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Voyez jtlus liaui, leçon iiip, \i. 1S4, etc

autre côté, quand mille passions envahiraient l'âme, elles ne lui apporteraient aucune idée de la règle qui les doit diriger; il faut qu'aux passions, aux affections, aux sentiments, s'ajoute la raison, laquelle toute seule serait demeurée inféconde, mais, une fois mise en jeu par les passions, intervient et produit l'idée du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et de l'obligation morale. De même dans l'économie politique, les conditions de la richesse sont partout hors de nous, dans la nature ; mais il faut que le travail de l'homme s'applique à ces données extérieures pour les mettre en valeiu- et produire la richesse.

L'école de Quesnay a pris les conditions de la valeur pour le principe de la valeur. Sans les choses elles-mêmes et particulièrement sans la terre, l'homme ne peut rien produire ; mais que sont pour l'homme les choses et la terre, indépendamment de l'homme, d'abord indépendamment de ses besoins, ensuite indépendamment de sa puissance productive ?

Supposez une chose dont nous n'ayons aucun besoin, je vous prie de me dire quelle peut être sa valeur pour nous. La terre tout entière, avec ses fruits, avec ses eaux, avec les matières innombrables qu'elle contient dans son sein ou qu'elle expose à sa surface, avec l'air qui l'environne, etc., ne serait que belle et admirable à qui n'aurait aucun besoin de tout cela ; elle ne lui pourrait jamais être utile. L'utilité commence avec le besoin ; il semble donc que le besoin est le principe de la valeur; mais ce n'est là qu'une première vue très-insuffisante encore.

Ici nous rencontrons l'économie politique de l'école de la sensation, la théorie développée et popularisée par l'homme éminent qui représente aiijomd'hui chez nous cette école, l'ingénieux et pénétrant M. de Tracy. L'auteur de Vldéologie a parfaitement vu que, sans le besoin que nous avons des choses, elles seraient sans valeuipour nous; c'est bien là la condition nécessaire de la valeur, mais ce n'en est que la condition, comme la sensation est la condition nécessaire de toute idée sans en être le fondement et le principe direct et effectif. Eussions-nous le plus pressant besoin d'une chose

qui ne nous manque pas, qui ne peut pas nous manquer, le pi-ix de cette chose sera nul pour nous. Voilà pourquoi les économistes s'accordent à dire que l'air est sans valeur, non certes que nous n'ayons besoin de l'air, mais parce qu'il paraît ne pouvoir jamais nous manquer. Mais avons-nous besoin d'une chose qu'il ne nous est pas très-facile de nous procm-er? cette chose prend déjà de la valeur, et sa valeur est en raison composée du degré du besoin que nous éprouvons et du plus ou moins de facilité que nous avons à satisfaire ce besoin, à nous procurer cette chose.

Le marchand et l'acheteur, le fabricant et le consommateur mesurent le prix des denrées et des marchandises, de l'or et de l'argent, leur besoin étant supposé le même, sur la difficulté plus ou moins grande de se les procurer. Si cette difficulté augmente, le prix s'élève ; il s'abaisse dans le cas contraire. 11 faut conclure de là que ce qui constitue et mesure la valeur des choses n'est pas seulement le besoin ni par conséquent la demande, mais la faculté de satisfaire ce besoin, de répondre à cette demande ; c'est-à-dire, pour parler comme Smith, le travail nécessaire.

Tel est le vrai et unique principe de la valeur. Nous avons lu tout ce qui, dans ces derniers temps, a été écrit contre ce principe, et nous avouons n'y avoir vu que des critiques vaines et superlioielles. On a demandé, par exemple, quelle peine coûte une chute d'eau à celui qui la trouve dans son domaine, ou un joyau antique à celui qui le rencontre par hasard et qui peut le vendre immédiatement à très-haut prix. Il n'y a là, dit-on, ni travail ni capital employé. C'est une erreur. Tant qu'on n'appliquera aucun travail ni aucun capital à l'exploitation de eette chute d'eau, elle sera à peu près de nulle valeur. Pour le joyau antique, il est vrai qu'au moment même où on le trouve, on n'y met ni capital ni travail ; mais sa valeur représente, d'un côté, le travail qu'il a autrefois coûté, le capital qu'on y a mis, et de l'autre, la quantité de travail qu'aura coûté la valeur, quelle qu'elle soit, contre laquelle on l'échangera. Examinez bien toute valeur quelconque ; en remontant à sa source, vous trouverez toujours le travail.

l'empreinto plus ou moins visible de la main de l'homme.

Nous admettons donc entièrement le principe de Smith ; mais nous eussions désiré que lui-même eût pénétré plus profondément dans la nature de ce principe.

Qu'est-ce, en ell'et, que le travail, sinon le développement de la puissance productive de l'homme, l'exercice de la force qui le constitue? Le capital primitif qu'on a tant cherché est cette force dont l'homme est doué et à l'aide de laquelle il peut mettre en valeur toutes les choses que lui présente la nature, dès qu'elles sont en rapport avec ses besoins. Les valeurs premières sont les premiers produits de l'énergie humaine, dont elle tire sans cesse de nouveaux produits, qui vont se multipliant, et représentent les emplois divers et successifs du fond primitif, à savoir de la puissance productive de l'homme.

Or cette puissance productive, cette force qui constitue l'homme, c'est l'esprit. L'esprit, voilà le principe du principe de Smith ; voilà la puissance dont le travail relève ; voilà le capital qui contient et produit tous les autres; voilà le fond permanent, la source primitive et inépuisable de toute valeur, de toute richesse.

Toutes les forces de la nature, comme toutes les forces physiques de l'homme, ne sont que des instruments de cette force éminente qui domine et emploie toutes les autres. Le théâtre de son exercice est l'espace, sa condition est le temps ; elle ne produit que successivement. Le plus ou moins de temps qu'elle met à produire, l'énergie productive restant la même, est le signe du plus ou moins d'effort que la production lui coûte ; de sorte que, pour traduire la mesure de la valeur en une formule mathématique, nous la représenterions volontiers par im chitîre qui exprimerait l'intensité de la force productive, multiplié par celui qui exprimerait la durée du temps.

Il appartenait à un philosophe tel que Smith, accoutumé à rechercher en tout les premiers principes, de remonter jusqu'à l'idée de la force une et indivisible, immatérielle en elle-même, quoique soumise dans son exercice à toutes les divisions do l'espace

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et du temps, et de fonder sur cette idée la grandeur du travail et la dignité de l'économie politique. Il serait injuste et presque ridicule de demander cette généralité et cette élévation de vues à un économiste ordinaire. On pouvait l'attendre du professeur de philosophie morale de l'université de Glasgow, de l'ingénieux et profond auteur de la Théorie des sentiments moraux. Montesquieu aurait pu écrire une sorte d'Esprit des lois en assignant à chaque loi sa raison particulière, sans rechercher la raison générale et dernière des lois ; il a fondé à jamais la philosophie politique en lui donnant pour principe suprême cette définition sublime : Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. L'économie politique est assise sur une hase tout aussi grande : la richesse est le développement régulier de la force qui constitue l'homme.

Smith n'eût pas hésité, nous le croyons, à accepter cette définition. S'il s'y fût d'abord élevé, il se serait épargné plus d'un tâtonnement et plus d'une erreur.

Par exemple, s'il eût bien connu que le principe de toute valeur, de tout produit, de tout travail, est l'esprit de l'homme, croit-on que, dans sa distinction fameuse du travail productif et du travail improductif (liv. II, chap. 2), il eût appelé travail productif le travail matériel, et travail improductif celui dont les produits sont immatériels ? comme si le travail de l'esprit n'était pas aussi productif que le travail du corps; comme si le travail matériel, réglé et organisé, n'était pas im travail d'esprit ; comme si enfin ce n'est pas toujours l'esprit qui préside à toute espèce de travail, et qui met son empreinte sur la matière pour lui communiquer la valeur dont, par elle-même, elle est dépourvue ! Agi*iculture, manufacture ou commerce, c'est l'esprit qui conduit tout, et autant il vaut autant vaut tout le reste ; car tout le reste est son ouvrage, et tous les produits sont ses produits. Qu'importe que les uns soient visibles et palpables, et les autres impalpables et invisibles, si d'ailleurs ceux-ci comme ceux-là sont également sensibles à la société qu'ils animent et qu'ils vivifient? Il y a des richesses

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de plus d'un genre : les plus précieuses senties richesses morales. A Dieu ne plaise que nous blâmions Smith de n'avoir pas confondu toutes les richesses dans une seule et même science! nous le louons, au contraire, d'avoir fait de l'économie politique la science spéciale de la richesse et de la production matérielle ; mais il devait comprendre les rapports intimes qui lient toutes les productions, surtout le principe commun «jui les fait être, et ce principe c'est l'esprit.

Du moins, dans les limites du travail matériel, Smith a très-bien vu que tous les produits d'un travail égal sont égaux. 11 n'y a pas de genre de production qui soii la production par excellence; il n'y a pas de genre de travail qui puisse prétendre à représenter exclusivement le travail. Smith a le premier mis en lumière cette vérité si simple et jusqu'à lui si peu connue, que l'agriculture, l'industrie et le commerce sont des applications du travail également nécessaires, également légitimes. Sans doute, selon les temps et les circonstances, certaines branches de travail peuvent avoir accidentellement une plus grande importance, et l'homme d'État doit toujours mesurer sa conduite sur ce qui est possible, sur les besoins, et même sur les préjugés de son pays et de son temps; mais, en principe, il ne doit être exclusivement ni agriculteur, ni mercantile, ni manufactiu'ier. Toutes les sources de la production concourent à la formation de la richesse publique. Sur ce point, le philosophe écossais est incomparablement supérieur à tous ses contemporains et à l'école de Quesnay.

Mais il n'a été que le plus illustre interprète de cette école, quand il a réclamé avec tant d'énergie la liberté du travail. On l'avait fait avant lui, mais nul avec une aussi grande force de démonstration. Smith s'élève contre toutes les atteintes portées à la liberté du travail, sous quelques formes qu'elles se présentent, sous la forme du monopole de l'État, sous celle des corporations, des maîtrises et des jurandes ; et il ne condamne pas moins sévèrement les obstacles qui sont mis à la libre circulation de tous les produits, à l'exportation et à l'importation, soit entre les diflércntes pro-

vinces d'un même peuple, soit entre les différents peuples. En même temps qu'il combat toutes les mesures prohibitives comme l'aurait fait Turgot lui-même, il semble qu'il pressent le triste effet de la pre'cipitation de Turgot à mettre en pratique leurs communs principes. Il remarque judicieusement que les règlements prohibitifs introduisent dans le corps politique des maladies graves qu'il est souvent difficile de guérir, sans occasionner, au moins pour un temps, de plus grands maux ^ . Mais, ces réserves faites, on ne peut qu'applaudir à la noble indignation qui a dicté au professemde philosophie morale de l'université de Glasgow lès pages éloquentes dans lesquelles il combat et flétrit les vues intéressées des spéculateurs mercantiles, les expédients employés par les diverses nations pour s'enrichir les unes aux dépens des autres, comme dans une ville et dans une rue des trafiquants avides s'efforcent de se nuire. Ces artilices subalternes 2, dit Smith, ont été érigés en maximes politiques pour la conduite d'un grand empire. On a enseigné aux nations que leur intérêt consiste à réduire leurs voisins à la mendicité. On leur a appris à voir d'un œil d'envie la prospérité des peuples qui commercent avec elles, et à regarder tout le gain qu'ils font comme une perte pour elles-mêmes. En sorte que le commerce, qui, pour les nations comme pour les individus, devrait être un lien d'union et d'amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde.

Nous sommes pleinement de l'avis de Smith, mais noua allons plus loin. Il ne parle qu'au nom de l'intérêt bien entendu j pour nous il y a ici un principe supérieur que la morale impose à l'économie politique. Le travail nous étant le développement de la force qui constitue l'homme, et cette force étant essentiellement libre, la loi essentielle du travail est à nos yeux la liberté. La liberté est le fondement de tout droit ^; rien ne vaut contre

1. Lit. IV, ch. 2. Des entraves extiaoïdinaires. a./fcid., ch. 5.

3. Voyez particulièrement Du Vrai, du Beau et nu Bien, leçon xve, et Philosophie sENSLALisTE, les ti'ois dernières leçons.

ciNQL'iÈxME Leçon. — s.mith 223

elle. Le droit permanent et inviolable de la liberté est de se développer comme il lui plait, pom-vu que, dans ses développements, elle ne porte point atteinte aux autres libertés. Loin que la société ait le droit de mettre des entraves au travail et à la production , elle n'a le droit de s'en mêler que pour veiller à ce qu'il n'y soit apporté aucune entrave, comme le magistrat ne peut se mêler de ce qui se passe dans la rue que pour assurer l'ordre, c'est-à-dire la liberté de tous. Il y a deux espèces d'ordre, l'un vrai et l'autre faux» , l'un naturel et l'autre artiliciel. L'ordre naturel est la loi d'une chose conforme à sa nature. L'ordre artiliciel est un système de lois imposées à un être contre sa nature. L'ordre naturel de la société humaine consiste à y faire régner la loi qui convient à la nature des êtres dont cette société est formée. Ces êtres étant libres, leur loi la plus immédiate est le maintien de leur liberté. C'est là ce qu'on appelle la justice 2. 11 y a dans le cœur de l'homme, il peut donc et il doit intervenir dans la société d'autres lois encore, mais nulle qui soit contraire à celle-là. L'État est avant tout la justice organisée, et sa fonction première, son devoir le plus étroit est d'assurer la liberté. Et quelle liberté y a-t-il dans une société où n'est pas la liberté du travail, lorsque les conditions mises à la production , au lieu de l'assurer, l'empêchent? Ilien de mieux que la surveillance en certains cas, car elle est au profit de la liberté générale ; mais, sous le manteau d'une surveillance légitime, favoriser celui-ci, entraver celui-là, organiser des monopoles, instituer des corporations, A'oilà ce qui excède les droits de la société. Il en faut dire autant de la circulation qui n'est pas autre chose qu'un mode de la production. Produire librement sans pouvoir librement échanger est contradictoire. On peut bien mettre, en une certaine mesure, des droits d'entrée et de sortie sur les produits, de nation à nation, par ce motif qu'il faut bien que les produits

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