I. Ibid., vol. Il, Append., n° iv,p
question suivante : quand mon cerveau a perdu sa forme première, et que, quelques centaines d'années après, les mêmes matériaux sont combinés de nouveau avec assez d'art pour devenir un être intelligent, cet être est-il moi? ou, si deux ou trois êlres pareils se forment de mon cerveau, sont-ils tous moi, de manière à former tous un seul et même être intelligent ?
« Cela me paraît un grand mystère; mais Priestley nie tous les mystères. Il pense et se réjouit de penser que les plantes éprouvent jusqu'à un certain point des sensations. Quant aux animaux inférieurs, ils diffèrent de nous en degré seul ement : il ne leur manque que la promesse d'une résurrection. Cela étant, je ne vois pas pourquoi l'avocat du Roi ne recevrait pas l'ordre de poursuivre les brutes criminelles, et pourquoi, vous autres juges, vous ne leur feriez pas de procès. Vous avez de l'obligation au docteur Priestley qui vous enseigne une moitié de votre devoir que vous ignoriez complètement jusqu'ici. Mais j'oublie que je dois m'en prendre au législateur qui ne vous a pas donné des lois sur cette matière. J'espère, quoi qu'il en soit, que le jour où l'on amènera devant les tribunaux un animal, on lui accordera un jury composé de ses pairs.
« Je ne suis pas surpris que A^otre seigneurie ne soit que médiocrement contente d'un auteur français qui a récemment écrit sur la nature humaine *. D'après ce que j'apprends, ils sont tous devenus des épicuriens outrés. On se figurerait que la politesse française peut très-bien s'allier avec une bienveillance désintéressée,* mais, si nous les en croyons eux-mêmes, tout cela n'est que grimace ; c'est flatter à charge de revanche ; à peu près comme le cheval qui, lorsque son cou lui démange, se frotte contre son voisin, pom" que celui-ci lui rende la pareille. Je déteste les systèmes qui déprécient la natm'e humaine. Si c'est une illusion que de penser qu'il y a dans la constitution de l'homme quelque chose
1. Helvétius , de l'Esprit. Voyez Philosophie senslaliste au xviue siècle , leçon IV f.
SIXIÈMK LEÇON. — KEID 259
de respectable et de digne de son auteur, laissez-moi vivre et mourir dans cette illusion, plutôt que de m'ouvTir les yeux pour me faire voir mon espèce sous un jour humiliant et honteux. Chaque homme de bien se sent indigné contre ceux qui rabaissent ses parents ou son pays; pourquoi ne s'indignerait-il pas contre ceux qui rabaissent son espèce? Si je ne savais pas que les extrêmes se rencontrent quelquefois, je m'étonnerais beaucoup de voir des athées et de gi-ands thclogiens lutter comme si c'était à qui noircira et dégradera le plus la nature humaine. Toutefois, je trouve qu'en cela les athées sont les plus conséquents ; car, sûrement , de pareilles vues sur la natiire humaine tendent plus à favoriser l'athéisme qu'à mettre en honneur la religion et la vertu. »
Lord Kames, dans une nouvelle édition de ses Principes de morale et de religion naturelle, avait fortement combattu la théorie de la sympathie comme fondement de la morale. Rcid n'hésite pas à se joindre à son ami :
« 30 novembre 1778.
« J'ai toujours pensé que le système de la sympathie du docteur Smith était faux. En vérité, ce n'est qu'un raflinement du système de l'intérêt personnel; et vos arguments me semblent très-solides. Mais vous avez frappé d'une main amie qui ne casse pas la tête; et j'approuve très-fort les compliments que vous adressez à l'auteur ' . »
Mais les lettres les plus importantes de Reid à lord Kames sont celles qui se rapportent à des questions scientifiques. 11 est impossible de les donner toutes ici; citons-en du moins une, assez étendue 2, sur le domaine du raisonnement physique et celui du rai-