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désirs et de nos aifections, de nos sentiments d'approbation et de désapprobation, ne prétend pas seulement nous rendre compte de ce qui intéresse ceux avec lesquels nous vivons; il veut nous instruire de nos affaires domestiques : alors, semblables à ces maîtres indolents qui se confient à un intendant fripon, nous sommes sujets à être trompés ; mais nous sommes incapables d'admettre un compte où il ne se trouverait aucune ombre de vérité; il faut au moins que quelques articles soient justes, et même que les plus importants soient, à quelques égards, véridiques, sans quoi la plus légère attention suffirait pour découvrir la fourberie. Un auteur qui nous donne pour cause de nos sentiments naturels un principe qui leur est étranger, et qui n'a même aucun rapport avec leiu- véritable principe, paraîtrait absui'de et ridicule, même au lecteur le moins éclairé. »
Ce que Smith vient de dire des systèmes de philosophie morale, il eût pu le dire, au même titre et avec la même raison, de tous les systèmes de philosophie, quels qu'ils soient. En effet la métaphysique comme la morale repose sm* la psychologie, c'est-à-dire sur des faits de conscience qu'il n'est au pouvoir de personne de méconnaître absolument. La conscience est cette réalité vive; intime et constante que tout homme porte avec lui et qui est luimême. La réflexion s'efforce de saisir et d'exprimer cette réalité dans toute son étendue. Elle peut bien prendre la paitie pom- le tout; mais enfin la partie qu'elle aperçoit et qui lui cache les autres n'est pas une chimère. Le philosophe tente d'expliquer, de rapporter à leurs principes les faits, les idées ou les sentiments qui sont en lui ; il peut se tromper dans son explication, supposer de faux rapports et de faux principes, mais les faits eux-mêmes il ne peut pas les méconnaître tous et entièrement, car il manquerait entièrement de base ; il serait dans le vide et dans le néant. En général, le philosophe ne part pas du faux, il part du vrai; c'est même parce qu'il part du vrai qu'il s'élance avec ardeur et avec confiance à la poursuite de l'explication nécessaire. L'erreur arrive avec l'explication ; mais si fausse que celle-ci puisse
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être, elle contient, plus on moins défigurés, les faits qui d'abord nous avaient IVappés. L'auteur d'un syt;tènic ne s'y repose et ne s'y complaît que parce qu'il y reconnaît les pliémimènes dontla vue avait excité sa curiosité, inspiré et soutenu ses recherches. S'il en est ainsi de l'auteur d'un système, à plus forte raison en est-il de même de ses partisans. Supposez-le entièrement faux, c'est-à-dire ne reproduisant aucun des faits dont nous avons conscience : il nous sera absolument inintelligible. Si nous croyons le comprendre, cela prouve déjà qu'il exprime luie partie quelconque de la réalité par laquelle il nous touche. Le plus mauvais portrait [)eut nous trompej', mais à condition qu'il ait quelques traits de l'original. Plus il parait ressemblant et à un plus grand nombre de personnes, plus il est vraisemblable qu'il l'est. Le succès d'un système est une démonstration de la vérité de quel<iu'unc de ses parties; et, comme l'histoire ne tient compte que des systèmes «lui ont eu de l'éclat, qui ont duré, qui ont fait école, il s'ensuit que l'histoire de la philosophie n'est pas une succession stérile de chimères, mais une riche collection de vérités partielles, précieux fragments de l'entière vérité. D'un autre côté, comme nul système n'a encore obtenu ni gardé un succès universel et que les plus grandes fortunes systématiques ont eu des retours, il faut bien admettre que nul système n'est absolument \Tai ; sans quoi l'absolue vérité aurait infailliblement réuni et retenu tous les suffrages.
De ces considérations se tire la haute importance et la loi de l'histoire de la philosophie. Sa loi est de se préserver de cet optimisme superficiel qui approuverait trop légèrement des doctrines insuffisantes, accueillies un instant^ puis rejetées par l'humanité, et de ce septicisme plus superficiel encore qui condamnerait absolument toutes les doctrines, sans égard à ce qu'elles contiennent d'exact et d'utile. L'histoire n'est plus alors seulement un cmieux spectacle, c'est une école de philosophie. Puisqu'il n'y a pas un système qui ne renferme quelque élément de vérité, il faut pénétier dans les entrailles de tout système jusqu'à ce qu'on soit ar-
rivé à y découvrir la vérité qu'il recèle. Plus le système est célèbre, plus la vérité qui le soutient est considérable. L'histoire de la philosophie est donc le flambeau de la philosophie elle-même. Mais hâtons-nous d'ajouter que ce flambeau n'éclaire que ceux qui savent déjà voir, et qui se sont préparés à l'étude des systèmes par celle des faits que tous les systèmes entreprennent de reproduire et d'expliquer '. Mettez les monuments les plus admirables de la philosophie ancienne et moderne sous l'œil d'un esprit qui n'est pas exercé dans les matières philosophiques, il n'y apercevra qu'un chaos inextricable d'opinions bizarres et sans intérêt. Mais quiconque est parvenu par ses propres réflexions à voir clair dans les problèmes eux-mêmes, est en état de les reconnaître sous les formes diverses dont les revêtent les diiTérents siècles, d'apprécier et de mettre à profit les solutions qu'en ont données les grands esprits des temps passés.
Je ne prétends pas que Smith soit parvenu à cette généralité do vues; il n'a point dépassé les limites des systèmes de philosophie morale ; il n"a fait même qu'entrevoir le principe de l'œuvre à laquelle nous appelons les historiens du dix-neuvième siècle : mais quelle sagacité et quelle étendue d'esprit n'a-t-il pas fallu pour apercevoir ce principe, il y a un siècle, dans une petite ville d'Ecosse, au milieu de l'ignorance générale de l'histoire de la philosophie, entre Hutcheson qui connaît à peine les traits les plus généraux do quelques systèmes, et Hume qui les brise tous contre son dogmatique scepticisme?
Smith a posé le principe de l'éclectisme, et U l'a appliqué, siir une échelle un peu étroite, il est vrai, mais avec une méthode déjà bien remarquable.
11 commence par établir deux questions sur lesquelles il se pro-
1. De Vrai, du Beal et du Bien, Discours d'ouveiture, fi. 14 : «L'histoire de l.i [ihilosophie ne porte pas sa clarté avec elle-même ; il faut savoir d'''jà quelle est la vérité pour la reconnaître quelque part et la distinguer de l'erreur qui y est mêlée; en sorte que la critique des systèmes exige presque un système, et que l'histoire de la philosophie est contrainte d'empiunter à la philosophie la lumière qu'elle doit lui rendre un jour avec usure, n
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pose de consulter l'expérience de ses devanciers : 1« en quoi consiste la vertu, quelle est la qualité qui constitue l'excellence de la conduite et du caiactèrc ? 2'^' quelle e:>t la puissance ou la faculté de l'àme qui nous fait reconnaître une conduite ou un caractère comme bon (ju mauvais, vicieux ou vertueux?
En examinant la première question et en cherchant à la résoudre lui-même, Smith en trouve et en expose trois solutions : ou bien la vertu consiste dans luie certaine convenance des actions qui paraît devoir être leur règle propre, indépendamment de toutes leurs conséquences; ou bien elle consiste dans telle ou telle conséquence des actions, dans le bonheur qu'elles nous donnent ou dans le bonheur qu'elles donnent aux autres.
Nous approuvons ces préparations analytiques à l'histoire de la philosophie ; mais il faut bien se garder de convertir ces vues premières de l'esprit en des cadres inflexibles dans lesquels nous enfermons les systèmes de tous les temps. 11 y a ici une juste mesure à gai'der, qu'il est impossible de définir en général ; il y a deux écueils à éviter : se présenter devant les systèmes philosophiques les yeux fermés et sans savoir ce qu'on leur demande, ou bien s'y présenter avec un plan de questions trop arrêtées ; car on court risque alors de soumettre l'histoire à ses propres vues, et de ne l'apercevoir qu'à travers le microscope d'un système, au lieu d'en recevoir une impression sincère et grande, un vaste et lumineux enseignement. La méthode de Smith est donc à la fois nécessaire et périlleuse; elle exige, dans la pratique, une circonspection profonde, et le contrôle perpétuel de nos propres classifications par l'étude impartiale des faits, c'est-à-dire ici de l'histoire.
Il faut lire dans Smith lui-même l'analyse qu'il donne de la philosophie morale de Platon, d'Aristote et des Stoïciens '. 11 y déploie infiniment d'esprit, et s'efforce de prouver que ces trois grandes philosophies mettent la vertu dans la propriété ou la cou-
1. vile jiaitie, secl. ne, cL. lef; tiad. frang., t. II, p. 1-29-I84.
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venance de nos actions, comme font, chez les modernes, Clarke, Wollaston et Shafte^bury que Smith se contente de mentionner *. Il accorde à tous ces systèmes que toutes les actions humaines ont une règle, une convenance propre ; il leur reproche de n'avoir point déterminé avec assez de précision quelle est cette règle et en quoi consiste la convenance ou l'inconvenance. Il les absout et il les condamne ; il prétend qu'ils n'ont tous aperçu qu'un côté de la vérité, et que la vérité tout entière est dans cette propriété de notre conduite et de notre caractère qui nous gagne la sympathie d'un spectateur impartial et désintéressé. Étrange préoccupation de l'esprit systématique ! Smith ne s'aperçoit pas que Platon, Aristote, Zenon, Clarke, Wollaston et Shaftesbury pourraient lui demander aussi en quoi consiste précisément cette pi'opriété d'une action qui lui concilie la sympathie. Obtenir la sympathie est la fin de nos actions; soit : mais quelle route conduit à cette fin? La sympathie est la lécompense assurée, l'effet certain de la vertu ; mais quel est le caractère propre de la vertu qui lui fait produire cet effet, qui la rend digne de cette récompense? Smith ne se doute pas que les philosophies qu'il appelle à son tribunal excèdent de toutes parts sa compétence, et qu'il n'appartient pas à la sympathie de servir de mesure à des systèmes tels que ceux-là.
Il est plus heui-eux avec les systèmes qui placent l'excellence des actions dans celle de leurs conséquences, dans notre bonheur ou dans le bonheur des autres.
Si la vertu ne consiste qu'à chercher notre bonheur, son principe est la prudence. Smith triomphe dans la réfutation de ce système ; il l'examine successivement dans son meilleur représentant, Épicure, et dans ses représentants dégénérés, l'auteur de la Fable des abeilles, auquel d'abord il avait joint l'auteur des Maximes.
Smith a parfaitemimt exposé la philosophie îuorale d'Épicme -.