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limites de la philosophie moiale. (Newton, Optique). » M. D. Stewart ne peut s'empêcher de remarquer que ces épigraphes « ont peut-être, à l'insu de Reid, contribué à lui suggérer la méthode philosophique qu'il a suivie avec tant de constance et de bonheur. » En lisant avec soin l'ouvrage lui-même, nous nous sommes assuré qu'il répond parfaitement aux deux maximes qui lui ser\'ent de devises, et que l'enseignement représenté par un tel livre a du exercer, sous plus d'un rapport, une influence considérable sur l'esprit de Reid. Nous allons lâcher de réparer la lacune de la notice de M. D. Stewart, et rappeler un moment l'attention sur un homme qui a été le premier professeur de philosophie remarquable de l'Université d'Aberdeen, et dont les leçons, intimement liées à celles qu'Hutcheson faisait alors à Glasgow, ont contribué à répandre dans le nord de lÉcosse la philosophie saine et élevée dont Reid devait être le plus grand interprète,

Georges TurnbuU est de l'école de Shaftesbury et d'Hutcheson pour la méthode et pour tous les principes philosophiques, moraux et politiques. Lui-même le déclare dans la préface des Principes de pJdJosophie morale. « Je ne puis, dit-il, exprimer la vaste satisfaction et l'immense profit que j'ai trouvé en lisant souvent les Caractéristiques du comte de Shaftesbury, ouvrage qui doit vivre éternellement dans l'estime de tous les amis des recherches morales. L'Essai sur ta vrtv rf le mérite est un système de philosophie morale démontré de la manière la plus rigoureuse. » Turnbull se reconnaît undisciple d'flutcheson, sans se croii'e obligé de jurer par toutes les paioles du maître. « L'écrivain auquel j'ai le plus emprunté est M. Huttheson, professeur de philosophie morale à l'université de Glasgow, qui, par ses leçons et par ses écrits, a rendu de si éminents services à la cause de la vertu et de la religion, et qui le fait encore avec une constance infatigable. 11 voudra bien excuser la liberté que j'ai prise de mêler quelquefois mes sentiments aux siens. Si je l'ai fait, c'a été par nécessité et dans l'intérêt du plan que je m'étais proposé, et nullement pour avoir l'air de corriger un homme qui n'est inférieur à aucun

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moraliste moderne, ou plutôt qui leur est supérieur à tous en exactitude et en clarté. » Il professe la plus haute admiration pour Pope, et cite pei'pétueilfnienir£ssa«s«/' /7(o//iwe. 11 fait aussi Téloge de l'Analogie et des sermons de Butler qu'il aura fait connaître à Reid.

Mais ce qui nous frappe le plus dans les Principes est l'entreprise, plus nette et mieux marquée que dans Hutcheson lui-même, de transporter dans la philosophie morale la méthode de la philosophie naturelle de Newton. C'est là le but principal de ce traité. Turnbulll'iiidiquc dans sa dédicace au comte de St<anhope; il le développe dans la préface et surtout dans l'introduction. La préface est une apologie de la philosophie qui semble écrite non par le maître oublié de Reid, mais par un de ses plus récents disciples. « 11 est difficile d'aimer sérieusement la philosophie naturelle sans éprouver un peu de honte de l'état où languit encore la science de l'esprii humain, et sans être tenté de rejeter bien loin cette étude en lui donnant le sobriquet injurieux de métaphysique ; et pourtant, l'anatomie morale de l'homme n'est pas seulement une partie, mais la partie la meilleure de la philosophie naturelle bien entendue... Si la philosophie morale dégénère trop souvent en une logomachie stérile, ne peut-on pas dire que la physiologie aussi a été souvent traitée de la même manière? Et quel remède y a-t-il à ce mal pour l'une et pour l'aufre, sinon de les traiter toutes deux comme elles doivent l'être, c'est-à-diie comme des questions de fait ou d'histoire naturelle , où toute hypothèse est mise de côté et nul terme n'est admis dont on n'ait déterminé le sens avec précision"? » Rappelons-nous que le premier £s.«ai de Reid sur les facuU.cs inteUerJv elles s'ouvre par deux chapitres sur l'explication des mots et sur les hypothèses. « Le grand maître, dit Turnbull, dont la sagacité et l'exactitude merveilleuses ont fait faire tant de progrès à la philosophie naturelle, en exposant la méthode qui seule peut mener à des connaissances certaines, déclare que cette méthode peut servir la pliilo^ophic morale autant que la philosophie naturelle. Frappé de cette grande

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pensée, il y a longtemps que j'ai été conduit à étudier l'esprit humain de la même manière qu'on étudie le corps humain ou toute autre partie de la physique, et que j'ai tâché d'expliquer les phénomènes moraux comme on explique les phénomènes naturels. » Et là-dessus l'auteur nous apprend qu'il y a plusieurs années il a publié deux thèses académiques, l'une sur la Connexion de la j)hilosophie naturelle et de la philosophie morale ; l'autre sur les Phénomènes du monde moral aussi bien que du monde naturel qui attestent dans l'un et dans l'autre un ordre sage et bon. L'idée d'appliquer les règles de la méthode expérimentale à la philosophie, au profit des grandes vérités morales et religieuses, était donc le fond et la substance même de l'enseignement de TurnbuU. N'est-ce pas là aussi l'objet même de tous les travaux de Reid ? 11 est impossible de ne pas trouver une grande analogie entre l'introduction des Principes et la préface des Essais. Est-ce Reid, estce Turnbull qui commence ainsi : « Les objets de la connaissance humaine sont justement divisés en deux classes : les objets corporels et sensibles, et ceux qui , n'étant perçus par aucun sens extérieur, mais par la réflexion de l'esprit sur lui-même et sur ses opérations internes, sont appelés intellectuels et moraux. L'élude des premiers est appelée physiologie ou philosophie natui-elle, l'étude des seconds, philosophie rationnelle ou morale. Mais eu quelques parties que l'on divise la philosophie, il est évident que l'étude de la nature, soit de la nature physique, soit de la nature morale, doit reposer sur les mêmes principes et suivre la môme méthode d'investigation. »

La philosophie naturelle suppose un certain nombre de principes sans lesquels elle ne pourrait exister. Turnbull rappelle les trois suivants : 1° La nature a des lois générales, sans quoi elle nous serait absolument inintelligible. Les phénomènes ne sont explicables qu'à la condition d'être ramenés à des lois générales. Faute de lois générales, on ne peut tirer aucune conclusion des phénomènes particuliers. 2" On entend par une loi généi'ale du monde physique, celle à laquelle plusieurs effets sont conformes, et nous

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disons que la même loi existe partout où nous rencontrons des exemples particuliers de la même manière d'opérer dans la nature. Les mêmes effets , quelque éloignés que puissent être les objets auxquels ils appartiennent, peuvent être justement attribués à la loi ou propriété à laquelle iU- sont réductibles en tant qu'effets naturels. 3" Toute loi générale du monde physique e.^t dite bonne lorsqu'elle produit de bons effets dans la sphère où elle s'exerce. Ainsi la gravitation est une loi bienfaisante, parce que son opération uniforme contribue au plus grand bien, à la plus grande beauté, à la plus grande perfection du monde. La conclusion générale qui se tire de ces trois principes, c'est que nul effet particulier dérivant d'une loi générale qui est bonne no peut être considéré comme mauvais.

TurnbuU applique à la philosophie morale la même méthode, les mêmes principes, les mêmes conclusions. La philosophie morale ne se distingue de la philosophie naturelle que parce que ses objets ne tombent pas sous les organes des sens; mais puisque c'est une science de fait, elle ne peut avoir une méthode ditïërente, et elle est fondée sur les mêmes principes : 1*^ Si le monde moral n'offre que des phénomènes qui ne puissent être ramenés à des lois générales, il est absolument inintelligible et ne peut être un objet de connaissance. 2" Une loi morale est dite générale quand l'expérience la signale agissant imiformément et invariablement dans la nature humaine. 3" Toute loi générale est bonne lorsque, dans le monde moral, elle contribue au bien, à la beauté et à la perfection de tout. D'où il suit que nul phénomène moral ne peut être absolument mauvais qui dérive d'une loi générale et bonne.

Nous ne pouvons trop relever la ferineté et l'énergie avec lesquelles TurnbuU s'élève contre les hypothèses. 11 ne se lasse pas de citer des paroles de ISewton ou de son commentateur Cotte. 11 ne croit jamais avoir assez solidement établi que, lorsque plusieurs faits analogues nous ont donné une loi d'expérience, il n'y a pas de raisonnements abstraits qui puissent prévaloir contre elle. Dans la philosophie morale , le raisonnement doit être appliqué

aux lois naturelles tirées de l'expérience, comme en physique les mathématiques sont appliquées aux lois que lexpérience a fournies. L'explication du système du monde est l'ouvrage de l'observation et du calcul ou du raisonnement. De même la science delà nature humaine doit reposer à la fois sur des principes tirés de l'observation immédiate, et sur d'autres principes déduits des premiers par voie de raisonnement. C'est là une métaphysique nouvelle, bien dill'érente de la métaphysique scholastique. «Mais, dit Turnbull, le mot de métaphysique étant tombé en mépris, au lieu de donner à ce traité le titre de Pn/icipes métaphysiques, ieVai simplement appelé Frincipes de philosophie morale. Je n'ai point à examiner les causes qui ont décrié les raisonnements métaphysiques ou dii moins leur nom ; mais , certes, il ne se trouvera personne qui ne considère l'intelligence, la volonté, les an'eclions, en un mot, nos pouvoirs moraux comme un sujet d'étude trèslégitime, c'est-à-dire d'expériences et de raisonnements. »

Après ces préliminaires, l'auteur expose ainsi l'objet de son ouvrage : « Y a-t-il des phénomènes moraux supposant des facultés , des dispositions , des aflections , qui se rapportent à des lois générales, et tendent, à l'aide de ces lois, à produire le bien, l'ordre, la beauté et la perfection dans le monde moral ? » De ces lois bienfaisantes l'auteur prétend conclure un sage et bon gouvernement du monde moral, et comme une suite de ce bon gouvernement l'immortalité de l'àme.

Donnons un exemple de la manière dont Turnbull applique la méthode expérimentale à l'un des phénomènes les plus importants de la nature humaine. « Nous ne sommes pas plus certains qu'il y a des sensations ou des impressions faites sur nos esprits au moyen de nos organes, que nous ne sommes certains que nous avons un pouvoir naturel d'agir, c'est-à-dire que des phénomènes du monde physique ou du monde moral dépendent, quant à leur existence ou à leur non-existence, de notre volonté. Que nous possédions un tel pouvoir sur divers phénomènes de notre corps et de notre esprit, c'est une pure matière d'expérience. La question

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de la conciliation de la liberté humaine avec les lois de l'ordre universel et la toute-puissance divine, si violemment agitée parmi les métaphysiciens de tous les temps, doit être renvoyée aux spéculations abstraites et n'a rien à démêler avec la question de fait que la conscience résout péremptoirement. 11 y a des choses qui sont en notre pouvoir, cela est un fait certain que toutes les langues ont recueilli et consacré, et sur lequel roule le commejce de la vie. Tout homme comprend ce que c'est qu'être libre, ce que c'est qu'avoir une chose en son pouvoir ou dépendante de lui. Il n'y a que les philosophes qui, tirant la connaissance de la nature humaine non de l'expérience, mais de je ne sais quelle subtile théorie de leur propre invention, s'écartent du coninmn langage et par conséquent ne sont pas compris par les autres et s'embrouillent eux-mêmes... Si le fait de la liberté est certain, il n'y a pas de raisonnement contre ce fait, mais tout raisonnement, quelque spécieux ou plutôt quelque subtil et embarrassant qu'il soit, s'il est contraire à un fait, ne peut être qu'un sophisme... Le fait de la liberté est aussi assuré que tout fait d'expérience et de conscience puisse l'ètie. » On chercherait en vain une telle théorie de la liberté dans Hutcheson, qui, confondant la question spéculative et abstraite avec la question psychologique, aboutit au doute <; on la trouverait encore moins dans Smith ; car il est curieux, et noiis aurions dû le remarquer ailleurs, que dans toute la Théorie des sentiments moraux il n'y a pas un seul chapitre ni même un seul paragraphe sur la liberté de l'agent moral, c'est-à-dire sur le fondement de toute moralité. Plus tard, nous verrons Reid suivre sur ce point son maître obscur d'Aberdeen, plutôt que ses deux illustres prédécesseurs de Glasgow.

Voici les points les plus saillants traités pai- TurnbuU : la liberté, chapitre 1 , page 25 ; — notre connaissance est progressive, elle suppose donc en nous un être capable de progrès; — désir perpétuel de nouvelles connaissances; — sentiment naturel de la

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