Ibid
étrangers supportent aussi les impôts nécessaires au maintien de l'État; mais nul autre motif ne peut être allégué ^ . A nos yeux, un peuple est un grand individu, l'Europe est un seul et même peuple, dont les différentes nations européennes sont des provinces, et l'humanité tout entière n'est qu'une seule et même nation qui doit être régie par la loi d'une nation bien ordonnée, à savoir la loi de justice, qui est la loi de liberté. La politique est distincte de la morale, mais elle n'y peut être opposée. Et qu'est-ce que toutes les maximes inhumaines et tyranniques d'une politique surannée devant les grandes lois de la morale éternelle ? Au risque d'être pris pour ce que nous sommes, c'est-à-dire pour un philosophe, nous avouons que nous nourrissons l'espérance de voir peu à peu se former un gouvernement de l'Europe entière à l'image du gouvernement que la révolution française a donné à la France. La sainte alliance qui s'est élevée, il y a quelques années, entre les rois de l'Europe, est une semence heureuse que l'avenir développera non-seulement au profit de la paix, déjà si excellente en elle-même, mais au profit de la justice et de la liberté européennes. Le père de l'économie politique a conçu l'humanité comme une seule famille dont tous les membres concourent, par leur libre travail, à la prospérité commune. Comme philosophe et comme moraliste, nous souscrivons de toute notre âme à cette grande conception.
Une des questions les plus agitées est celle de savoir sur quelle
1. Aujourd'hui, nous nous expiinieiions d'uue façon bien moins absolue. H y a un arl très-légitime de commeicer, |)Our les Etats comme pour les particuliei s. Uiicominerçaut ne gène pas la libeité des autres commeiçants, en sachant commercer avec avantage, en vendant à piopos tantôt plus cher et tantôt moins cher, selon les circonstances; de même un Etat [)eut fort bien s'imposer des règles dans rimportation et l'expoitation; et ces règles-la, nécessairement mobiles, sont aussi naturelles que raisonnables, et, comme l'a dit Montesquieu, Esprit des lois^ livre XX, chap. H, elles ne peuvent sembler gênantes à ceitains commerçants qu'en favorisant la libeité générale du commerce. Il faut donc considérer tout ce passage comme présentant seulement un idéal abstrait, tiès-vrai en soi, mais qu'on ne doit entrepiendre de réaliser que successivement et avec une extrême prudence, comme l'a fait l'Angleterre, et comme Smith lui-môme l'eût conseillé.
classe de produits doit être assis l'impôt nécessaire au soutien de l'Étal. Les économistes qui adoptent des définitions trop étroites de la valeur sont conduits par la logique à des idées exclusives et fausses sur l'assiette des contributions publiques. C'est ainsi que les disciples de Quesnay voulaient que l'agriculture fût seule imposée, conséquents en cela à leur opinion que toute richesse vient de la terre. Mais lorsqu'on a compris que le travail seul en tout genre est le principe de la valeur et de la richesse, il parait absurde de faire supporter à une espèce particulière d'industrie, quelle qu'elle soit, le fardeau de l'impôt, sous le prétexte qu'elle est le type le plus parfait de la production; et on arrive aisément au principe de l'égale répartition de l'impôt et d'une participation aux charges publiques proportionnée à la puissance contributive de chacun (liv. V, chap. 2).
Le livre de Smith est partout semé des idées les plus originales et les plus heureuses, devenues classiques aujourd'hui. Si n(«us en avions le temps, nous nous complairions à recueillir et à reproduire des démonstrations qui, par leur clarté, leur simplicité et l'abondance des preuves dont elles sont entourées, peuvent être proposées comme des modèles. Par exemple, quel magnifique chapitre que celui où Smith développe les avantages de la division du travail (liv. F^, chap. 1, 2 et 3)! Pour mieux frapper l'esprit du lecteur, il cite un métier qui n'est pas en apparence bien important, la fabrication des épingles. Si elle s'exécutait par les mains d'ouvriers séparés, elle ne permettrait guère à chacun d'eux, si habiles qu'ils fussent, de faire par jour plus de vingt épingles; qu'a-t-on imaginé pour accroître la fabrication? on a rapproché les ouvriers les uns des autres ; on a partagé entre eux tous les détails du travail ; on a fait de chacun de ces détails le soin unique et pour ainsi dire la profession d'un seul. Grâce à cette méthode on est parvenu à obtenir de dix hommes réunis plus de quarante-huit mille épingles par jour, ce qui fait, pour un seul homme, plus de quatre mille huit cents. Smith observe encore que la division du travail, augmentant l'habileté des ouïs
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\riers à mesure que leur tâche est plus simple, a fourni l'occasion à {ilusieurs d'entre eux d'inventer des métiiodes plus promptes, et même des machines qui remplacent le bras de l'homme, multiplient et accroissent la production. Ainsi les objets de fabrique sont devenus moins chers. La baisse de leurs prix les a mis à la portée des petites fortunes ; c'est au point, comme le remarque Smith, qu'un paysan économe de l'Europe peut être mieux vêtu que des rois d'Afrique qui régnent sur dix mille esclaves. Et cependant, par combien de mains ne doit pas passer la simple étoffe de laine dont le paysan se couvre ! Les propriétaires de troupeaux en fournissent la m^atière première; les voituriers la transportent; les teinturiers y appliquent des drogues que les navigateurs sont allés chercher jusqu'à l'extrémité du monde; les marchands, les tailleurs, une foule d'hommes la travaillent successivement. Comment se fait-il qu'un pauvre paysan puisse ainsi recevoir et payer les services de ces milliers de personnes? C'est là le bienfait de la division du travail : conclusion consolante, flatteuse même pour le pauvre, encourageante pour le travail, glorieuse à l'humanité, dont les membres se trouvent ainsi contribuer tous, quoique dans une mesure différente, au bien-être les uns des autres.
Le principe qui est l'àme du livre de Smith est le grand principe de la liberté du travail. Devant ce principe Smith a abattu toutes les entraves intérieures et extérieures qui s'opposent à la liberté, et par conséquent à la puissance de la production, au développement de la richesse privée et publique dans chaque pays et dans le monde entier. Par là, il a beaucoup réduit le rôle des gouvernements ; et, à vrai dire, il l'a trop réduit. C'est du livre de Smith qu'est sortie la fameuse maxime laissez faire et laissez passer; surveillez tout et ne vous mêlez de rien ou de piesquc rien. Ici commencent les erreurs de Smilh qui sont l'exagération d'une vérité, comme lui-même l'a dit des erreurs des théories morales qui ont précédé la sienne. Oui, la justice, le respect et le maintien de la liberté, est la grande loi de la société et de l'État
qui la représente; mais la justice est-elle la seule loi morale?Nous avons prouvé * qu'à côté de cette loi il en est une autre qui n'oblige pas seulement au respect des droits des autres, mais nous fait un devoir de soulager leurs misères de tout genre, de venir en aide à nos semblables, même au détriment de notre fortune et de notre bien-être. Examinez le principe de la plus petite aumône : vous ne pouvez le ramener à la seule justice ; car cette petite somme d'argent que vous vous croyez le devoir de donner à un malheureux, lui, il n'a pas le droit de l'exiger de vous. Ce devoir ne correspond pas à un droit ; il a son principe dans une disposition et dans ime loi particulière de notre nature, que nous avons ailleurs analysée avec soin et appelée la charité. Chose étonnante ! Le même homme qui avait ramené toute la morale à la sympathie, n'a guère reconnu en politique que le droit de justice. Cela nous peut aider à concevoir ce qu'aurait été le grand traité de politique de Smilh. A en juger par les maximes répandues dans les Recherches sur la nature et les caiixes de la richesse des nations, il est permis de conjecturer que la jurispnule^ice naturelle réduisait à la protection de la liberté la fonction des lois et du gouvernement, ^ous aussi, par nos propres réflexions et le développement de nos principes, nous sommes arrivé à faire de la justice, de la protection de la liberté, le principe fondamental et la mission spéciale de l'État. Mais nous croyons avoir établi en même temps qu'il est absolument impossible de ne pas mettre dans ce grand individu qu'on appelle une société quelque chose au moins de ce devoir de la charité qui parle si énergiquement à toute âme humaine. Selon noiis, l'État doit, avant tout, faire régner la justice, et il doit avoir aussi du cœur -et des entrailles ; il n'a pas rempli toute sa tâche quand il a fait respecter tous les droits ; il lui reste quelque autre chose à faire, quelque chose de redoutable et de grand : il lui reste à exercer une mission d'amour et de
1. Voyez sur la charité dans l'iiidivida et dans l'Etat, du Vrai, du Deau et du Bien, et Philosophie sexsualiste, aux endioits déjà iiidiquési
charité, sublime à la fois et périlleuse ; car, il faut bien le savoir, tout a ses dangers ; la justice, en respectant la liberté d'un homme, peut en toute conscience le laisser moinùr de faim ; la charité, pour le sauver physiquement, et surtout moralement, peut s'arroger le droit de lui faire violence. La charité a couvert le monde d'institutions admirables, mais c'est elle aussi qui, égarée et corrompue, a élevé, autorisé, consacré bien des tyrannies. 11 faut contenir la charité par la justice, mais non pas l'abolir et en interdiie l'exercice à la société. Smith n'a pas compris cela, et de peur d'un excès il est tombé dans un autre.
Le cinquième livre des Recherches traite des dépenses qui sont à la charge de l'État. Smilh y détermine les fonctions propres de l'État. 11 veut que l'État pourvoie à la défense commune ; il lui accorde le droit et lui impose le devoir d'entretenir une force militaire convenable. 11 admet les dépenses qu'exige l'administration de la justice. 11 admet encore comme le troisième et dernier devoir de l'État celui de procurer, directement ou indirectement, des établissements publics, sinon nécessaires, du moins très-utiles et qui ne peuvent guère être entrepris et soutenus par les particuliers, les grandes routes, les ports, les canaux, etc. Mais il s'arrête là. Parmi les établissements qu'une saine économie politique autorise, Smith ne met aucun établissement de bienfaisance, quel que soit son objet, frayant ainsi la route, au moins par son silence, à cette école étroite et impitoyable dont M. Malthus est le plus Gdèle et le plus célèbre représentant. Il se tait aussi sur les dépenses ordinairement consacrées chez les nations civilisées à une autre bienfaisance, celle qui élève l'âme et l'esprit des citoyens en favorisant les grands travaux des arts, des lettres et des sciences; luxe admirable, qui sied si bien à une société humaine dont les membres ne vivent pas seulement de pain. Smith va même jusqu'à refuser de placer !a religion parmi les dépenses obligées du souverain. S'appuyant d'une longue citation de Hume contre les clergés en général, Smilh est bien tenté de livrer le service religieux des peuples au zèle des sectes
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parliculières. Mais si elles s'égarent, ou, ce qui est encore pis, si elles viennent à manquer ! Smith ne voit pas qu'il place l'instruction religieuse, c'est-à-dire, en très-grande partie, l'instruction morale d'un pays entre les deux pe'rils extrêmes du fanatisme ou de l'indifFërence. Assurément l'État n'est pas tenu d'être théologien, mais il n'a pas besoin d'adopter exclusivement telle ou telle croyance religieuse pour instituer des cours différents de théologie, pour protéger et surveiller les ministres des dill'érents cultes ; et, selon nous, il manque à une de ses obligations les plus saintes s'il ne prend pas en main, dans une certaine mesure et avec un zèle éclairé par la prudence, l'instruction religieuse des citoyens. Quand on n'a pas mis la religion parmi les dépenses publiques, il est tout simple qu'on n'y mette pas l'éducation. Smith est donc très-conséquent lorsqu'il abandonne l'instruction publique à l'intérêt des maîtres et à celui des familles. Mais que devient la société, si, par une basse économie, les parents négligent de faire instruire ou font mal instruire leurs enfants, et si les maîtres que les parents appellent n'ont eux-mêmes qvi'une instruction médiocre et superficielle? La société s'abaisse quand l'instruction commune s'abaisse. Voilà ce que Smith aurait mieux compris s'il avait su qu'une force moiale préside à toute espèce de travail, et que c'est l'esprit qui gouverne la société et le monde. Élever sans cesse, agrandir, étendre, fortitier, développer l'esprit n'est donc pas un objet d'une médiocre importance, et qui se puisse livrer au hasard. Le devoir de l'État est de soutenir l'instruction publique à une certaine hauteur par des moyens certains, placés au-dessus des égarements ou des défaillances de l'intérêt et de l'opinion. Ces moyens sont des établissements publics aux dépenses desquelles les particuliers doivent concourir pour s'y intéresser et puisqu'ils en profilent, mais qui doivent être protégés par la société puisqu'ils ont pour objet l'utilité générale, et soutenus tantôt par les communes et les villes, tantôt par les provinces, tantôt par l'État lui-même. Le grand argument de Smith contre ces établissements, c'est que les maîtres, une fois pourvus
de traitoments fixes, sont comme invités à manquer peu à peu de zèle et à tomber dans une indolence qui rend les établissements publics inutiles ou malfaisants. C'est là, sans doute, un danger qu'il faut avoir devant les yeux et auquel il y a plus d'un remède. Mais parce qu'une institution peut avoir ses abus, la faut-il supprimer ou no la pas créer quand elle est nécessaire ? Vous donnez à des particuliers le droit d'élever des écoles libres, et vous avez raison, si vous soumettez ce droit à des conditions sérieuses de capacité et à ime juste surveillance; et vous le contestez à l'État! Mais pour l'État, comme pour le? parents, ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir aussi, un devoir étroit et sacré ^ . Smith, par une honorable inconséquence, veut bien faire une exception en faveur de l'éducation du peuple ; mais il s'élève amire l'instruction supérieure et les universités. Dans toutes ses attaques, il a évidemment en vue l'Université d'Oxford, dont il avait appris, dans sa jeunesse, à connaître les vices. Ce sont les riches dotations et l'enseignement suranné d'Oxford qui lui inspirent de justes critiques qu'il a tort de trop généraliser. Il fait l'éloge de l'état florissant de l'instruction primaire en Ecosse, et il est facile de reconnaître les universités écossaises dans ces universités pauvres et mal dotées auxquelles il fait allusion, dont les maîtres n'ont qu'un traitement fixe peu considérable et tirent leur meilleur revenu du prix de leur enseignement, constitution excellente en effet, qui est celle des universités de Hollande et d'Allemagne, et qv.e nous souhaitons, pom' notre part, à l'enseignement supérieur en France 2.
Pour absoudre Smith d'être tombé plus d'une fois dans des déclamations au-dessous de l'examen, il ne faut pas oublier qu'au dixhuitième siècle, d'rm bout de l'Europe à 1 autre, le cri universel
1. Sur toutes ces grandes questions, méconnues ou défigniées par la plupart des économistes sortis de l'école de Smitli, voyez nos discours à la Chambre des pairs, dans la solennelle discussion de 1844, ve série de nos ouvrages, de i.'Instriction pi- BLiQiE EN France, t. 11.
3. Voyez nos écrits sur l'instruction publique en Hollande et en Allemagne.
était celui d'une réforme radicale dans la constitution de la société et dans l'éducation de la. jeunesse. Ce besoin de réforme, légitime en lui-même, devait avoir aussi ses excès. Les plans les plus chimériques s'élevaient de toutes parts ; on critiquait tout, ou voulait tout renouveler. V Emile avait mis à la mode d'éloquentes folies sur l'éducation privée. Smith a partagé les préjugés du monde philosophique auquel il appartenait. D'ailleurs, comme tout systématique, il devait exagérer la vertu de son principe. La liberté n'est pas le seul besoin des sociétés ni la justice le seul devoir des gouvernements. Smith avait entrevu la loi qui condamne tout inventeur à mêler l'erreur à la vérité, et lui-même n'a point échappé à cette loi. Le seul moyen de s'y soustraire, autant du moins qu'il est permis à la faiblesse humaine, serait de n'admettre un principe qu'après en avoir pesé toutes les conséquences, et de se tenir inflexiblement attaché au sens commun. Le sens comnmn, ce mot à la fois si vulgaire et si grand, nous appelle à un nouveau développement de la philosophie écossaise.
RE m. SA VIR.
Reid. Sa vie. — Soa mallre Tuinluill. — Pasteur à New-lMaclinr. — Professeni- do philosopliie à Aberdeen. — Son preraiei- ouvrage. — Passe à l'Uiiiversilé de Glasgow. — Sa correspondance avec lord Kames. — Se relire de l'enseiçînement. Ses derniers écrits. — Ses opinions politiques. — Meurt en ITltO.
Pendant que l'enseignement et les écrits d'Hutcheson et de Smith répandaient partout en Ecosse la philosophie que nous venons de faire connaître, avec son caractère noble et indécis, mi homme se formait dans l'ombre qui devait lui apporter ce qui lui manquait, des principes plus nets, des conclusions plus fermes, et, si on peut s'exprimer ainsi, une personnalité plus distincte et plus élevée. Hutcheson et Smith fuient les hypothèses et se renferment dans l'étude des faits ; mais cette sage piatique avait be- .soin d'être érigée en une méthode qui eût conscience d'elle-même, se séparât ouvertement de toutes les autres méthodes, et établît son autorité comme la seule autorité légitime en philosophie, audessus des plus brillantes et des plus puissantes conceptions. Hutcheson et Smith sont des moralistes et des politiques; il fallait à l'école écossaise un métaphysicien, car la grandeur d'une école est dans ses principes, c'est-à-dire dans sa métaphysique. Hutcheson et Smith sont des disciples indépendants de Locke, qui ont l'air d'ignorer le scepticisme de Hume. Pour que l'école écossaise devînt une école originale, elle devait oser rompre avec Locke et se mesurer avec Hume. Ce qui marque, en elTet, l'avènement d'une grande philosophie, ce qui rend sa bannière visible à tous
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les yeux, ce sont les luttes qu'elle soutient ou qu'elle engage contre les philosophies rivales. Platon a fondé sa doctrine en renversant celle des Sophistes. Aristote a marqué la sienne en combattant celle de Platon. A une époque plus rapprochée de nous, c'est sur les ruines de la scholastique que s'est élevé le cartésianisme. Il en est des écoles philosophiques comme des peuples et des grands hommes : elles ne se font jour, elles ne se déploient dans le monde qu'à la condition de luttes laborieuses. Reid a fait tout cela pour l'école écossaise. H lui a donné Une méthode scientifique, la seule qui ait jamais servi la philosophie et qui puisse la servir encore. A la place de quelques aperçus ingénieux sur l'espiit et sur le c(i.'ur humain, il a mis une psychologie solide et régulière. Il a soutenu les inspirations généreuses du sentiment en les appuyant sur les principes immuables du sens commun. Enfin, il a fait paraître l'indépendance et la force de l'école écossaise par son infatigable polémique contre les deux grandes puissances philosophiques de son temps, le sensualisme et le scepticisme.
La vie de Reid est tout entière dans son entreprise philosophique. Elle s'est écoulée hiunble et obscure, tantôt dans les murs d'un presbytère de campagne, tantôt dans ceux d'un collège. Nous allons pourtant l'exposer avec tous les détails qu'il nous sera possible de rassembler, pour vous faire connaître, autrement que par un portrait hasardé, le second fondateur de la philosophie écossaise, la trempe de son esprit et de son âme, car cet esprit et cette àme ont passé dans sa doctrine, et expriment fidèlement b; caractère de son pays, le génie moral et religieux de l'Ecosse.
Pour la vie de Reid, comme pour celle de Smith, nous nous appuierons particulièrement sur la notice exacte et étendue de M. Dugald Slewart ^ .
Thomas Reid naquit le 26 avril 1710, dans le Kincardineshire,
t. Depuis CCS leçons, celle excellente biogiapliie a été liaduiic par M. Tluiiot, (f^'tvresposthvmes, et par M. Joiiffioy, t. Ut de sa trartiiftioii de Keirt.
à Strachan, paroisse située à vingt mille environ d'Aberdeen, sur le versant septentrional des monts Grampiens. Sa famille était une des plus anciennes et des plus respectables du comté. Depuis l'établissement du protestantisme et de l'Église presbytérienne en Ecosse, la plupart de ses ancêtres étaient en possession du saint ministère. Un d'eux, Jacques Reid, fut, après la réformation, le premier ministre de la paroisse de Banchory-Ternan. Il y fut remplacé par son fils aîné Robert, tandis que les trois autres se distinguèrent dans le monde à différents titres. L'un traduisit en anglais l'histoire d'Ecosse deBuchanan; l'autre, chirurgien habile, fut médecin de Chai'les I^"" ; l'autre, enfin, se fit un nom par ses poésies latines, devint secrétaire du roi Jacques I'''" pour les langues latine et grecque, et légua au collège Maréchal d'Aberdeen une bonne collection de livres et de manuscrits avec une dotation pour assurer le traitement du garde de cette bibliothèque. Un petit-fils de Robert Reid fut le troisième ministre de Banchory. Enfin, le père de notre philosophe, Louis Reid, fut pendant cinquante années ministre de la paroisse de Strachan, où il était trèsestimé pour sa piété et pour sa sagesse. Tel est le côté paternel et masculin de la famille de Reid. Sa mère appartenait à une famille plus remarquable encore, celle des Grégory, si connue dans l'histoire littéraire et scientifique de l'Ecosse. La mère de Reid, Marguerite Grégoi7, eut pour oncle l'inventeur du télescope réflecteur et l'antagoniste de Huygens. Son frère, David Grégory, était professeur d'astronomie à Oxford et l'ami intime de Newton. Deux autres de ses frères devinrent professeurs de mathématiques, l'un à Saint-Andrew, l'autre à Edinburgh. Un membre de cette famille, Jean Grégory, fut professeur de médecine à Aberdeen et passa ensuite en la même qualité à Edinburgh : il a eu poiu" fils le célèbre docteur James Grégory, un des médecins les plus illustres qu'ait produits l'Ecosse.
Ainsi, par l'un et l'autre côté de sa famille, Thomas Reid était comme destiné à l'état ecclésiastique et à la culture des lettres et des sciences.
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A l'école paroissiale de Kincardine, Reid, sans annoncer des talents extraordinaires, était déjà ce qu'il fut tout le reste de sa vie, modeste et appliqué. Son maître d'école prédit « qu'il deviendrait un homme d'un jugement sain et solide. »
Il fit ses études à l' Université d'Aberdeen au collège Maréchal. Il y eut pour professeur de philosophie le docteur Georges Turnbull, auteur de deux ouvrages de philosophie morale et d'esthétique, l'un publié à Londres, en 1740, sous ce titre : Principes de philosophie morale^ recherches sur le sage et bon gouvernement du monde moral j The principles of moral philosophy, an enquiry into the ivise and good governement of the moral world, 2 vol. in-S»; l'autre publié à Londres, en 1744, et intitulé : Collection curieuse de peintures anciennes, d'après des dessins excellents, faits sur les originaux, A curions collection of ancient paintings, etc., grand in-folio. Ce dernier ouvrage est vme description et un commentaire de la plupart des peintures anciennes qui étaient alors connues, et dont les monuments originaux avaient été transportés d'Italie en Angleterre et appartenaient au célèbre médecin Richard Mead. L'auteur nous apprend qu'il avait voyagé en Italie et qu'il avait va ces monuments à Rome. La description est nette et précise, le commentaire circonspect et se bornant à rassembler les textes des auteurs qui éclairent ces anciennes peintures. Cet in-folio est aujourd'hui oublié à cause des nouvelles découvertes et des travaux plus modernes du même genre ; mais dans son temps il a dû être utile, et il témoigne d'un goût élégant et d'une érudition choisie. Les Principes de philosophie morale ont une bien autre importance. M. Dugald Stewart, qui n'a pas eu le temps d'en prendre connaissance ••, a du moins été frappé des deux épigraphes qui en accompagnent le titre : « Étudions la morale comme la physique (Pope, Essai sur l'homme). » — « Si la philosophie naturelle, en suivant cette méthode, a fini par atteindre la perfection dans toutes ses parties, la même méthode pourra aussi reculer les