‹ Philosophie écossaiseChapitre 59 sur 199 · I. Ibid.^ p. 2G · texte numérisé non relu

I. Ibid.^ p. 2G

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CINQUIÈYIE LEÇON. — >>!! I !i 207

dans le grand jour des faits actuels et certains. Or s'il est vrai que, dans certains cas, les sentiments que nous inspirons aux autres réagissent sur notre manière de nous juger nous-mêmes, est-il possible de convertir ce fait en un fait universel et nécessaire, qui soit la condition et la loi de tous les jugements que nous portons siu" nous ? Loin de là, l'expérience n'atteste-t-ellc pas que souvent nous donnons à nos actes la qualification morale qui leur convient, sans rechercher comment les autres les qualifieront et comment nous avons qualifié ceux d'autrui ? Prenons un exemple. Lorsqu'un homme voit un malheureux succomber sous les coups d'un assassin, et que par une résolution soudaine il court le défendre, il sait que sa résolution est bonne et honnête, il en est sûr, mais ce n'est pas qu'il se souvienne d'avoir approuvé les autres hommes pour des actes pareils ; car comment expliquer alors la résolution du premier qui, sans aucun exemple antérieur, est accouru au secours de l'innocence avec la pleine conviction qu'il faisait bien? Ce n'est pas non plus qu'il ait cherché dans le jugement d'autrui la règle qui lui est nécessaire ; il a trouvé cette règle en lui-même, dans la révélation immédiate et spontanée de sa raison et dans le mouvement instinctif de son cœur. Autre exemple tout aussi inapplicable à la théorie de Smith. Une mère se dévoue pour son enfant en péril : se demande- t-elle si elle a approuvé autrefois telle ou telle mère qui lui a donné l'exemple d'un pareil dévouement, ou se ùemande-t-elle si elle aui'a l'approbation d'un témoin imaginaire de sa conduite ? 'Son, il lui suffit de savoir qu'elle est mère et de voir en péril l'enfant de ses entrailles, pour qu'à l'instant même elle conçoive et elle sente le dévouement maternel à la fois comme un besoin et comme un devoir. Smith n'a donc pas le droit de prétendre que nos jugements sur nos propres actes ont été précédés nécessairement des jugements que nous portons sur les actes des autres, et que nous ne parvenons à nous juger nous-mêmes qu'en supposant que c'est autrui qui nous juge. Quel qu'ait été l'objet de notre première idée du bien et du mal, soit les autres, soit nous-mêmes, chose assez

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indifFërente et fort difficile à savoir, il est certain que, dans notre vie morale actuelle, la seule qui puisse servir de fondement à une saine philosophie, nous ne sommes pas forcés d'aller des autres à nous-mêmes, de puiser dans le souvenir de nos jugements sur leurs actes le pouvoir et le droit de juger les nôtres, de chercher enfin hors de nous une règle que chacun de nous porte et peut découvrir en soi.

Ainsi, au terme de la Théorie des sentiments moraux comme à son point de départ, est l'erreur fondamentale qui domine l'ouvrage entier et couvre la vérité qui s'y rencontre. Cette vérité, c'est que toute action vertueuse, en même temps qu'elle est approuvée par la raison et qualifiée par elle de bonne, de juste et d'hoimète, fait naître dans lame un sentiment de joie, d'attrait, de sympathie que nul intérêt personnel ne peut prévenir ni étoulFer ni dans nous ni dans les autres, qui par conséquent forme à la vertu une solide et douce récompense, et lui assure dans toutes les épreuves un asile presque inviolable. La sympathie humaine a ses conditions et ses lois qui sont précisément les conditions et les lois de la vertu. En effet, le plus sûr moyeu d'être estimé, c'est d'être estimable ; d'être aimé, c'est d'être aimable ; d'obtenir la sympathie, c'est de la mériter. Voilà le côté vi-ai de la théorie de Smith ; voilà par où elle triomphe du lâche et lionteux égoïsme qui concentre la vie morale de l'individu en luimême et le sépare de la société du genre humain, et de. ce stoïcisme outré qui refuse à la raison le secours du sentiment, enlève à la vertu les appuis que lui a ménagés la divine Providence ; comme si, en vérité, le bonheur était quelque chose qu'il ne fût pas permis de prendre en une certaine considération ; comme si le besoin de la sympathie, à tel ou tel degré, ici boi'né au désir de l'estime et de l'afl'ection de nos proches, de nos amis et de nos voisins; là, s'élevant jusqu'à l'amour de la gloire, jusqu'à l'ambition du suffrage de nos concitoyens et même de nos semblables les plus éloignés de nous dans l'espace et dans le temps ; comme si de tels sentiments nous avaient été donnés en vain, pour que

nous n'en cherchions pas la satisfaction légitime, et pour que nous entreprenions de les étouffer et de les éteindre, de nos propres mains, dans le foyer de notre âme ! Encore une fois, voilà le côté vrai, immortel, de la théorie de Smith. Mais, comme la plupart des théories, elle a exagéré, et par là elle a compromis la vérité qu'elle a reconnue et établie : elle n'a vu que celle-là quand il y en a une autre encore, très-importante aussi, et sans laquelle la vérité aperçue par Smith ne devient pas une erreur assurément, mais demeure défectueuse et incapable d'expliquer toute la vertu. Celte autre vérité, c'est que la sympathie est un ellet de la vertu, mais non pas sa cause, qu'il répugne de donner la sympathie comme le principe de la vertu, quand c'est la vertu qui est le principe de la sympathie ; que d'ailleurs la sympathie peut manquer à la vertu, qu'elle lui a manqué plus d'une fois, qu'il lui faut donc un autre motif déterminant, et que ce motif c'est elle-même, avec sa beauté et sa bonté propre qui, à la dernière extrémité, nous doit suffire, indépendamment de l'approbation des autres et dans l'absence même de toute sympathie. Là est la grandeur et la force du stoïcisme et la faiblesse de la Théorie des sentiments Hiomux. Smith vient au secours de sa théorie avec un art infini, à l'aide des combinaisons les plus ingénieuses et les plus subtiles, par exemple celle du spectateur impartial dont la sympathie ne manque jamais. Noble invention destinée à sauver le système et à maintenir au moins le mot de sympathie, car la chose n'y est plus. Le spectateur impartial de Smith, nous l'avons déjà dit, c'est la conscience, c'est la raison, c'est Dieu. Mais pourquoi Dieu lui-même a-t-il de la sympathie pour l'homme vertueux ? La sympathie divine a sa racine dans l'intelligence divine : Dieu aime la vertu parce qu'il l'approuve. La justice n'est pas ce qui lui plaît <, mais la justice lui plaît comme elle nous plaît à nousmêmes. Oui, nous croyons que le père de l'hiunanité a un cœur

1. Voyez sur ce point essentiel le cliaimant dialogue de Platon, VEulInjphron, t. I" de noire traduction.

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aussi, une puissance de charilé et d'amour, type immortel de celle qu'il nous a donnée *; et en lui comme en nous cette puissance d'aimer est distincte, mais non pas séparée de la raison. Dieu n'aime point comme un tyran capricieux ; il aime avec l'infaillible discernement de sa raison souveraine; il aime ce qui est bien, il réserve ses récompenses à qui les mérite ; de sorte que la sympathie de ce spectateur, de ce témoin, de ce juge indéfectible n'est pas même un principe premier, une cause au delà de laquelle on ne puisse pas remonter, et que c'est déjà un effet, une conséquence, dont la cause et le principe sont dans l'idée éternelle du bien et du juste, et dans cette raison divine, absolue et infinie, dernier terme comme dernier fondement de toute explication et de toute recherche.

Nous croyons avoir été juste envers Smith. Nous avons dit et nous répétons que la sympathie est un phénomène vrai et admirable comme celui de la bienveillance, et que pour les comprendre dans toute leur beauté, les pénétrer dans toute leur profondeur, il était peut-être nécessaire de considérer chacun d'eux tour à tour et exclusivement. Smith comme Hutcheson a paye son tribut à cette loi. Hutcheson est le philosophe de la bienveillance; Smith est le philosophe de la sympathie. L'un et l'autre a tort et l'un et l'autre a raison. Us diffèrent et ils se ressemblent. Ils diffèrent, car tous deux prennent pour principe deux sentiments distincts. Ils se ressemblent, puisqu'ils prennent tous deux pour principe un sentiment. Parla, ils appartienn.^nt à la même école : Smith est vraiment dans l'histoire, comme dans l'Université de Glasgow, le disciple, le successeur, le continuateur d'Hutcheson. Celui-ci a fondé l'école écossaise; celui-là l'a développée et iUustrée, sans en changer le caractère. Ce caractère est celui qu'Hutcheson lui a d'abord imprimé et qu'elle gardera jusqu'à ce qu'un maître nouveau la sépare enfin ouvertement de l'école anglaise

1. Nous avons mis en lumière celte giaiidc induction: dl' Vrai, dl' Beau et du Bien, leçon wie, Dieu, jjiiutiye de l'idée du 6teri, et leçon'xMie. Résuméde /o doctrine^ p. luO, etc.

CiSyriÈME LEÇON. — SMITH 2H

de Locke. Locke avait mis dans la ssnsibilité le principe de l'idée du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de l'honnête et du déshonnète, comme de toutes les autres idées. L'idée du bien n'était pour lui, en dernière analyse, que la sensation de l'agréable. De là cette morale sensualiste dont nous avons, l'hiver dernier, suivi le développement régulier, depuis Locke jusqu'à Helvétius et Saint-Lambert. Hutcheson et Smith admettent que la sensibilité est la source de toutes les idées, et que le bien est l'agréable. Mais ils se distinguent de Locke par un point en apparence très-léger et en réalité fort considérable : pour eux, le bien est, il est vrai, ce qui est agréable, mais non pas ce qui est agréable aux sens extérieurs, comme l'ont entendu Locke, Condillac, Helvétius, Saint- Lambert, mais ce qui agrée à une tout autre partie de la sensibilité, au sentiment, au cœur. Et le cœur ne leur est pas en quelque sorte le corps retourné ; ils ne considèrent pas le sentiment comme une métamorphose de la sensation. Nullement. Hutcheson rapporte le sentiment du bien à un sens moral particulier, entièrement différent des sens physiques, et ayant comme eux ses perceptions propres et indépendantes. Avouons-le : Smith est moins net à cet égard, et sa sagacité lui devient quelquefois un piège; amateur des origines, il s'enfonce dans le berceau des sentiments primitifs; il y rencontre souvent l'amour de soi, et se plaint seulement de la forme égoïste qu'on lui a donnée, au lieu de le repousser absolument comme principe de tout sentiment moral. Du moins il distingue la sympathie de l'amour de soi ordinaire, et lui attribue un caractère désintéressé. La sympathie et la bienveillance à la place de l'intérêt personnel et d'un égoïsme instinctif ou réfléchi, quel changement, je vous prie, sinon dans les hauteurs métaphysiques du système, au moins dans son aspect moral et dans ses conséquences pratiques ! Voilà où Hutcheson, sans combattre directement la philosophie de Locke, a porté d'abord la philosophie écossaise ; voilà où Smith l'a trouvée et maintenue, lui communiquant, en outre, à défaut de rigueur et de précision, à défaut aussi de la grandeiu" qui n'appartient qu'à des principes certains, l'éclat et le

charme d'un génie heureux, fait pour répandr.^ sur tout ce qu'il touche la lumière, l'intérêt et la vie.

Au moment de quitter l'auteur de la Théorie des sentiments moraux, nous nous apercevons qu'il nous reste bien peu de temps pour vous faire connaître l'auteur des Recherches sur la nature et les causes de la richesse desnalions. Cependant il nous est impossible de ne pas vous entretenir, au moins quelques instants, de l'ouvrage qui a mis le nom de Smith parmi les noms immortels, et qui reproduit, accrue sans doute et développée, une partie de ce cours de philosophie morale auquel a été empruntée la Théorie des sentiments moraux *. Nous l'avons vu : ce cours comprenait nécessairement, avec la théologie naturelle, la morale et le droit naturel et politique, un certain nombre de leçons sur l'économie politique. Ces dernières leçons occupaient une place plus ou moins considérable, selon le goût et l'aptitude particulière du professeur. Hutcheson s'était borné aux notions les plus élémentaires j Smith agrandit et étendit de plus en plus cette partie de son enseignement; et depuis il n'y a guère eu de professeur de philosophie morale qui n'ait fait une juste part à cette science si appréciée et même si populaire à Glasgow et dans toute l'Ecosse.

L'objet que se propose Smith dans ses leçons d'économie politique est la recherche des causes naturelles de la richesse publique, à l'aide de cette même méthode expérimentale qu'il avait portée et dans la m(jrale et dans la jurisprudence naturelle. Le cours entier présentait donc un seul et même caractère : appuyer les théories sur les faits, et recueillir, par une sage induction, les lois qui sortent de l'expérience. Selon Smith, la loi de la morale privée est la sympathie; la loi de la jurisprudence naturelle, la justice; la loi de la formation de la richesse, le travail libre.

Smith doit être considéré comme le père de l'économie pohtique. 1'^ Il est le premier qui, des travaux divers entrepris ou exécutés en Angleterre et en France, de son temps et même avant

t. Voyez plus hnut, leçon ivi-, p. liiG, elc.

lui, ait composé une doctrine, soumise à la méthode qui seule est reçue dans les sciences véritables, embrassant toutes les questions relatives à celle de la richesse, et fournissant désormais à tous les esprits doués d'un peu d'attention la matière d'une étude légitime et régulière. 2^ 11 n'a pas seulement constitué le corps de la science ; il lui a donné l'âme et la vie, c'est-à-dire le principe qui l'anime dans toutes ses parties et qui est la loi de tous ses mouvements. Dans les limites qui nous sont imposées, c'est ce principe surtout que nous nous attacherons à mettre en lumière.

Mais il faut d'abord vous donner une esquisse de l'ouvrage entier telle que Smith lui-même la présente dans son Introduction. Les Tiecherches sur la nature et les causes de la richesse des nations comprennent cinq livres dont l'auteur explique ainsi le sujet et le plan. Nous nous servirons dans toutes nos citations de la traduction d'un des disciples les plus autorisés de Smith, M. Garnier*.

« Les causes qui perfectionnent les facultés productives du travail et l'ordre suivant lequel son produit se distribue naturellement entre les diverses classes et sortes de personnes dont se compose la société, feront la matière du premier livre de ces Recherches...

« Le second livre traite de la nature du capital, de la manière dont il s'accumule graduellement, et des différentes quantités de travail qu'il met en mouvement, en conséquence des diverses manières dont il est employé...

« La politique de quelques nations a donné un encouragement extraordinaire à l'industrie de la campagne, celle de quelques autres à l'industrie des villes. 11 n'en est presque aucune qui ait traité tous les genres d'industrie avec égalité et avec impartialité. Depuis la chute de l'empire romain, la politique de l'Europe a été

l.M. l'abbé Blavel, bibliolbceaire du prince de Conii, qui a donné une traduction delà Théorie des seniimeiiti: moraux, est aussi l'auleui' de la première traduction de l'économie politique de Sniiili. Elle païul en 5 vol. in-I2, en 1781. Celle de M. Carnier est de 1802.

plus favorable aux arts, aux manufactures et au commerce, cpii sont l'industrie des villes, qu'à l'agriculture qui est celle des campagnes. Les circonstances qui semblent avoir introduit et établi cette politique sont exposées dans le troisième livre...

« J'ai tâché, dans le quatrième livre, d'exposer aussi clairement qu'il m'a été possible les diverses théories d'économie politique, ainsi que les divers eflets qu'elles ont produits en différents siècles et chez différents peuples...

« Le cinquième et dernier livre traite du revenu du souverain ou de la république. J'ai tàclié de montrer dans ce livre : 1" quelles sont les dépenses nécessaires du souverain et de la république ; quelles de ces dépenses doivent être supportées par une contribution générale de la société, et quelles doivent l'être par une certaine portion seulement ou par quelques membres particuliers de la société ; 2" quelles sont les différentes méthodes de faire contribuer la société entière à l'acquit des dépenses qui doivent être supportées par la généralité du peuple, et quels sont les principaux avantages et inconvénients de chacune de ces méthodes ; 3" enfin , quelles sont les causes et les motifs qui ont porté presque tous les gouvernements modernes à engager ou hypothéquer quelques parties de leur revenu, c'est-à-dire à contracter des dettes, et quels ont été les effets de ces dettes sur la véritable richesse de la société. »

Toutes ces recherches ne sont que le développement d'un principe général que Smith exprime ainsi dans les premières lignes de son Introduction : « Le travail annuel d'une nation est la source primitive d'où elle tire toutes les choses propres aux besoins et aux commodités de la vie et qui composent sa consommation; et ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des autres nations avec ce produit. »

Dans le livre T''', chap. o, Smith expose et développe ce principe tour à tour avec simplicité et avec profondeur.

« Un homme est riche ou pauvre , suivant les moyens qu'il a de se procurer les aisances et les agréments de la vie.

« Le prix réel de chaque chose , ce que chaque chose coûte réellement à la personne qui a besoin de l'acquérir, c'est la peine et l'embarras de l'acquérir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l'a acquise et qui cherche à en disposer ou à l'échanger pour quelque autre objet, c'est la peine et l'embarras que cette chose peut lui épargner et qu'elle a le pouvoir de rejeter sur d'autres personnes. Ce qu'on achète avec de l'argent ou des marchandises est acheté par du travail, aussi bien que ce que nous acquérons à la fatigue de notre corps. Cet argent et ces marchandises nous épargnent, dans le fait, cette fiitigue. Elles contiennent la valeur d'une certaine quantité de travail que nous échangeons pour ce qui est supposé alors contenir la valeur d'une quantité égale de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l'achat primitif de toutes choses. Ce n'est point avec de l'or ou de l'argent, c'est avec du travail, que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement; et leur valeur pour ceux qui les possèdent, et qui cherchent à les échanger contre de nouvelles productions, est précisément égale à la quantité de travail qu'elles les mettent en état d'acheter ou de commander... De même qu'une mesure de quantité, telle qu'un pied naturel, une coudée ou une poignée, qui varie elle-même de grandeur dans chaque individu, ne samait jamais être une mesure exacte de la quantité des autres choses; de même une marchandise qui varie elle-même à tout moment dans sa propre valeur ne saurait être non plus une mesure exacte de la valeur des autres marchandises. Des quantités égales de travail doivent nécessairement dans tous les temps et dans tous les lieux être d'une valeur égale pour celui qui travaille... Quelle que soit la quantité de denrées qu'il reçoive en récompense de son travail, le prix qu'il paye est toujours le même. Ce prix, à la vérité, peut acheter tantôt une plus grande , tantôt une plus petite quantité de ces denrées, mais c'est la valeur de celles-ci qui varie et non celle du travail qui les achète. »

Smith arrive à cette formule générale de son principe : « En

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tous temps et eu tous lieux, ce qui est difficile à obtenir, ou ce qui coûte beaucoup de travail à acquérir, est cher; et ce qu'on peut se procurer aisément ou avec peu de travail est à bon marché. Ainsi le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel.»

Pour nous, nous tenons ce principe comme absolument viai, et comme contenant dans son sein la loi suprême de l'économie politique et toutes les règles particulières qui président à ses différentes parties.

L'économie politique repose sur une seule idée, dont elle est le développement et l'application, à savoir l'idée de la valeur. Elle prend, même à son insu, telle ou telle direction, selon qu'elle définit de telle ou telle manière l'idée de la valeur. Des définitions exclusives de cette idée ont donné naissance à des théories exclusives elles-mêmes, c'est-à-dire en partie vraies et en partie fausses.

Tl faut distinguer soigneusement la condition et le principe de l'idée de la valeur i, comme nous l'avons fait pour bien d'autres idées. La condition de toutes nos idées en général, c'est la sensation. Là où manque la sensation, l'esprit n'entre pas en exercice, ne produit aucune idée, n'acquiert aucune connaissance. Mais, quand une impression quelconque a été faite sur les sens internes ou externes, la condition de l'idée et de la connaissance est donnée, mais l'idée et la connaissance ne sont pas produites; pour cela il faut que l'intelligence de l'homme, sollicitée par la sensation, entre en exercice, et, par son rapport actif à la sensation, produise l'idée, la connaissance. Il en faut dire autant des idées morales. Otez les passions, les affections, les sentiments et les diverses circonstances extérieuies qui leur donnent naissance, nulle idée morale, nulle idée d'aucune règle ne peut avoir lieu ; et, d'un

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