Premiers essais, m et \i
vons aucune idée ni de sensation ni de réflexion qui y soit conforme. 11 en est de même de la substance en général, et particulièrement de la substance que nous sommes. La conscience, aidée de la mémoire , nous atteste la présence et la succession de telle sensation, de tel jugement, de tel raisonnement ; en un mot, de telle idée, de tel phénomène : mais quant au prétendu substratum de tout cela, la conscience ne l'a jamais aperçu, et elle ne peut se le représenter. A quelque moment, dit Hume , que j'observe ce qui se passe en moi, ma conscience et ma réflexion n'atteignent que tels et tels phénomènes, et jamais leur prétendu sujet d'inhérence. L'idée de la substance n'est donc pas une idée vraie, puisque son objet échappe à toute prise et à toute représentation. S'il n'y a point de substance de nos facultés et de nos idées, à plus forte raison n'y a-t-il pas une telle substance qui soit identique et une ; il n'y a donc pas lieu de rechercher si cette substance est spirituelle ou matérielle. Comme il n'y a pas d'idée réelle et déterminée qui représente cet inconnu qu'on appelle la matière, il y a encore moins d'idée réelle et déterminée qui représente cet autre inconnu qu'on appelle l'esprit. La matière n"est en réalité que la succession des phénomènes extérieurs , attestés par les sens. L'esprit n'est que la succession des phénomènes intérieurs attestés par la conscience. L'esprit est le lien que nous imaginons entre ces derniers phénomènes; c'est là tout leur substratum; ce substratum n'est qu'un mot. 11 est absurde de se demander si ce sujet imaginaire est doué ou non d'immortalité. Il est tout aussi absurde de se demander si, par delà tous les phénomènes, il y a un temps et un espace que nous ne pouvons nous représenter, ou que nous nous représentons à la condition de les réduire à une suite plus ou moins considérable de phénomènes externes ou internes. Il est plus absurde encore de se demander s'il y a ou s'il n'y a pas une cause et une substance première, quand nulle cause et nulle substance ne nous est réellement connue.
Vous voyez se dérouler tout le scepticisme de Hume ; il ne
SEPTIÈME LEÇON. — UEID 281
laisse subsister que de purs phénomènes i, des sensations qui ne peuvent représenter aucun objet, et des idées qui se succèdent sans aucun sujet réel dont la destinée nous puisse intéresser. La connaissance ne portant que sur des idées, sa seule loi est celle de l'association des idées. Des idées diversement associées produisent des effets divers. Tel groupe d'idées associées de telle façon nous fait croire qu'elles ont au dehors de nous des causes ; de là les objets, les corps. Tel autre groupe d'idées nous fait croire qu'elles ont un sujet, une substance qui les soutient ; de là l'âme, le moi. Une autre association d'idées nous incline à penser que ce moi est libre ; ainsi de suite. Nous avons raison de croire toutes ces choses, puisque, en les croyant, nous obéissons à la loi d'associa tion des idées qui est notre loi suprême. Mais si ces croyances suffisent au vulgaire, le philosophe doit s'en rendre compte au moyen du jeu des idées particulières ou générales, se combinant suivant certains rapports, sans que l'homme sorte jamais de leur enceinte. Cet absolu scepticisme était aussi inévitable que l'idéalisme de Berkeley, si on admettait la théorie des idées représentatives comme condition de toute connaissance. Reid, qui avait pu consentir un moment à l'idéalisme de Berkeley, repoussait de toutes les puissances de son âme le scepticisme de Hume. Or, pour y échapper, il lui fallait mettre en question la théorie des idées représentatives dans laquelle, comme tout son siècle, il avait été nourri et élevé.
L'esprit qui a présidé à l'entreprise philosophique de Reid est partout marqué dans les Berherchcs sur l'entendement humain, mais il est plus particulièrement empreint dans les passages suivants. « Dédicace des Recherches, adressée au chancelier de l'Université d'Aberdeen -... Je vous avoue, milord, que je n'aurais jamais songé à révoquer en doute les principes généralement reçus
1. Premiers ESSA'S, vin, Merian, sur le phénomenisme de Hume.
2. Nous nous seivons de r;incieiiiie tiadnciion anonyme, en '2 vol. in-:2, Aiusterdain, 17G8, revue par M. Jouffroy.
touchant l'entendement humain, si je n'eusse lu un Traité de la nature humaine, publié en 1739. L'ingénieux auteur de cet ouvrage a élevé sur les principes de Locke, qui n'était certainement pas sceptique, un système complet de scepticisme... Ses raisonnements m'ont paru justes; en conséijuence, j'ai cru qu'il était à propos de remonter aux principes sur lesquels ils étaient fondés, et de les rappeler à l'examen; autrement, je me voyais dans la nécessité de recevoir les conclusions qu'il en tirait ^... Un esprit sain peut-il admettre ce système sans répugnance? En vérité, cela me paraît impossible. Je suis persuadé qu'un scepticisme absolu n'est pas plus destructif de la foi du chrétien que de la science du philosophe et de la prudence de l'homme de sens.... Je suis entré, pour ma propre satisfaction, dans un examen sérieux des principes sur lesquels le système sceptique est fondé, et je n'ai pas été peu surpris de trouver qu'il avait pour base unique une hypothèse fort ancienne à la vérité et universellement reçue des philosophes, mais qui ne m'en parait pas plus vraie pour cela. Cette hypothèse est que rien n'est perçu que ce qui est dans l'entendement qui le perçoit, que nous ne percevons pas réellement les choses extérieures, mais seulement certaines images intellectuelles qui les représentent et qu'on a appelées impressions ou idées. S'il est vrai que je ne perçoive que des impressions, des images, des représentations des choses, je ne suis sûr que de l'existence de ces représentations, et je ne saurais en inférer celle d'aucune autre chose, puisque je ne perçois réellement d'autres êtres que ces représentations.... Je crus déraisonnable d'admettre, sur la seule autorité des philosophes, une hypothèse qui, à mon avis, renversait toute philosophie, toute leligion, toute vertu et le sens commun ; trouvant, d'ailleurs, que tous les systèmes que je connaissais sur l'entendement humain avaient pour base cette hypothèse singulière, je résolus de faire de nouvelles recherches sur ce sujet, sans avoir égard à aucune hypothèse. »
l.TiHil. de M. Joullroy, t. Il , p. 3, etc.
sicptikmî: leçon. — ukid 283
Ainsi l'objet que s'est proposé Reid, le motif qui lui a inspiré ses méditations et ses recherches, c'a été la résolution de combattre le icepticisme de Hume qui révoltait son cœur aussi bien que sa raison ; son honneur est de l'avoir combattu comme on ne l'avait point fait encore, en l'attaquant dans son principe, dans la théorie, unanimement acceptée depuis Locke, des idées représentatives comme condition de la connaissance du monde extérieur. Là est le titre original de Reid, et ce qui lui donne une place à part dans l'histoire de la philosophie. Kant aussi s'est proposé de réfuter le scepticisme de Hume, mais il a choisi un terrain tout difierent. Reid est le premier ou plutôt il est le seul qui ait compris toute la portée de la théorie des idées représentatives; c'est à la destruction de cette théorie que son nom demeurera attaché; c'est en quelque sorte par cette brèche qu'il a pénétré dans le scepticisme de Hume, et qu'il l'a ruiné en ruinant aussi la philosophie de Locke. Plus tard, l'entreprise de Reid deviendra plus générale, mais c'est par là qu'il a commencé ; luimême, à la fin de sa carrière, en répondant aux éloges que lui avait adressés son ami Grégory, il convient, malgré toute sa modestie, que, s'il a fait quelque chose de bon et qui lui soit propre, c'est l'abolition de la théorie des idées. M. D. Stewart nous a conservé un fragment de cette lettre écrite quelques années avant la mort de Reid, le 20 août 1790. « Je manquerais de franchise ' si je ne faisais l'aveu que je trouve quelque mérite dans ce que vous vous plaisez à nommer ma philosophie: mais je pense qu'il réside principalement dans la mise en question de la théorie commune des idées ou images des choses dans Vespiit, considérées comme les seuls objets de la. pensée, théorie fondée sur des préjugés si naturels et si universellement reçus qu'elle a pénétré dans la structure même du langage. Et encore si je vous racontais en détail ce qui m'a conduit à révoquer en doute cette théorie, après l'avoir longtemps tenue pour évidente et incontes-