Ibid
l'àme périt à ce fatal moment, quand elle est puriQe'e par cette rude épreuve et préparée pour les plus nobles exercices dans une autre vie, c'est une opinion que je ne puis m'empècher de regarder avec mépris et pitié. Chez les vieillards, il n'y a pas plus de mérite à quitter ce monde sans regi-et qu'à se lever d'un festin quand on est rassasié. Lorsque j'ai devant moi l'aspect des inQrmités, des chagrins et des déguûts de la vieillesse, et lorsque j'ai déjà reçu plus que ma pari des biens de celle vie, je serais ridicule de m'inquiéter de sa prolongation; mais à vingt quatre ans, pour n'avoir aucune inquiétude à ce sujet, il m'aurait fallu, je crois, un effort magnanime. Ceux qui sont appelés à rendre de tels combats ne perdront pas sûrement lem- récompense. »
Dan» l'été de 1796, Reid fut saisi d'une maladie violente qui l'emporta en quelques jours. Dès les premiers symptômes du mal, il avait lui-même ' déclaré que « son espoir était qu'il ne tarderait pas à recevoir son congé. » 11 mourut le 7 octobre, à l'âge de quatrevingt-six ans.
D'après son biographe, Reid était petit, ou du moins sa taille était un peu au-dessous de la moyenne ; mais il avait une constitution d'athlète, et il était doué d'une force musculaire peu commune. Son visage exprimait fortement le recueillement et la concentration de la pensée; il s'éclaircissait à la vue d'un ami et ne laissait plus paraître que la bienveillance. Les traits les plus saillants de son caractère étaient une droiture inflexible, un attachement sans bornes à la vérité, et un empire absolu sur lui-même. Son esprit possédait les deux grandes qualités que, dans leur fière modestie, s'attribuaient Newton et Descartes : la puissance de l'attention et la fidélité à une bonne méthode -.
i.Ihid.
2. Lettre de Newton à Bentley : « Si j'ai renda quelque service an public, je ne le dois qu'a mon zèle et à ma patiente attention. — Descaites, Discours de la méthude .- « Pour moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit lût en rien plus parfait que celui dn eomninn; même j"ai souvent souhaite d'avoir la pensée aussi prompte ou l'imagination aassi nette et distincte, ou la mémoire aussi auijile ou aussi présente que quelques
Telle a été la vie de Reid, simple et unie, encore plus vide d'événements que celle d'Hutcheson et de Smith, et dont tout l'intérêt est dans le calme et régulier développement d'un caractère vertueux, d'une àme furte, d'un esprit du premier ordre. Elle offre la plus frappante analogie avec celle du philosophe de Kœnigsbergi. Kant aussi est parvenu jusqu'à l'âge de Reid, sans être sorti de sa ville natale et sans avoir exercé d'autie emploi que celui de bibliothécaire et de professeur. Ils ont eu tous les deux la même simplicité de mœurs, le même attachement à la vérité et à la vertu, la même modestie et la même indépendance, la même patience de méditation et la même méthode un peu diversement appliquée. Leurs doctrines ont des différences sensibles et des affinités profondes. Ils relèvent l'un et l'autre d'un maître commun qu'ils suivent sans le bien connaître, le vrai fondateur de la méthode psychologique, l'auteur ou le premier interprète du connais-toi toi-même. 11 y a, en effet, plus d'un trait de Socrate dans le sage allemand et dans le sage écossais. Ce qui distingue Socrate est aussi la puissance de l'attention, le bon sens et la méthode; mais il y a joint l'héroïsme du caractère, la grandeur et la sainteté du martyre. Kant et Reid ont attaché leurs noms à une lutte moins tragique, mais bien noble encore : eux aussi ils ont combattu les sophistes de leur temps ; ils ont revendiqué contre la philosophie à la mode la dignité de l'âme humaine; ils se sont proposé pour objet de délivrer leur siècle du scepticisme de Hume. Kant, entraîné et comme fasciné par son ingénieux adversaire, ne trouve d'asile assm'é que dans l'idée irréfragable du devoir. Reid, à la fois plus circonspect et plus résolu, moins systématique
autres. . . Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'beur de m'étre rencontré, dès ma jeunesse, en cei tains ciiemins qui m'ont conduit à des considérations et lies maximes dont j'ai l'oimé une méthode par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance, et de Télever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mou esprit et la comte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindie. »
1. Voyez le \olume qui suit : Philosophie de Ka.nt, leçon i-e, Iniroductiun^et le morceau intitule : Kant dam les dernières années de sa vie.
et plus dogmatique, estime que le sens commun suffit partout et toujours, en métaphysique aussi bien qu'en morale. Ils sont incontestablement les deux plus grands connaisseurs de l'esprit humain qu'il y ait eu au dix-huitième siècle. L'analyse de Kant est plus profonde peut-être, mais souvent aussi elle est très-artificielle; celle de Reid, plus bornée, est plus solide. L'un s'est fait un idéal de certitude placé si haut que, la vertu exceptée, tout appui lui manque pour y atteindre'; l'autre, qui poursuit un but plus rapproché et plus humain, y arrive plus aisément. On a dit que la révolution française avait traversé la liberté. La philosophie allemande a, en quelque sorte, traversé la vérité dans le vol des spéculations transcendentales. La philosophie écossaise s'y est arrêtée d'abord, sans tant de circuits, déployant moins de force et plus de sagesse.
t. Voyez le tome suivant, I'hilosophie de Kam, leçon vi«.
•i74 PHILOSOPHIE ÉCOSSAISE