RECHERCHES SUR L ENTENDEMENT
Mélapliysique de Reid. Recherches sur l'entendement humain. — Résumé de cet ouviage : I" Rériitation de la thcoiie des idées représentatives; théorie de la perception directe. 2" Rèlutation de la théorie dujiigenient comme perception d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. 3o Incapacité du raisonnement à établir les premiers pi incipes. Princi|ies négligés par les philosophes et restitués par Reid; princi|)e de véracité et de crédulité; principe de la stabilité des lois de la nature. 4° Théorie de la formation du langage. 5" Distinction de la voie d'analogie et de la voie de réllexion. Méthode psychologique. Kloge de Descaries comme le vrai fondateur de la philosophie moderne.
Il est temps de vous faire connaître Reid par ses ouvrages mêmes, de mettre sous vos yeux son entreprise philosophique, non phis seulement dans son caractère général, mai» dans ses procédés et dans ses résultats. Nous insisterons sur sa métaphysique, qui a renouvelé l'école écossaise et lui a donné un rang éminent parmi les écoles européennes. Mais Reid a traité aussi du beau et du bien, et sans y laisser une trace aussi profonde qu'en métaphysique, il a été moins ingénieux peut-être, mais beaucoup plus vrai que ses deux célèbres devanciers. Nous allons donc parcourir la métaphysique, l'esthétique et la morale de Reid, eu examinant successivement les Recherches sur V entendement humain^ les Essais sur ks facultés intellectueUes, et les Essais sur les facultés actives. Commençons par les Recherches sur l'entendement humain.
Vous connaissez l'occasion, le sujet et le but de cet ouvrage. L'occasion qui lui a donné naissance est la lecture du Traité de
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la nature humaine; son but est la léfutalion du scepticisme de Hume, qui confirmait et étendait celui de Berkeley en se fondant sur une théorie de Locke; son sujet est la Perception externe^ sujet à la fois borné et immense ; car il était impossible de soutenir ou de rejeter la certitude de l'existence du monde extérieur sans remuer les fondements de la certitude en général ; de sorte que la seule question agitée était grosse, pour ainsi dire, de celle qui comprend la philosophie tout entière. Tel est, en effet, le caractère des Recherches sur Voitcndeinent humain et au point de vue philosophique et au point de vue littéraire : sur le premier plan est une seule question profondément traitée dans ses moindres détails; mais tout ce qui est général est plutôt indiqué qu'établi, et, sinon relégué dans l'ombre, au moins placé sur le second plan et dans le fond du tableau. De toutes parts on entrevoit une philosophie nouvelle; mais elle ne parait que sous l'angle circonscrit d'une seule question. De là une clarté et une précision souveraine dans l'analyse de tous les phénomènes relatifs à la perception externe ; et en même temps une certaine indécision dans l'expression des principes généraux engagés dans la (fuestion particulière. Plus tard, les Essais sur les facultés intellectuelles dégageront et éclairciront ces principes. Ici ils sont encore dans le demi-jour d'une première découverte.
Si l'on nous demande quels sont les principaux résultats introduits dans la philosophie par les Recherches sur l'entendement humain, nous répondons qu'entre autres il y en a deux, aussi nouveaux que certains, et que Reid a établis avec une rigueur et une évidence qui ne laissent rien à contester. Reid le premier, du moins en Angleterre, a combattu et détiuit la théorie des idées représentatives de Locke, fondement commun de l'idéalisme de Berkeley et du scepticisme de Hume ; et, le premier encore parmi les philosophes modernes, non-seulement de l'Angleterre mais de l'Europe entière, il a montié le vice de la théorie qui fait du jugement la perception d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. Sur les ruines de ces deux théories
il a élevé une théorie nouvelle de la connaissance dont le principe est la puissance naturelle de juger et de connaître que l'esprit humain possède et qu'il exerce directement et spontanément sans l'intermédiaire chimérique des idées.
•jo Nous avons plus d'une fois exposé la théorie des idées de Locke et la polémique de Reid ^ ; il nous suffira aujourd'hui de résumer la partie des Recherches sur l'entendement humain qui se rapporte à cette théorie, en restant le plus près possible de la pensée et du langage de l'auteur.
Selon Locke, nous ne connaissons les objets extérieurs, comme tout le reste, que par nos idées ; la connaissance que nous avons des objets extérieurs est vraie ou fausse, selon que les idées que nous nous en formons sont exactes ; et ces idées sont exactes à la condition qu'elles soient conformes aux choses mêmes. Locke n'avait pas fait un grand effort en mettant au jour ce principe ; il le recevait, non pas seulement des pères de l'école sensualiste moderne, Hobbes et Gassendi, mais, en apparence au moins, des mains de toutes les écoles et de tout le monde. Le contraire de ce principe semble, en effet, de la dernière absurdité. Comment connaître véritablement une chose si l'idée que nous en avons n'est pas conforme à cette chose même ? Or, ce principe si naturel entraînait une conséquence immédiate qu'il couvrait de son autorité. Si la conformité de nos idées avec les choses est le fondement de la vérité de nos connaissances, la condition de la conformité de nos idées avec les choses ne peut être que leur ressemblance avec elles, comme, par exemple, une image vraie est celle qui ressemble à son modèle; il s'ensuit que nous ne connaissons véritablement les choses extérieures, comme toutes les autres, qu'au moyen d'idées qui en sont les images fidèles et qui nous les représentent exactement.
Ainsi s'était formée la théorie des idées représentatives ; et elle s'était répandue, comme elle était née, sans aucune contradiction
1. Prejueks essais, II et IV, et Philosophie sENsiALisTE, i^e leçon.
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et même sans aucun examen, sur la foi de son innocence et de son évidence. Elle avait même paru aussi ingénieuse que solide lorsque, en son nom , Locke était venu dire : Savez-vous pourquoi vous ne connaissez pas ou vous connaissez mal les qualités secondes de la matière, l'odeur, la saveur, le son, la couleur? C'est que vous n'en avez pas d'idées exactes, c'est-à-dire d'idées qui leur soient conformes, qui leur ressemblent, qui en soient l'image, qui vous les représentent fidèlement. En effet, quelle image peut-il y avoir d'une odeur, d'un son, d'une saveur, et quelle analogie y a-til entre la sensation de couleur qui m'affecte et tel ou tel arrangement des parties d'un objet? I/odeur, la saveur, le son, la couleur même sont de pures sensations de l'àme, qui nous avertissent qu'il y a dans les objets quelque chose qui les cause, sans nous faire connaître ce quelque chose, dans l'impuissance où nous sommes de nous le représenter. Au contraire, nous nous représentons fort bien les qualités premières de la matière, la forme et l'étendue : voilà pourquoi nous les connaissons. La distinction des qualités secondes et des qualités premières de la matière, empruntée par Locke à Descartes, avait obtenu le succès le plus général et le plus mérité; et il ne faut pas perdre de vue que, dans la pensée de Locke, cette distinction se rattachait étroitement à la théorie des idées représentatives comme fondement de toute vraie connaissance. Berkeley accepta cette théorie comme tout le monde ; mais, à l'étonnement universel, il la tourna i contre les qualités premières de la matière. Le fond de toutes les qualités premières, c'est l'étendue; et l'étendue, c'est la solidité, c'est l'impénétrabilité, c'est la résistance. Or, est-il plus possible de se représenter la résistance que l'odeur, le son ou la saveur ? Quelle image peut-il y avoir de la résistance ? En quoi l'idée en moi de quelque chose qui résiste ressemble -t-elle à ce quelque chose hors de moi? Est-ce que l'idée de la résistance est résistante? Est-ce que l'idée de l'étendue est étendue ? Mais si l'idée de la résistance