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Voyez Œuvres de M. l\I;iine de Biran, article Leihnitz

SIXIÈME LE(;0>. — KIM) v(; |

de la plump de Reid. A ce titre, nous en donnerons de longs fragments.

« 16 décembre 1780.

« Milord,

« Je vais répondre à la lettre du 7 novembre dont vous m'avez honoré. D'abord, je désavoue ce que vous paraissez ra'imputer, à savoir : que je me vante d'ignorer la cause de la gravitation. Ce n'est pas montrer de l'orgueil, à ce qui me semble, mais plutôt de l'humilité et de la candeur philosophique, que de confesser une ignorance dont on a le sentiment ; voilà comment je confesse la mienne.

« Votre Seigneurie pense que « ne pas croire aux hypothèses et aux conjectures relatives aux œuvres de Dieu, et se persuader qu'elles sont plutôt fausses que vraies, est une doctrine décourageante et qui tue l'esprit de recherche, etc. » II est vrai, m y lord, que je suis familiarisé avec la méthode de Bacon et de Newton ; j'ai pensé que cette méthode était la véritable clef de la philosophie naturelle, et la pierre de touche propre à nous faire distinguer dans la science ce qui est légitime et solide de ce qui ne l'est pas, et j'ai de la peine à croire que nous puissions dilîérer sur ce point si capital, pour peu que nous nous expliquions.

« Je ne prétends pas décourager l'homme dans ses conjectures ; je souhaite seulement qu'il ne les prenne pas pour des connaissances, et qu'il ne compte pas que les autres hommes les prendront pour telles. Les conjectuies peuvent être utiles dans la philosophie naturelle. Ainsi, quand j'observe un phénomène, je conjecture qu'il peut être dû à une certaine cause. Cela peut me conduire à faire des expériences ou des observations au moyen desquelles je découvrirai peut-être si cette cause est la véritable ou si elle ne l'est pas. Si je puis faire cette découverte, c'est un progrès dans ma connaissance, et j'en suis redevable à ma conjecture; mais tant que je me repose dans cette conjecture, mon

jugement reste en suspens, et j'ai seulement le droit de dire : Cela peut être ainsi, ou cela peut être autrement.

« Une cause dont on conjecture l'existence doit, si elle existe réellement, pouvoir produire l'effet dont il s'agit. Si elle ne le peut pas, le soupçon qu'on avait mérite à peine le nom de conjecture. Si elle le peut, il reste toujours à se demander : Existe-t-elle, oui ou non ? C'est là une question de fait qu'il faut soumettre à l'épreuve d'une évidence positive. Ainsi Descartes conjecturait que les planètes sont entraînées autour du soleil dans un tourbillon de matière subtile. La cause qu'il indiquait suffit pour produire cet effet : on peut donc lui donner le nom de conjecture. Mais l'existence d'un tel tourbillon est-elle évidente ? Si elle ne l'est pas, lors même que la non-existence de ce tourbillon ne serait pas évidente non plus, ce n'est qu'une conjecture qu'on ne doit pas admettre dans le respectable domaine de la philosophie naturelle *

« 11 convient d'expliquer ici ce qu'on entend par la cause d'un phénomène dans la philosophie naturelle. Le mot cause est tellement ambigu, que beaucoup de'gens pourraient en mal saisir le sens, et supposer qu'il signifie la cause efficiente, tandis que dans cette science il ne me paraît pas avoir jamais cette signification.

« Par la cause d'un phénomène, on n'entend rien autre chose que la loi de la nature dont ce phénomène est un exemple ou une conséquence nécessaire. La cause de la chute d'un corps vers la terre est sa gravité. Or la gravité n'est pas une cause efficiente,

1. Reid parle ici de la théorie des tourbillons en disciple trop fidèle de Newton, lequel n'a rendu justice ni à Leibnitz en mathématiques, ni encore bien moins à Descartes en physique. Descartes est le vrai père de la physique expérimentale et rationuelle, et sans lui ni Huyghens ni Newton n'eussent jamais été. C'est lui qui le premier a réduit le système du monde à un problème de mécanique. Les tourbillons, composés on non de matière subtile, qui entraînent les planètes et la terre vers le soleil selon les lois générales du mouvement, succédant aux symiiathies et aux antipathies de Kepler, étaient déjà un progrès immense et frayaient la route à la force centrifuge et centripète et à l'attraction.

mais une loi générale qui règne dans la natm-e, et dont la chute de ce corps est un cas particulier. La cause pour laquelle un corps qu'on lance en avant décrit une parabole, c'est que le mouvement de ce corps est le résultat nécessaire de l'action de la force projectile et de la gravité réunies. Or ce ne sont pas là des causes efficientes, mais seulement des lois de la nature. Nous ne cherchons donc dans la philosophie naturelle que les lois générales suivant lesquelles travaille la nature , et nous les appelons les causes des phénomènes qu'elles régissent. Mais de telles lois ne sont la cause efficiente de quoi que ce soit ; elles ne sont que la règle d'après laquelle opère la cause efficiente.

« Un physicien peut chercher la cause d'une loi de la nature; mais cela ne signifie pas autre chose que la recherche d'une loi plus générale, qui renferme cette loi particulière, et peut-être plusieurs autres sous celle-là. Il croyait que, si cet éther existait, la gravitation des corps, la réflexion et la réfraction des rayons de lumière, et plusieurs autres lois de la nature, pouvaient être la conséquence nécessaire de l'élasticité et de la force répulsive de l'éther. Or, en admettant l'existence de ce corps, son élasticité et sa force répulsive doivent être considérées comme une loi de la nature, et la cause efficiente de cette élasticité reste toujours cachée.

0 Les causes efficientes, dans le sens propre de ce mot, ne sont pas dans la sphère de la philosophie naturelle. Cette science a pour mission de tirer, par une induction légitime, des faits particuliers du monde matériel, certaines lois générales qui conduisent à de plus générales, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il faille s'arrêter. Ce travail achevé, la philosophie naturelle est au bout de sa tâche : nous avons alors sous les yeux la grande machine du monde matériel, analysée pièce à pièce, avec la connexion et la dépendance de ses ditférentes parties et les lois de ses différents mouvements. Il appartient à une autre branche de la philosophie de considérer si cette machine est l'œuvre du hasard ou d'une providence qui aurait eu de bons ou de mauvais desseins ; s'il n'y a pas un

premier moteur intelligent qui a fait le monde, et qui le meut suivant les lois découvertes par le physicien, ou peut-être suivant des lois encore plus générales dont nous ne pouvons que découvrir quelques branches; et si ce moteur fait tout par ses propres mains, pour ainsi dire, ou s'il emploie à exécuter ses desseins des causes efficientes secondaires. Voilà des recherches très-nobles et très-importantes; mais elles ne sont pas du ressort de la philosophie naturelle, el nous ne pouvons les faire par la voie de l'expérience et de l'induction, qui sont les seuls instruments à l'usage du physicien.

« Appelez cette branche de la philosophie théologie naturelle ou métaphysique, peu m'importe ; mais je pense qu'il ne faut pas la confondre avec la philosophie naturelle, et ni l'une ni l'autre avec les mathématiques. Le rôle du mathématicien est de démontrer les relations de quantités abstraites ; celui du physicien, de rechercher les lois du monde matériel par l'induction ; celui du métaphysicien, de rechercher les causes finales et les causes efficientes de ce que nous voyons et de ce que la philosophie naturelle découvre dans le monde où nous vivons.

« Quant aux causes finales, elles se montrent à découvert partout où nous portons nos yeux. Je ne puis pas plus douter si l'œil est fait pour voir et l'oreille pour entendre, que je ne puis douter d'un axiome mathématique ; cependant l'évidence ici ne vient ni de la démonstration mathématique ni de l'induction. En un mot, les causes finales, les vraies causes finales, apparaissent partout de la manière la plus claire, dans les cieux et sur la terre, dans la constitution de chaque animal et dans notre propre constitution tant physique que morale; elles sont très-dignes d'attention, et elles ont un charme qui réjouit l'âme.

« Quant aux causes efficientes, je crains bien que nos facultés ne nous les fassent que difficilement saisir, et ne nous donnent à leur égard que des conclusions générales. Je tiens pour évident que toutes les productions, tous les changements de la nature, ont une cause efficiente capable de les produire, et qu'un effet qui

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porte les marques les plus manifestes d'intelligence, de sagesse et de bonté' doit avoir une cause intelligente, sage et bonne. A l'aide de ces vérités et de quelques autres qui sont évidentes par ellesmêmes, nous pouvons découvrir les principes de la théologie naturelle, et en particulier ce principe, que Dieu est la première cause efficiente de toute la nature. Mais comment il opère dans la nature, soit immédiatement, soit par le ministère de causes efficientes secondaires auxquelles il aurait donné un pouvoir proportionné à leur rôle, je crains que notre raison ne soit pas en état de le découvrir, et que nous ne puissions guère que le conjecturer. Nous sommes portés par la nature à nous croire les causes efficientes de nos actions volontaires; et, par analogie, nous jugeons qu'il en est de même des autres êtres intelligents. Mais pour les œuvres de la nature, je ne saurais me rappeler un seul exemple où je puisse dire avec un degré suffisant de certitude : telle chose est la cause efficiente de tel phénomène, . . .

« Pour revenir à la question qui a occasionné ces longs développements, la question de savoir s'il est raisonnable de penser que la matière gravite en vertu d'un pouvoir qui lui est inhérent, et qu'elle est la cause efficiente de sa propre gravitation, je dis d'abord : c'est une question de métaphysique, qui n'intéresse pas la philosophie natui'elle, et qui ne peut être résolue affirmativement ou négativement par les principes de cette science. La philosophie naturelle nous informe que la matière gravite suivant une certaine loi ; elle ne nous apprend rien de plus. Je n'imagine pas d'expérience qui puisse décider si la matière est active ou passive dans la gravitation. Dire qu'elle est active, parce que nous ne percevons aucune cause externe qui la fasse graviter, ce serait im raisonnement hasardé, ce me semble, et en outre très-faible, puisqu'il se réduirait à ceci : Je ne perçois pas telle chose, donc elle n'existe pas.

« 11 m'est impossible d'apercevoir une bonne raison de penser que la matière possède un pouvoir actif; s'il était prouvé qu'elle en possède un , il n'y aurait aucune raison pour ne pas lui en

attribuer d'autres. Votre Seigneurie parle de la résistance au mouvement, et de quelques autres propriétés, comme s'il était reconnu que ce sont des pouvoirs actifs inhérents à la matière. Quant à la résistance au mouvement et à la continuation du mouvement, je ne sais trop si ces propriétés ne résultent pas nécessairement de ce que la matière serait inactive; et en supposant qu'elles impliquent l'activité , cette activité peut tenir à quelque autre cause.

« Je ne saurais concevoir distinctement un pouvoir actif d'un autre genre que celui que je trouve en moi-même ; et celui-ci, je ne puis le déployer que par la volonté, qui suppose la pensée. 11 me semble que si je n'avais pas conscience de mon activité personnelle, je ne pourrais jamais me faire l'idée d'un pouvoir actif d'après les choses qui m'environnent. Je vois une succession de changements, et non le pouvoir, c'est-à dire la cause efficiente qui les produit ; mais ayant acquis la notion de j»ouvoir actif par la conscience que j'ai de ma propre activité , sachant d'ailleurs que chaque production suppose un pouvoir actif dont elle émane, je puis en concevoir un de l'espèce de celui que je connais, c'est-àdire qui suppose la pensée et le choix, et qui se déploie par la volonté. Mais si ce pouvoir existe dans im être inanimé et sans pensée, j'ignore ce que c'est et ne puis en raisonner.

« Si vous concevez que l'activité de la matière est dirigée par la pensée et la volonté au sein de la matière , chaque particule matérielle doit connaître la situation et la distance de chaque autre particule du système planétaire; ce qui n'est pas, je le suppose, l'opinion de Votre Seigneurie.

« Je dois donc conclure que ce pouvoir actif est guidé dans toutes ses opérations par un être intelligent qui connaît à la fois la loi de gravitation, et la distance et la situation de chaque particule matérielle par rapport aux autres particules, dans tous les changements du monde matériel. Comment cette particule, dans les divers développements de son pouvoir actif, est-elle guidée

par un être intelligent ? c'est ce que je ne puis me représenter cpie de deux manières : ou bien le Dieu qui l'a créée prévoyait toutes les situations où elle se trouverait par rapport aux autres particules, et il l'a formée en conséquence, lui donnant une structure interne qui produit nécessairement tous les mouvements et les tendances au mouvement qui doivent se développer en elle dans la suite des siècles. Ce système fait de chaque particule matérielle une machine ou un automate, dont la structure ne ressemble en rien à celle des autres particules de l'univers. Telle est l'opinion de Leibnilz; elle ne m'inspire pas de préventions; je désirerais seulement savoir si elle est adoptée ou non par Votre Seigneurie. Une autre hypothèse, et c'est la seule que je puisse concevoir, consiste à penser que les particules de matière obéissent dans l'exercice de leur pouvoir actif à l'influence continue d'un être intelligent, influence qui se règle sm- leurs positions respectives. Dans ce cas, chaque particule serait comme un cheval guidé par son cavalier ; alors il ne faudrait pas, ce me semble, lui attribuer le pouvoir de la gravitation, mais seulement le pouvoir d'obéir à son guide. Je serais heureux de savoir si Votre Seigneurie choisit la première ou la seconde de ces deux alternatives, ou si vous en imaginez une troisième préférable aux deux autres.

« Je ne veux pas allonger celte lettre, qui est déjà démesurément longue, en critiquant les passages de Newton que vous citez. J'ai beaucoup d'égard pour ses opinions ; mais sur les points où je ne les partage pas, je crois que c'est lui qui se trompe.

« Les idées que je vous ai présentée? sur la philosophie naturelle dans cette lettre, je crois que je les dois à Newton; si dans ses scholies et ses questions il donne l'essor à sa pensée et pénètre quelquefois dans le domaine de la théologie naturelle et de la métaphysique, il faut lui pardonner ces digressions, qui ne font pas partie de sa physique, laquelle est contenue dans ses propositions et ses corollaires. Il y a plus : ces questions et ces conjectures me paraissent avoir du prix ; seulement je suis persuadé qu'il ne les

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a jamais regardées comme autant de points qu'on devait prendre pour accordés, mais comme des sujets de recherches.

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