‹ Philosophie écossaiseChapitre 71 sur 199 · THOMAS REID · texte numérisé non relu

THOMAS REID

En 1780, Reid renonça à l'enseignement; il demanda et obtint pour suppléant le lévérend Archibald Arthur, qui continua la tradition de ses doctrines dans l'Université de Glasgow'; et il consacra le reste de ses forces à mettre la dernière main à la partie de ses leçons qu'il jugea digne de voir le jour. Ni son corps ni son esprit n'avaient éprouvé les atteintes du temps. En i78.T, il publia les Essais sur Jes facultés inteUectxœUes, et en 1788 les Essais sur les facultés actives, c'est-à-dire la partie psychologique et morale de son enseignement. On peut dire de ces deux ouvrages qu'ils sont fort au-dessus et en même temps fort au-dessous des Recherches sur l'entendement Immain. Ils contiennent ime doctrine plus pleine et plus mûre ; il y a plus de fermeté et plus de précision dans les principes, plus d'étendue dans les conclusions. Mais on y chercherait en vain l'unité de composition, la vigueiu* et l'agrément de style qui font du premier ouvrage de Reid un livre éminent. Les Recherches se renferment dans les limites d'une seule question , mais elles la traitent profondément, et toutes les parties en sont admirablement disposées. Les Essais rappellent trop les défauts que M. D. Stewart reproche aux leçons de Reid : ils sont un peu décousus; les ditrérents chapitres s'y succèdent juxtaposés plutôt que liés fortement ensemble. Il n'y a ni prolixité ni langueur, mais un peu de sécheresse, ou du moins on n'y rencontre plus ces traits heureux, élevés et piquants, semés de toutes parts dans les Recherches. Ce sont des cahiers de professeur, rédigés sans beaucoup d'art, mais où l'on sent toujours la main dumaîtie.

1. Il a paiu à Glasgow, en 1803, un recueil des écrits trArcliib.ild Arthur, avec une notice sur sa vie. Discmirses on Iheulogical and literary subjects, by ihe laie révérend Archibald Arthur^ M. A.j profefisor of moral philosophy in ihe universily of Glasgow; villi an account of some partictilurs in his life and characler^by William Uidiardton, M. A,, professer of httmanily in Ihe universiiy of Glasgow.

Reid n'a pas cru devoir donner au public ses leçons sur le droit naturel et politique ; mais plus d'un indice certain nous autorise à penser qu'il y régnait un esprit lil)éral uni à une forte modération. Reid, comme Buike, comme Kant, comme Klopstock, applaudit au début de la révolution française, aux maximes de liberté civile et religieuse proclamées par l'Assemblée constituante. Plus tard, quand vinrent les excès et les crimes qui découragèrent les amis de la liberté d'un bout de l'Europe à l'autre, Reid prit en main la défense de la constitution anglaise contre l'esprit anarchique qui menaçait de passer le détroit; il défendit, et avec raison, la constitution de son pays, mais dans un esprit sincèrement libéral, en témoignant de son attachement aux grands principes de la révolution de 1688, fidèle jusqu'au bout à la tradition de la philosophie morale d'Hutclieson et du patriotisme écossais. Un discours qu'il prononça, le 28 novembre 1794, devant la société littéraire de Glasgow, contient sur le danger des innovations brusques en politique des observations judicieuses où l'esprit de réforme est opposé à l'esprit de révolution'. Il semble que c'est Hutcheson lui-même qui a écrit les passages suivants : « La révolution de 1(388 a été violente, il est vrai, mais nécessaire. Depuis nous n'avons pas eu de révolution, mais des améliorations graduées et pacifiques, selon l'esprit même de la constitution... Quiconque sait améliorer une constitution par des moyens pacifiques mérite les bénédictions d'une nation. Toute constitution qui contient une ouverture à de perpétuelles améliorations, au moyen de la liberté de la presse et du droit de pétition, et en donnant au peuple une partie du pouvoir législatif, est une constituUon qui peut toujoui's suppléer à ses imperfections et corriger ses erreurs. » Encore une fois, ce n'est pas là le langage d'un révolutionnaire, mais c'est celui d'un loyal réformiste. Hutcheson

1. Ces observatious nous out été conservées dans le livre pea connu que nous avons déjà cité, d'Arcbibald Arthur, le successeur de Reid, Di»co»r»M, e/c.,append. n» ii, p. 518.

et Smith l'avaient anticipé; Beattie, Ferguson et M. D. Stewart y sont demeurés fidèles.

Reid avait soixante-dix-huit ans lorsqu'il publia son dernier ouvrage. U avait acquis le droit de se reposer, mais il n'en abusa pas ; il continua de prendre part aux travaux de la société littéraire de Glasgow. A l'âge de quatre-vingt-six ans, il écrivit des Réflexions physiologiques sur le mouvement musculaire, et les lut à ses collègues quelques mois avant sa mort. Il l'attendait avec la résignation et les espérances d'un vrai philosophe. 11 avait perdu successivement sa femme et tous ses enfants, à l'exception d'une fille qui le soigna dans sa vieillesse. Quelques semaines après la mort de sa femme, il écrivait < à M. Dugald Stewart : « Par la perte de cette intime amie avec laquelle j'ai passé cinquante-deux années, je suis jeté dans une sorte de monde inconnu, à une époque de la vie où il n'est pas facile d'oublier les vieilles habitudes et d'en acquérir de nouvelles. Mais tout monde est le monde de Dieu, et je le remercie pom- les soutiens qu'il m'a laissés... J'ai plus de santé que je ne dévais en espérer à mon âge. Je sors, je m'occupe de lectures que j'oublie aussitôt ; je puis converser avec une personne si elle articule distinctement et se place à dix pouces de mon oreille gauche. Je vais à l'église sans entendre un mot de ce qu'on y dit. Vous savez que je n'ai jamais eu de prétention à la vivacité, mais je suis encore exempt de langueur et d'ennui. Je souhaite que vous n'ayez pas plus d'infirmités à mon âge. » Dans une autre lettre 2 adressée à im de ses amis les plus intimes, sur la mort d'une jeune femme : «Voir l'esprit croître en vigueur et en sagesse et se parer de toutes les aimables qualités quand la santé, la force et la vie dépérissent, quand la victime est sur le point d'être arrachée violemment à tout ce qui charmait l'imagination et flattait l'espérance, est un spectacle vraiment grand et instructif pour ceux qui en sont les témoins. Croire que

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