I. Voyez la Notice déjà citée
îso4 PHILOSOPHIE ECOSSAISE
table, vous penseriez comme moi qu'il y a eu beaucoup de hasard dans cette affaire. Cette découverte a été l'œuvre du temps et non du génie. Berkeley et Hume ont plus fait pour la produire que celui même qui l'a rencontrée; et à peine peut-on m'attribuer dans la philosophie de l'esprit humain une seule observation qui ne découle facilement de la destruction de ce préjugé. »
Telle est, en effet, l'œuvre de Reid, et nous la tenons pour consommée et définitive; car, depuis 1763, c'est-à-dire depuis plus d'un demi-siècle, il ne s'est présenté personne qui ait osé relever la théorie abattue. C'est Reid qui lui a porté le dernier coup. Il a démontré, par l'analyse à la fois et par la dialectique, que la ressemblance de l'idée à son objet n'est nullement la condition de la connaissance réelle de cet objet, et que la seule condition de la perception externe est, avec une impression faite sur les sens, la puissance de connaître que la Providence a donnée à l'esprit humain.
En présence d'un objet quelconque, quand une impression est faite sur nos organes à l'état sain, il en résulte dans l'âme un phénomène qui s'appelle la sensation. Sil'àme n'était douée que de la faculté de sentir, jamais elle ne sortirait d'elle-même. Elle aurait beau donner son attention pendant l'éternité à ime sensation, par exemple à celle d'odeur, de saveur, de son, de couleur; elle n'y découvrirait jamais qu'une sensation, c'est-à-dire une affection de l'àme. La prétendue vertu représentative de l'idée de sensation est d'abord une chimère, et de plus elle ne conduirait point à la connaissance légitime du monde extérieur, car il ne suffirait pas qu'une sensation représentât un objet, il faudrait qu'elle le représentât fidèlement; pour cela il faudrait que l'âme pût comparer la sensation qui est en elle avec son objet qui est au dehors pour juger de leur ressemblance. Mais alors le païalogisme est manifeste. Puisqu'il faut connaître l'objet pour savoir si l'idée de sensation lui est conforme ou non, nous pouvons donc connaître l'objet par une autre voie que par l'idée. En découvrant la ressemblance de l'idée à son objet connu, nous ne
îerions autre chose que confirmer une connaissance acquise ; nous n'expliquerions pas comment nous l'avons acquise pour la première fois. Toute philosophie qui n'admet d'autre faculté que la sensation, y ajoutât-elle l'hypothèse des idées représentatives, est une philosophie condamnée à l'impuissance et qui n'en sort qu'au moyen de paralogismes.
Comment donc se fait-il que l'àme, dès que la sensation lui est donnée, perçoit son objet? La seule réponse raisonnable est d'avouer que le fait étant certain suppose nécessairement dans l'àme un pouvoir, une faculté qui l'a pu produire. Sentir est un fait ; percevoir l'objet de notre sensation en est un autre, qui doit être rapporté à une autre faculté. Il y a donc en nous une faculté différente de la sensation, que Reid appelle perception, et qui, une fois la sensation accomplie, nous fait juger, par un instinct impérieux et irrésistible, que l'objet de cette sensation existe réellement.
C'est avec la même simplicité que Reid rétablit la croyance universelle à l'existence de l'esprit.
Hume badine sur le substrattim de nos idées ; il prie qu'on veuille bien le produire à la lumière de la conscience. Il est aisé de répondre que si ce substratum n'est pas un objet direct de la conscience, il ne peut pas y avoir un seul phénomène de conscience sans que nous le concevions comme appartenant à un être, et qu'ainsi c'est un fait de conscience que nous croyons à la réalité de cet être, bien que la conscience ne l'atteigne pas immédiatement. Il faut poser à Hume cette question : Plusieurs idées, plusieurs sensations, plusieurs actes, plusieurs jugements, etc., se succèdent sous l'œil de la conscience. Hume admet cela; est-ce donc qu'il ne rapporte pas ces dilTérents phénomènes à un seul et même être, par exemple, à M. Hume, qui est tout entier sous chacun d'eux, qui est identique sous leur diversité, qui n'est ni diminué ni augmenté dans l'augmentation ou la diminution de chacun de ces phénomènes, et qui dit, moi, encore moi, toujoiMs moi? Est-ce que chacun de nous ne croit pas être une per-
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sonne identique et une, tandis qu'il n'y a ni deux sensations, ni deux idées, ni deux actes, ni deux phénomènes de conscience qui soient identiques entre eux? Toutes les aperceptions directes de la conscience sont successives. Il ne se peut donc que l'être identique et un tombe sous une aperception de conscience ; mais nous ne pouvons apercevoir aucun des phénomènes qui se succèdent sans juger que tous ces phénomènes, si divers qu'ils puissent être, se rapportent à un seul et même être que nous sommes. Ce jugement, qui intervient dans toute aperception directe de la conscience, est accompagné d'une croyance invincible à la réalité de son objet.
D'où nous viennent ces persuasions, ces croyances, ces convictions? De nos facultés et de leurs lois. Il n'y a pas une force naturelle qui n'ait sa loi ; de même nos facultés ont leurs lois : ces lois sont les principes constitutifs de notre nature, et en quelque sorte les instincts de notre intelligence ; elles composent ce qu'on appelle le sens commun de l'humanité. La philosophie est un labeur ridicule et dangereux, ou elle est l'expression lidèle des faits, comme la physique, la chimie et les sciences naturelles. Si la philosophie esl une science de faits , elle doit recueillir religieusement ces faits éminents qui dominent tous les autres, à savoir, les principes du sens commun. Le scepticisme, qui renie le sens commun et nos croyances naturelles, est donc contraire à une saine philosophie. Hume a beau nous donner son scepticisme comme le dernier mot de la philosophie; ce n'est que le dernier mot de la philosophie de Locke; et entre la philosophie rie Locke et le sens commun il n'y a pas à hésiter : il faut abau' donner l'une et s'attacher inflexiblement à l'autre.
Voilà cette philosophie du sens commun dont l'établissement est la fm de tous les travaux de Reid. On la trouve ainsi désignée par Reid lui-même à toutes les pages de son livre et dans le titre même : Recherches sur V entendement humain, d'après les principes du seiw commun, avec cette épigraphe tirée de Job : C'est l'inspiration du Touf-Puissuid qui leur donne l'intelligencei
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Eu ellel, le sens commun est dans Ihumanité l'inspiration du Tout-Puissant et la marque certaine d'une même et céleste origine.
Le premier pas de l'établissement de la philosophie du sens commun est la réfutation de la théorie des idées représentatives. Nous venons de voir comment Reid détruit et remplace cette théorie. Il poursuit son œuvre en faisant également justice d'une autre théorie qui tient intimement à celle des idées : je veu.v parler de la théorie du jugement comparatif.
II. Lorsque au lieu de puissances naturelles capables de connaître directement les choses, il n'y a plus dans l'entendement que des idées sur lesquelles se foiment toutes les connaissances, juger ne peut plus être un acte simple de l'esprit qui nous révèle d'abord les existences ; c'est nécessairement une opération compliquée fondée sur la comparaison des idées, et aboutissant à la découverte du rapport de convenance ou de disconvenance qu'elles ont entre elles. Cette théorie du jugement a passé de VEssai sur l'entendement humain dans toutes les logiques européennes, dans celle d'Hulcheson comme dans toutes les autres. Selon ces logiques, la première opération de l'esprit est la simple appréhension, comme elles disent, à savoir, l'acquisition des idées; la seconde est le jugement. Les idées par elles-mêmes ne sont pas de vraies connaissances; il faut que le jugement s'y applique, et, par leur comparaison et la perception de leur rapport, en tire la connaissance. Reid a fait voir que cette histoire de la connaissance est radicalement contraire aux faits, que le jugement est la première opération de l'esprit ; qu'il nous fait connaître les êtres sans passer par la comparaison impossible d'idées qui ne sont pas encore, puisque les idées, loin d'être les matériaux de nos jugements, en sont les résultats. Prenons, par exemple, la manière dont nous acquérons la connaissance de notre personne. Tant qu'il n'y a sous l'œil de la conscience aucune sensation ou aucune opération, nous sommes pour nous-mêmes comme si nous n'étions pas. Dès qu'il y a une sensation ou une
opération aperçue par la conscience, nous jugeons que cette sensation ou cette opération appartient à un sujet qui est nous ; c'est ainsi que nous nous connaissons nous-mêmes, d'après la logique de la nature. Voici le procédé contraire de la logique de l'école. La connaissance suppose un jugement ; le jugement exprime un rapport de convenance et de disconvenancc entre deux termes que l'on compare, et ces deux termes sont deux idées. Ici les deux idées doivent être l'idée d'un phénomène de conscience, par exemple, une idée de sensation, comme parle Locke, puis l'idée de ma personne. Il faut comparer ces deux idées, préalablement obtenues, pour savoir si elles conviennent entre elles, et affirmer l'une de l'autre. Nous avons déjà fait voir l'absurde paralogisme qui contient ce procédé artificiel. Pour savoir si je suis, je suppose déjà que j'ai l'idée de mon existence; mais la rechei'che est terminée si j'ai une telle idée. C'est, il est vrai, comme s'il n'y avait rien de fait, car cette idée est destituée de toute réalité; elle n'est qu'un dos deux termes de la comparaison nécessaire pour me permettre d'affirmer que j'existe. Ces deux termes sont des termes abstraits, puisqu'ils n'impliquent pas l'existence réelle; de sorte que voilà des abstractions placées au début de la vie intellectuelle et chargées de fonder un jugement d'existence. Autant d'hypothèses, et d'hypothèses contradictoires. Reid n'a pas pris la peine de les suivre dans toutes les absurdités qu'elles renferment i, mais il a montré que tout cet échafaudage d'opérations artificielles est superflu, et que, comme il le dit fort bien, dès que la sensation est aperçue par la conscience, l'esprit découvre à la fois, sans aucun préalable, le corrélatif et la relation, c'est-à-dire le sujet que nous sommes et le rapport d'inhérence qui unit la sensation et le sujet sentant.
Chap. 11, section 4. aie jugement et la croyance précèdent quelquefois la simple appréheimon 2.
1. Nous avons jiiis cette peine, Premiers essais, ii, et 2e série, t. III, Examen
DE LA PHILOSOPHIE DE LoCKE, leçons Xlie, Xllie et Xive.