l'opinion la règle du bien et du mal, et de l'homme vertueux l'esclave de la plus fantasque des maîtresses, un courtisan misérable de la mode, passant sans cesse d'un extrême à l'autre, selon les lieux et selon les temps, sans assiette fixe et sans caractère, car la règle de sa vie, le priu; cipe déterminant de ses actes n'est pas en lui. Mais, dh'ez-vous, l'homme est ainsi fait, et c'est là son histoire. Oui, sans doute, l'homme se laisse aller d'ordinaire au courant de l'opinion ; mais il y résiste fjuelquefois, et il sait toujours qu'il y doit résister. C'est une étrange méthode morale d'ériger le fait en droit, et, ce qui arrive trop souvent grâce à la faiblesse de la nature humaine, en une règle. La conséquence nécessaire du principe de la sympathie est donc qu'il n'y a pas de règle, ou que la seule règle est la poursuite de l'opinion ; ce qui d'ailleui's revient au même, car une règle mobile n'en est pas une, et la sympathie est aussi mobile que la sensibilité.
A vrai dire, la Théorie des sentimenis moraux succombe sous cette objection. Smith s'efforce de la relever, en disant qu'il ne s'agit pas de la sympathie vulgaire d'un spectateur passionné, mais de la sympathie d'un spectateur impartial et incorruptible. Nous sortons alors des faits pour entrer dans une hypothèse, et dans unehypothèse contradictoire avec elle-même. La sympathie etl'im-
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partialité.ne vonlpoint ensemble. L'impartialité estun état deTàme où elle délibèieet juge, en se plaçant au-dessus de toute impression particulière. Qui dit un homme impartial dit un homme qui n'éprouve aucun sentiment particulier ou ne tient pas compte de ceux qu'il éprouve. Cela s'applique à la sympathie comme aux autres sentiments; la vraie impartialité les exclut ou les domine tous. Ou le témoin imaginaire de Smith obéira à l'instinct et à la loi de la sympathie, et il ne sera point impartial, ou il maintiendra son impartialité, et il ne sera plus dans les conditions de la sympathie. Smith a-t-il voulu dire que les suggestions de la sympathie doivent être contrôlées et le sont en effet dans l'homme vertueux par une faculté supérieure, impartiale et incormptible ? Rien de mieux; mais l'intervention d'une faculté étrangère et supérieure à la sympathie est la ruine du principe de la sympathie : c'est l'aveu que ce principe ne se peut souten'r seul, et qu'il a besoin de l'appui d'un principe différent. Smith a donc vainement espéré prévenir les caprices, éclairer et corriger les entraînements delà sympathie par la sympathie elle-même, et en exigeant seulement qu'elle soit impartiale. Une sympathie impartiale est inintelligible, ou elle implique l'intervention delaraison comme juge suprême delà sympathie, c'est-à-dire l'abandon du système.
Hutcheson i avait très-bien vu que la sympathie par elle-même est étrangèreà l'idée du bien, etqu'elle est souvent déterminée, en dépit de tous les efforts de la volonté et de la raison, par des qualités qui n'ont rien à démêler avec les qualités morales proprement dites. Que de choses excitent notre sympathie qui n'ont aucun caractère de moralité ! Nous sympathisons tous les jours avec nos semblables pour les motifs les moins sérieux ; le son de la voix, le langage, la démarche, l'air de la figure, en voilà souvent plus qu'il n'en faut pour nous attirer ou nous repousser. L'émotion sympathique et antipathique n'a donc pas de rapport nécessaire avec la moralité et l'immoralité; il est donc absurde de placer dans la
t. rius haut, II. 101 ri Iii2.
oi ATRii-urF. i.rçoN. — SMnii 181
sympathie, qui s'étend à mille et mille choses différentes, le principe constitutif de la morale.
Au reste, on peut, on doit ramener toute la question à une question de fait : au lieu de rechercher presque logiquement si la sympathie peut être im principe et une règle, demandons-nous si, en fait, elle est la règle et le principe que nous consultons dans nos jugements et dans nos re'solutions. Notre conscience nous ditelle que nous recourons à l'instinct sympathique quand nous jugeons les actions des autres? Éveillons-nous, stimulons-nous nolie sympathie pour qu'en se développant elle nous aide à mesurer la moralité ou l'immoralité d'un acte ? Non, la sympathie ne jouit pas à ce point de notre confiance, que nous la prenions pour arbitre suprême en matière de qualification morale. Sans repousser absolument ses inspirations, nous les contenons; nous la regardons comme une conseillère prévenue; nous veillons à ce qu'elle ne mêle point ses aveugles suggestions aux fermes avis et aux pures lumières de la raison. De mémo est-il vrai que, quand nous voulons prendre une résolution vertueuse, nous nous posions ce problème : Quelle est la résolution la plus propre à nous concilier la sympathie des autres? C'est bien là le problème de l'habileté, de l'ambition ou de la vanité, ce n'est pas celui de la vertu. Nous savons parfaitement que chercher à gagner la sympathie est un fait d'un certain genre, et que se proposer d'accomplir son devoir est un fait d'un genre tout différent. Ces deux faits s'accordent souvent, quelquefois ils sont opposés, toujours ils diffèrent. Par quelle métamorphose du désir de la sympathie expliquerat-on le courage de l'honnête homme qui ose regarder en face \xn préjugé tout-puissant et braver l'opinion régnante? C'est qu'il aspire, dit Smith, à gagner la sympathie du spectateur imaginaire qu'il a en vue. Spectateur très-imaginaire, en effet, car en réalité il n'y a devant lui que des spectateurs indifférents et qui ne comptent pas, et des spectateurs passionnés dont la sympathie est au prix de sa condescendance. Ou plutôt nous accorderons très- volontiers que le spectateur invoqué
par Smith n'est pas imaginaire et qu'il est très-réel ; mais ce spectateur c'est tout simplement la conscience, c'est la raison, qui est à la fois en nous et différente de nous, la raison visible et présente, invisible aux sens et présente à l'âme; la raison qui s'allie quelquefois au sentiment et quelquefois s'en sépare, absout ou condamne le désir de la sympathie et toujours le domine, oppose ou ajoute à ses impressions l'idée du bien, et à sa règle capricieuse la règle immuable du devoir. Tel est le vrai spectateur impartial, le juge idéal de nos actions comme de celles des autres. Smith, qui l'invoque, n'a pas connu l'origine et le titre de son autorité.
Ainsi la sympathie est incapable de produire l'idée du bien, du juste, de l'honnête, et l'obligation qui y est attachée : il en faut dire autant d'une autre idée que Smith tourmente en vain pour l'expliquer aussi par la sympathie, l'idée du mérite et du démérite.
Lorsque nous sommes en présence d'un acte vertueux qui a coûté un sacrifice plus ou moins grand à son auteur, nous jugeons que cet acte mérite une récompense ; et lorsque nous sommes en présence d'un acte injuste qui, pour satisfaire l'intérêt personnel de son auteur, nuit plus ou moins à un homme innocent, nous jugeons que cet acte mérite un châtiment. En même temps que nous portons ces jugements, nous éprouvons des mouvements de sympathie ou d'antipathie pour les auteurs de ces deux actes contraires : nous éprouvons pour eux une bienveillance et une malveillance involontaire qui souvent nous pousse à faire justice nous-mêmes, à environner l'un de respect et d'hommages et à infliger à l'autre une punition proportionnée à sa méchanceté et au mal qu'il a fait. Smith i a donné du mérite et du démérite une explication très-quintessenciée. Mais négligeons dans sa subtile analyse toute autre erreur, pour nous attacher à cette erreur fondamentale d'avoir confondu les deux éléments de la perception du mérite et du démérite, et d'avoir établi la légitimité de la
i. Voyez plus luiiU, p. 168, etc.
peine et delà récompense sur le seul fait de la sympathie. Quand l'homme bienfaisant n'obtient aucune reconnaissance de la part de ceux qu'il a servis, nous ne pouvons, en ce cas, nous associer à une reconnaissance qui n'est point, et pourtant nous ne jugeons pas moins que cette reconnaissance devrait être et qu'elle a été méritée. Quand la victime d'un acte injuste, soit par vertu, soit par indolence , ne s'indigne pas contre l'auteur de cet acte et ne songe pas à en tirer vengeance , nous ne pouvons nous associer à des sentiments d'indignation et de vengeance qui font défaut , et pourtant nous prononçons que l'auteur de cet acte injuste et malfaisant doit être puni. Puisque la sympathie et l'antipathie manquant, le jugement du mérite et du démérite a lieu encore, il s'ensuit qu'alors même que la sympathie et l'antipathie existent, ce n'est pas sur ces sentiments que repose notre jugement que la bienfaisance et l'injustice méritent une récompense et une punition. Nous portons ce jugement indépendamment de toute alfection sympathique et antipathique, et même indépendamment de tout regard aux conséquences salutaires que peuvent avoir la punition du mal et la récompense du bien. Sans doute, plus tard, l'expérience nous apprend que le spectacle du châtiment public est un enseignement utile à tous les citoyens ; à ceuxci, pour leur inspirer une juste terreur, à ceux-là, pour leur faire sentir que la société veille et pourvoit à la sûreté commune ; mais le jugement de notre raison comme le mouvement de notre cœur ont prévenu l'expérience de l'utilité des peines et des récompenses.
La légitimité de la peine est si peu fondée sur la sympathie, que si la sympathie incline le cœur à la miséricorde, nous la combattons et la soumettons à la justice, qui réclame l'application de la peine méritée. Supposons que le fils d'un homme assassiné pardonne à l'assassin qui lui-même, est plein de repentir ; vous sympathisez avec le sentiment miséricordieux du premier et avec le repentir sincère du second ; mais vous n'en jugez pas moins que l'assassin doit être puni, et vous jugez ainsi, non pas au nom
du sentiment, mais au nom de l'éternelle justice, qui veut que tout crime soit puni. A défaut des particuliers, l'État, représentant et organe inflexible de la justice, prend en main la cause abandonnée et provoque le châtiment du coupable.
Nous n'insisterons pas davantage sur ce point, quelque important qu'il soit : il y a longtemps que les vrais fondements de la peine et de la récompense vous sont connus *.
En résumé , nous avons démontré que la sympathie ne peut expliquer ni l'idée du bien ni l'idée du mérite, ni l'obhgation morale ni la récompense et la peine. Smith s'est donc trompé sur le rôle et la fonction de la sympathie. Elle n'a point et ne peut avoir le premier rang ; mais il lui en reste un qui est encore assez beau. La sympathie, la bienveillance, l'admiration, l'amour, s'attachent naturellement à la vertu ; il est doux d'éprouver soimême ces sentiments et de les faire naître dans le cœur des autres. C'est une joie inexprimable que de se sentir l'objet de la sympathie de tout ce qui nous entoure, de nos proches, de nos amis, de nos concitoyens, de nos semblables. Tous les plaisirs des sens languissent devant celui-là, et, quand il dure, il nous compose un bonheur intime et profond. Sans doute ce bonheur, si grand qu'il soit, n'est pas l'objet propre de l'action vertueuse et son motif déterminant, autrement cette action ne serait qu'un calcul heureux ; mais il est certain que la perspective de ce bonheur, que l'espérance des suffrages et de la bienveillance de nos semblables est un motif secondaire puissant et légitime, un attrait, une consolation, un secours qu'il serait insensé de répudier. L'auteur de notre être en a disposé les diverses parties les unes pour les autres et pour la perfection de l'ouvrage entier. La sympathie a été faite pour servir d'appui à la vertu ; c'est là sa vraie fonction, c'est là son rôle bienfaisant : maintenons-le, ne l'exagérons pas.
i. Voyez sur l'idée du mérite el du démérite et sur le fondement de la peine, :)i' Vrai, du Beau et d'j Bien, leçon xie et leçon xive.
QUATîUÈME LEÇON. — SMITH ISÔ
Faisons équitablement la pari du vrai et du faux dans la Théorie des sentiments moraux. Smith est dans le vrai lorsqu'il développe les charmes de la sympathie, lorsqu'il nous invite à avoir sans cesse sous les yeux les conditions auxquelles les autres sympathisent avec nous et nous accordent ce qu'il y a de plus doux au cœur humain, à savoir l'approbation et la bienveillance de nos semblables. L'erreur de Smith est d'avoir cru ou semblé croire que la sympathie est le bien lui-même. Ils diffèrent en principe, et il importe de faire paraître cette différence pour la vérité d'abord, ensuite pour la vertu elle-même; car la vertu est altérée dans son fond , si elle poursuit une fin qui n'est pas la sienne ; et c'en est fait d'elle si, quand la sympathie vient à lui manquer par un égarement de l'opinion, elle n'est point capable de se soutenir par sa propre force et de se suffire à elle-même.
Cette longue critique de la Théorie des sentiments moraux se réduit à souhaiter qu'elle eût présenté la sympathie comme la compagne ordinaire, mais non comme le guide unique de la vertu; et nous ne demandons à Smith que la permission de placer à côté et au-dessus de sa belle et ingénieuse Théorie cette peinture de la conscience que nous lui empruntons à lui-même, en ôtant le petit nombre de traits qui la déparent. Part, lll, chap. .3 ' : « Qu'est-ce qui porte les hommes généreux à sacrifier leur intérêt propre à l'intérêt de leurs semblables, tandis que, naturellement, nous sommes toujours si profondément affectés de ce qui nous regarde et si peu de ce qui regarde les autres ? Le doux pouvoir de l'humanité, cette faible bienveillance, placée parla nature dans le cœur de l'homme poui' son semblable, ne saurait étouffer l'impression presque irrésistible de l'amour de soi-même. Un pouvoir plus puissant et qui s'exerce, pour ainsi dire, indépendamment de nous, nous entraîne alors : mais c'est la raison, c'est la conscience, c'est cette espèce de divinité que nous portons en nous, qui est le juge et l'arbitre suprême de notre conduite. C'est elle qui, lorsque
nous sommes prêts à troubler le bonheur des autres, se fait entendre à nos passions les plus violentes et les plus présomptueuses, et nous rappelle que nous ne sommes qu'un seul individu dans la multitude, qui peut-être sous aucim rapport ne vaut pas mieux qu'un autre; qu'enfin, en nous préférant nous-mêmes avec tant d'audace et d'aveuglement, nous devenons les objets propres du ressentiment, de l'aversion et de la haine. C'est notre conscience seule qui nous apprend toute l'étendue de notre faiblesse, la véritable valeur de ce qui a rapport à nous, et qui corrige les illusions naturelles de l'amour-propre. C'est elle qui nous montre la convenance de la générosité et la monstruosité de l'injustice, qui nous rend sensibles les raisons par lesquelles nous devons faire céder nos plus grands intérêts aux plus grands intérêts des autres, et ne pas même troubler leur bonheiu, quels que soient les avantages que nous en puissions retirer. L'amour de ceux qui nous entourent, l'amour même de l'humanité, ne nous porte pas toujours à ces actes généreux de vertu. 11 faut, pour nous y déterminer constamment, un sentiment plus puissant et plus fort ; il faut l'amour même de ce qui est honorable et grand, et tout ce que ce sentiment peut nous inspirer pour la dignité et l'élévation de notre caractère. »
CTXQUIÈME LEÇON. — SMITH 187
ClNOriEMK LEÇON. — SMITH
SMITH. HISTOIRE ET F.f:0>(iMIF. POl.ITIOUE
Retour sur la Théorie des sentimenis moraux. — Des connaissances historiques de Smitii et du caractère de l'histoire de la pliilosophie morale qui est à la fin de son ouvrage. — Smith interroge tous les systèmes de iihilosopliie morale snr deux questions : 1° en quoi consiste la vertu; 2" quelle est la faculté de l'ûme qui nous fait reconnaître et approuver la vertu? — Sur la première question, analyse et appréciation des systèmes moraux de Platon, d'Aiistote, des Stoïciens, de Clarke, de Wollaston et de Shaftesbury. — D'Épicure et de Mandeville. — D'Hutcheson. — Sur la deuxième question, analyse et appréciation des systèmes fondés sur l'amour de soi, sur la raisoa, snr le sentiment. — Dernier jugement sur la Théorie des sentiments moraux. — Economie politique de Smith. — Juste définition de la valeur. — Principe de la liberté du travail. — Légitimes développements de ce principe. — Ses abus.
Nous avons consacré une longue leçon, trop longue peut-être, à la Théorie des sentiments moraiix; et pourtant nous sommes loin d'en avoir dit tout le bien et tout le mal aussi que nous en pensons. Quand on parcourt le livre de Smith, sans songer à son principe systématique, il instniit et il charme par cette multitude d'observations fines, profondes, inattendues, sur les hommes et sur la société, sur les ressorts intimes de nos actions, sur leurs effets privés et publics, sur les mille et mille formes que prennent la vertu et le vice, selon l'infinie diversité des situations et des opinions; sans parler des sentiments délicats et élevés répandus de toutes parts, depuis la première page jusqu'à la dernière, qui, passant de l'âme de l'auteur dans celle du lecteur, y forment et y entretiennent une sorte d'atmosphère morale douce et sereine,
semblable à celle de la bonne conscience. 11 semble alors qu'il n'y a point de livre plus -^Tai et plus attrayant. Mais si on réfléchit au principe de la Théorie des sentimefnts moraux, à ce principe si évidemment incapable de rendre compte de tous les faits de la moralité humaine; si on entreprend de suivre le fil mille fois rompu des métamorphoses de la sympathie, à travers ce labyrinthe d'analogies arbitraires, de contradictions mal dissimulées et de digressions perpétuelles, une impression toute différente succède h la première : les ténèbres du point de vue systématique se répandent sur l'ouvrage entier et en offusquent les parties les plus lucides et les plus pures; la subtilité laborieuse du procédé employé pour ramener tous les faits à un seul, en grossissant l'un et en diminuant les autres outre mesure, embarrasse et fatigue notre esprit. L'aimable livre ne semble plus qu'une combinaison articielle, sans aucune rigueur, sans ordre, sans lumière. De là, selon le point de vue où l'on se place, les jugements les plus opposés. Pour être juste, il faut se résigner à ces deux impressions contraires; il faut se donner le spectacle de la vérité et de l'erreur sans cesse aux prises l'une avec l'autre dans le même chapitre, quelquefois dans le même paragraphe.
Au reste, n'est-ce pas là le sort de la plupart des systèmes? Griice à Dieu, il n'y en a pas un qui ne contienne une certaine part de vérité, mais, en retour, il n'en est guère qui ne renfer= ment des erreurs plus ou moins considérables.
Cette explication du mérite et des vices de la Théorie des sentiments moraux, nous ne l'empruntons pas seulement à la méthode historique que nous vous avons tant de fois développée; nousl'empnmtons à Smith lui-même, car il a connu cette méthode ; il l'a môme exposée ; il est donc permis de la lui appliquer sans lui faire outrage, puisqu'il n'a pas craint d'y soumettre ses plus illustres devanciers.
Au commencement de la dernière leçon, nous vous signalions un des traits les plus éminents du génie de Smith et qui le met bien au-dessus d'Hutcheson : son goût et son talent pour l'his-
ci.NoiiÈMt: i.i'Co.N. — ^jirrn 189
loire. Quelque sujet qu'il traite, il reporte ses regards en arrière pour reconnaitre la route avant lui parcouiue, et il éclaire cette roule, ordinairement si obscure, à l'aide du flanabeau que la méditation a mis en sa main. Ainsi, dans l'économie politique, ses principes ne préparent pas seulement lavenir, ils renouvellent le passé, ils découvrent la raison jusqu'alors inconnue de faits anciens que l'histoire avait recueillis sans les comprendre. Voilà ce dont tout le monde a loué Smith; mais il faut aller plus loin; il ne sufGt pas de remarquer que Smith a possédé une grande variété de connaissances historiques; il faut dire qu'il a possédé le véritable esprit de l'histoire de la philosophie.
En effet, en relisant la Théorie des sentiments moraux, nous avons rencontré un principe historique qui autrefois nous avait échappé parce que nous n'étions pas préparé à le comprendre. On ne reconnaît guère dans les autres que ce qu'on a trouvé en soi-même, et c'est dans ces derniers temps que, pour la première fois, nous avons été frappé, comme d'une chose toute nouvelle, du caractère particulier de la brève mais profonde histoire des systèmes de philosophie morale, par* laquelle se termine la Théorie des sentiments moraux. En commençant cette histoire, Smith pose un principe qu'on chercherait en vain dans Hutcheson, et qu'aucun de ses successeui's n'a depuis développé. Au lieu de se livrer à une pure critique de tous les grands systèmes de philosophie morale, anciens et modernes, Smith recherche avant tout ce qu'ils ont de vrai, et il déclare que tous ne peuvent pas ne pas être vrais par quelque côté, comme il leur est diftlcilc ou impossible de ne pas être faux par quelque autre endroit. Part. VllI, section f*^ * : ft Tous les systèmes de morale qui ont eu quelque réputation jusqu'ici sont tous fondés sur quelque principe naturel; ils sont donc tous vrais sous quelque rapport; mais aussi, comme ils s'appuient tous sur une observation de la nature incomplète et partielle, ils sont tous erronés sans doute. »