I. Tiad. f.aiiç., t. Il
Nous l'avouerons, si nous eussions rencontré ou remarqué cette maxime au début de nos études, elle nous eût épargné bien des peines. C'est une découverte que nous faisons dans la Théorie des sentiments moraux, soixante ans après qu'elle a paru et qu'elle a été trois fois traduite en français, commentée, célébrée et réfutée, sans qu'on y ait aperçu ou relevé uue théorie historique tout aussi importante que la théorie morale dont elle est une application.
Il appartenait à celui qui avait placé le génie du bien dans la sympathie, de sympathiser avec cette élite de l'humanité qu'on appelle les grands philosophes ; et sympathiser avec eux, c'est chercher et reconnaître ce qu'il y a en eux de bon et de vrai, car comment sympathiser avec la pure folie et l'absurdité absolue ? Smith a fait von- à quel point il était pénétré du principe de sa théorie en l'appliquant aux autres théories; il s'est montré par là admirablement conséquent ; et disons-le, cette conséquence ne fait pas seulement honneur à la merveilleuse sagacité de son esprit, elle fait honneur aussi à l'instinct sympathique de son âme. Pour nous, nous sommes heureux de retrouver et de faire paraître, dans un homme tel que Smith, notre pensée la plus chère. A mesure que nous avançons, nous apercevons des traces de celte pensée où d'abord nous ne l'avions pas soupçonnée. Elle était déjà dans Platon, sans que peut-être ce grand homme s'en fût rendu compte ' . Aristote l'a élevée à la hauteur d'une doctrine que nul de ses nombreux commentateurs ne lui a attribuée et que nous lui rapportons après deux mille ans 2. Les Alexandrins l'appliquèrent confusément et la corrompirent, faute d'une critique ferme et impaitiale 3. Elle sommeille pendant tout le moyen âge.
1. Voyez, dans uotre traduction de Platon, les aiganients placés en tète des Dialogues, et paiticnlièrement l'argument du Lysis et celui de YHippim, t. IV.
2. Avant notre Rapport sur la Mélaplnjsique d'Arislote et notre traduction du premier livre de ce grand ouvrage, nul commentateur, ancien ou moderne, n'avait remarqué, dans ce premier livre, l'éclectisme qui y est partout profondément empreint. Voyez notre écrit de la Métaphysique d'^lrùtofe. Avertissement.
•". Voyez 2e série de nos Cours, t. II, leçon viiie.
Leibnitz la réveille ^ Après lui, elle se dissipe et se perd. Dans cet oubli profond et universel, nous avions cru l'inventer, et voilà que nous la retrouvons de divers côtés. Ces découvertes, en témoignant de la faiblesse de nos premières études, nous humilient moins qu'elles ne nous réjouissent; elles accroissent notre confiance dans une théorie d'autant plus vraie qu'elle est moins nouvelle. Restituons-lui la place qui lui appartient dans cette histoire de la philosophie écossaise.
Smith explique à merveille comment il est impossible qu'un système de philosophie morale soit faux de tous points. Part. \'II, sect. 2, chap. A- : a Un système de physique peut èlre pendant longtemps en vogue, et cependant n'être aucunement fondé sur la nature et n'avoir même aucune des apparences de la vérité... Il en est autrement des systèmes de philosophie morale, et il n'est pas possible à un auteur qui veut expliquer l'origine de nos sentiments moraux, de se tromper et de s'éloigner aussi grossièrement de la vérité. Lorsqu'un voyageur nous fait la description d'un pays éloigné, il peut abuser de notre crédulité, au point de nous offrir pour des réalités les fictions les plus absurdes et les plus chimériques. Mais quand une personne veut nous instruire de ce qui se passe dans notre voisinage ou des affaires de ceux avec lesquels nous vivons, quoiqu'elle puisse aussi nous tromper à quelques égards, si nous ne vérifions rien de nos propres yeux; cependant, les faussetés qu'elle veut nous faire croire doivent avoir un certain degré de ressemblance avec la vérité et même être mêlées de vérité. Ln auteur qui nous propose un système de physique, et qui prétend faire connaître les causes des principaux phénomènes de l'univers, est comme le voyageur qui veut nous dépeindre un pays éloigné, qui peut nous en dire tout ce qu'il lui plaît, et se flatter d'être cru, tant qu'il ne sort pas du cercle des probabilités. Mais le philosophe qui veut expliquer l'origine de nos