Voyez la leçon suivaiile
qu'il fonda en 1758 et qui dura plusieurs années. Elle comprenait un certain nombre de professeurs de l'Université d'Aberdeen qui cultivaient des sciences différentes dans un esprit commun, moral et philosophique. Ses membres les plus distingués étaient Jean Grégory, médecin philosophe, qui a laissé des ouvrages estimés; le docteur Georges Campbell, principal du collège Maréchal, professeur de théologie, auteur de la Fhilosophie de la rhétorique; le docteur Alexandre Gérard, professeur de théologie, bien connu par son Essai sur le goût et son Essai sur le génie; le célèbre docteur James Beatlie, poëte et philosophe, avec d'autres personnages très-honorables, physiciens, mathématiciens, naturalistes, théologiens. Cette société se réunissait une fois tous les quinze jours. Les membres s'entretenaient de leurs travaux particuliers, se communiquaient leurs écrits, et les perfectionnaient par une censure amicale ; ou bien un d'eux proposait une question qui était débattue à la réunion suivante. Celui qui la proposait était tenu d'ouvrir la discussion et de résumer les diverses opinions présentées sous la forme d'un essai qui demeurait dans les archives de la société. Chaque membre tirait le plus grand profit personnel, pour ses études et ses écrits, de ces discussions libres et sérieuses, et il en est sorti des ouvrages du plus grand mérite ♦.
Le plus original et le plus profond est, sans contredit, celui de Reid, intitulé Recherches sur l'entendement humain d'après les •principes du sens commun. 11 parut à la fin de 1763. C'était le fruit des études solitaires de Reid à New-Machar. Une seule question y est traitée, celle de la Perception externe; mais les conclusions auxquelles Reid arrive surpassent cette question. Le principe qu'il y établit, et que nous avons rappelé tout à l'heure, renverse de fond en comble celui de la philosophie do Locke, et avec lui l'idéalisme de Berkeley et le scepticisme de Hume. L'ou-
1. Voyez de cuiieux détails sur cette société dans la Vie de Beat lie par Forbes, Edinburgh, 1806, l. 1er, p. 03-3-; ainsi que dans la Vie du docteur Jean Cre'gory, en tête de ses œuvres.— Sur Beattie, voyez plus bas leçon xiie.
SIXIEME LEÇOX. — RETD 247
vrage entier est fondu d'un seul jet, rempli et animé par une seule et même pensée, celle de la grandeur et de la dignité du sens commun. On y rencontre les plus fines analyses des perceptions que nous devons à nos différents sens, une dialectique saine et forte, une polémique irrésistible, et en même temps ce mélange de sérieux et d'enjouement, de malice et de gaieté que les Anglais expriment par le mot d'humour. L'esprit y est tour à tour éclairé, élevé, charmé. Hume lui-même rendit justice au talent philosophique de Reid. Il est vrai que d'abord, sur une première vue, irrité d'une attaque qui partait visiblement d'une pensée morale et religieuse, il écrivit à Blair que « les ecclésiastiques devraient bien s'en tenir à leur ancien métier de se déchirer les uns les autres et laisser les philosophes discuter avec mesure, modération et civilité. » Mais, après avoir pris une plus grande connaissance de l'ouvrage qui lui avait été communiqué en manuscrit, il y reconnut «une œuvre profondément philosophique, écrite avec esprit et agrément. » Et au lieu de transmettre ce jugement à Blair, il voulut l'adresser directement à l'auteur; et il le fit, comme le dit M. D. Stewart, avec tant de loyauté et de bonne grâce , que ce serait faire injure à sa mémoire que de ne pas mettre sous les yeux du public un monument aussi honorable de son caractère.
« Grâce à l'obligeance du docteur Blair, j'ai eu l'avantage de voir votre livre que j'ai lu avec beaucoup de plaisir et d'attention : il est certainement très-rare qu'une œuvre aussi profondément philosophique soit écrite avec autant d'esprit et offre autant d'attrait au lecteur ; et encore ai-je à regretter la manière incommode dont j'en ai pris connaissance, n'ayant jamais eu l'ouvrage entier à ma disposition, et n'ayant pu suffisamment comparer les parties entre elles. C'est à ce motif que j'attribue principalement quelques obscurités qui, malgré la rigueur de vos analyses et de vos résumés, semblent encore couvrir votre système ; car je dois vous rendre la justice d'avouer que, lorsque j'entre dans vos idées, personne ne me parait s'exprimer avec plus de clarté, et
c'est un talent plus nécessaire que tous les autres dans la branche de littérature que vous avez cultivée. Il est quelques objections que je présenterais volontiers sur le chapitre De la vue, si je ne soupçonnais qu'elles naissent de ce que je ne le comprends pas suffisamment. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que, suivant le docteur Blair, mes premières objections dérivaient surtout de cette cause. Je m'en abstiendrai donc jusqu'à ce que l'ensemble de l'ouvrage soit sous mes yeux, et je n'élèverai, quant à présent, aucime difficulté sur vos conclusions. Je dirai seulement que, si vous avez pu répandre la lumière sur ces objets impor tants mais obscurs, loin d'en être mortifié, je serai assez vain pour réclamer une part du mérite, et je penserai que c'est du moins parce que mes erreurs n'ont pas trop d'incohérence entre elles que vous avez été conduit à faire un plus sévère examen et à reconnaître la futilité des principes sur lesquels je m'appuyais comme tout le monde.
« Désirant vous être de quelque secours, j'ai examiné votre style d'un bout à l'autre de l'ouvrage, mais il est réellement si correct et de si bon anglais, que je ne trouve rien qui mérite d'être relevé. Je ne vois à reprendre qu'un seul passage où vous employez l'expression hinder to dn au lieu de hindcr from doing, qui est la tournure anglaise; mais je ne saurais retrouver l'endroit où j'ai vu cette phrase. Je vous charge de mes compliments pour mes affectionnés adversaires , les docteurs Campbell et Gérard, ainsi que pour le docteur Grégory que je suppose dans les mêmes dispositions à mon égard, bien qu'il ne les ait pas ouvertement déclarées. »
Le meilleur éloge que nous puissions faire de la réponse de Reid, c'est de la trouver digne de la lettre de Hume ^ .
1. Nous liions celte réponse de Reid, non de la notice de M. D. Stewart qui nous fournit seulement la lettre de Hume, mais d'une pulilication intéressante : l.ife and corresj>ondence of David Hume, etc., by Rirton, 2 vol. in-8, Edinhurgli, ISifi. Voy. t. II, p. 154.
SIXIÈME rF.r.oN. — REin 249
" Collése (la Roi, 18 mars 1763.
« Monsieur,
« Lundi dernier, M. John Farquar m'a apporté votre lettre du 25 février, incluse dans une du docteur Blair. Je me trouve trèsheureux d'avoir eu le moyen, grâce à l'amitié du docteur Blair, de connaître voire opinion sur mon ouvrage ; et vous avez eu la bonté de me la communiquer directement d'une manière si polie et si amicale, que je vous dois de grands romercîments. Avoir jeté un regard attentif sur mon style, dans la vue de m'èlre utile, est une marque de candeur et de générosité dans un adversaire qui me toucherait vivement, quand même je n'y aurais aucun intérêt personnel, et je serai toujours fier de suivre un si aimable exemple. Votre jugement sur mon style me donne en vérité une grande consolation, car je me défiais beaucoup de moi-même par rapport à l'anglais, et je suis redevable aux docteurs Campbell et Gérard pour plusieurs corrections de cette sorte.
« En essayant de jeter quelque lumière nouvelle sur ces sujets obscurs, je désire avoir conservé un juste milieu entre la confiance et le désespoir. Mais que j'aie réussi ou non dans cet essai, je m'avouerai toujours votre disciple en métaphysique. J'ai plus appris de vos écrits en ce genre que de tous les autres ensemble. Votre système me paraît non-seulement bien lié dans toutes ses parties, mais aussi très-exactement déduit des principes communément reçus parmi les philosophes, principes que je n'avais jamais été tenté de révoquer en doute, jusqu'à ce que les conséquences que vous en avez tirées dans le Traité de la nature humaine me les eussent rendus suspects. Si ces principes sont solides, votre système est inébranlable; et on peut mieux juger s'ils sont solides ou non depuis que vous avez mis au jour le système entier qu'ils contiennent, qu'alors que la plus grande partie de ce système était encore enveloppée de nuages et de ténèbres. Je suis donc de votre avis que, si ce système est jamais démoli, vous avez le droit de réclamer une grande part de ce mérite, et pour avoir
marqué plus distinctement le but où il faut viser et pour avoir fourni l'artillerie nécessaire.
« Quand vous aurez sous les yeux la totalité de mon ouvrage, je regarderai comme une très-grande faveur si vous voulez bien m'en dire votre opinion; elle ne peut manquer de m'éclairer, qu'elle me convainque ou non. Vos afl'ectionnés adversaires, les docteurs Campbell et Gérard, aussi bien que le docteur Grégory, vous offrent respectueusement la réciprocité de vos compliments. Us sont tous les trois membres d'une petite société philosophique qui vous doit beaucoup par l'agréable occupation que vous lui avez fournie. Quoique nous soyons tous bons chrétiens, votre compagnie nous serait plus agréable que celle de saint Athanase ^; et, puisque nous ne pouvons vous avoir au tribunal, vous êtes plus souvent que personne traduit à la barre, accusé et défendu avec grand zèle, mais sans amertume. Si vous n'écrivez plus sur la morale, la politique ou la métaphysique, je crains que les sujets ne nous manquent. Je suis respectueusement, monsieiir, votre très-obligé et humble serviteur.