Premiers essais, ii
et celle de l'étendue ne sont ni étendues ni résistantes, elles ne sont donc pas les images fidèles de la résistance et de l'étendue ; elles ne les représentent donc pas exactement. Donc, nous ne connaissons pas plus les qualités premières que les qualités secondes des corps ; et comme nous ne pouvons connaître les corps que par leurs qualités, l'ignorance de celles-ci entraîne l'ignorance de ceux-là . Ce qu'on appelle la matière n'est donc en réalité pour nous que la cause inconnue de nos sensations. Cette cause, cet être que nos sensations nous révèlent, c'est Dieu luimême. Il n'y a que des esprits, l'esprit humain qui perçoit les idées, et l'esprit suprême qui nous les donne à ceitaines conditions. La matière est donc une chimère, et le matérialisme une hypothèse ridicule.
Ce raisonnement est invincible quand on part de la théorie des idées représentatives ; il l'est tellement, que les esprits rigoureux qui admettaient la théorie de Locke en acceptèrent la conséquence. Collier I, parti des principes de Locke comme Berkeley, arriva à la môme conclusion ; et toutes les objections que l'on fit à Berkeley n'ébranlèrent pas un moment cet homme aussi sincère qu'ingénieux, parce que toutes ces objections laissaient entier le fondement sur lequel reposait son idéalisme, la théorie des idées représentatives. Le lien qui unit cette théorie et l'idéalisme est tellement intime que, dans la solitude de New-Machar, Reid lui-même, avant d'en venir à douter de l'une, fut un moment tenté d'adopter l'autre. C'est ce que lui-même nous apprend dans ce curieux passage du chapitre 10 du n^' -Essai sur les facultés intellectuelles de l'homme^: <■( Si j'ose parler de mes propres sentiments, il fut un temps où je croyais si bien à la doctrine des idées, que j'embrassai, pour ètje conséquent, tout le système de Berkeley. Mais de nouvelles conséquences tout aussi rigoureuses, mais pour moi plus pénibles à adopter que la non-exi^^lence de la
1. Clavit universalis, etc., Loiiil. 1715. '2. Tiadiicliondc M. JuiiflVoy. t. III, p. l'iO.
matière, s'étant révélées à mon esprit, je m'avisai de me demander sur quelle évidence reposait donc ce principe célèbre, que les idées sont les seuls objets de la connaissance. Depuis quarante ans que cette pensée m'est venue, j'ai cherché cette évidence avec impartialité et bonne foi, mais je n'ai rien trouvé que l'autorité des philosophes. »
Cette autre conséquence de la théorie des idées représentatives, plus pénible à Reid que l'idéalisme de Berkeley, était le scepticisme de Hume. Avec l'idéalisme de Berkeley, on échappait infailliblement au matérialisme, on conservait la foi dans l'existence de l'esprit, sujet de toutes nos idées, et dans l'existence de Dieu, cause première de toutes ces idées et de notre esprit luimême. Hume 1 vint qui mit à néant toutes ces croyances, et détruisit l'esprit au même titre que Berkeley avait détruit la matière dans ses qualités premières , et que Locke avait enlevé les qualités secondes à notre connaissance. Si aucune de nos idées sensibles ne ressemble et ne peut ressembler à un objet matériel , étendu, figuré, sonore, etc., à plus forte raison, nulle idée, quelle qu'elle soit, ne peut ressembler à un être spirituel ; il implique qu'on se représente l'esprit ; toute représentation qu'on s'en formerait ne serait qu'un ouvrage de l'imagination, une pure chimère. L'esprit, dit-on, est la cause et la substance de nos idées ; mais il n'y a ni cause ni substance, car on ne peut se représenter ni une substance, ni une cause. Les sens nous attestent et nous nous représentons très-bien une succession de mouvements, mais non la prétendue force qui les produit. La vue et le tact nous montrent le mouvement de telle bille, puis le mouvement de telle autre bille.: mais que le mouvement de la première soit la cause du mouvement de la seconde, qu'il y ait dans la première une puissance qui agisse réellement sur la seconde, les sens ne nous montrent rien de pareil, et nous n'avons aucune connaissance vraie de cette puissance, puisque nous n'a-