I. Tiadaclion française, t. II. p
vrais, il ne s'ensuit point qu'ils y soient déterminés par un principe naturel et primitif, je répondrais premièrement que les considérations politiques et morales ne peuvent avoir sur nous aucune influence, avant que nous soyons arrivés à l'âge où l'on raisonne et où l'on réfléchit. Or l'expérience atteste que les enfants disent invariablement la vérité, avant qu'ils soient en état de s'élever à de pareilles considérations. Je répondrais en second lieu que toutes les fois que des considérations de cette nature nous déterminent, nous en avons nécessairement conscience et pouvons le reconnaître par la réflexion. Or j'ai beau réfléchir le plus attentivement possible sur mes actions, je ne sens point qu'en disant la vérité dans des occasions ordinaires, j'y sois engagé par des motifs de morale ou de politique ; je trouve, au contraire, que la vérité est toujours sur le bord de mes lèvres, et qu'elle s'en échappe naturellement, si je ne m'y oppose ; pour quelle sorte, il n'est pas besoin d'avoir de bonnes ou de mauvaises intentions; c'est au contraire quand je n'ai aucun but, aucune intention, qu'elle sort le plus inévitablement. 11 est, j'en conviens, des tentations de mentir qui seraient trop puissantes pour que le principe de véracité leur résistai, s'il n'était soutenu par des sentiments d'honneur et des principes de vertu. Mais, hors de ces occasions particulières, nous disons toujours la vérité par instinct; et c'est cet instinct qui est le principe dont nous parlons. Cet instinct produit une connexion réelle entre la parole et la pensée, et, par cette connexion, la parole devient le signe de la pensée ; ce qui n'aurait jamais pu s'exécuter par une autre voie. Et bien que cette connexion soit accidentellement brisée par le mensonge et l'équivoque, cependant ces anomalies étant comparativement peu nombreuses, l'autorité du témoignage des hommes en est affaiblie, mais non renversée.
« Le second principe que l'Être suprême nous a donné en partage est une disposition ou un penchant à s'en rapporter à la véracité des autres et à croire à ce qu'ils nous disent. Ce principe est le pendant de l'autre; et comme nous avons appelé le premier
SEPTIEME LEÇO\. — REID 295
principe de véracité, nous nommerons celui-ci, faute d'une expression plus propre, principe de crédulité. Il gouverne sans bornes et sans exception tous les enfants jusqu'à ce qu'ils se soient aperçus qu'on les a trompés, et il a toujours une très-grande force dans tout le cours de la vie.
« Si la nature avait laissé l'esprit de celui qui parle dans un parfait équilibre, sans aucun penchant à dire le vrai plutôt que le faux, les enfants mentiraient aussi souvent qu'ils diraient la vérité, jusqu'à ce que leur raison fût assez mûre pour leur faire sentir les inconvénients du mensonge, ou que leur conscience leur en fit apercevoir l'immoralité. Si, d'un autre côté, la nature avait laissé l'esprit de celui qui écoute dans un parfait équilibre, et sans aucune inclination à croire plutôt qu'à ne pas croire ce qu'on lui dit, nous n'ajoiiterions foi à la parole d'aucun homme, tant que nous n'am-ions pas une évidence positive qu'il dit la vérité. Son témoignage n'aurait alors pas plus d'autorité que ses songes, les- (piels peuvent être vrais ou faux, mais qu'on n'est point tenté de croire sur le seul fondement qu'ils sont des songes. Il est ceitain qu'en matière de témoignage, la balance du jugement des hommes est inclinée par la nature du côté de la confiance, et qu'elle penche de ce côté-là tant qu'il n'y a pas de contre-poids dans le plateau opposé. S'il n'en était pas ainsi, nulle proposition émise dans le discours ne serait crue avant d'avoir été examinée et déclarée vraie par la raison ; et la plupart des hommes ne seraient pas en état de trouver des raisons de croire à la millième partie des choses qu'on leur dirait. Cette défiance et cette incrédulité nous priveraient dos plus grands avantages de la société, et nous mettraient dans une condition pire que celle des sauvages. Les enfants, dans cette supposition, seraient absolument incrédules, et par conséquent incapables de recevoir aucune instruction. Ceux qui ignorent le plus les affaires de la vie, et qui connaissent le moins les mœurs et le caractère des hommes, viendraient ensuite; enfin les hommes les plus crédules seraient ceux qui auraient le plus d'expérience et le plus de pénétration d'esprit,
parce que, dans plusieurs circonstances, ils trouveraient, pour s'en rapporter au témoignage des hommes, des raisons qui échapperaient entièrement aux esprits plus faibles et moins éclairés. En un mot, si la crédulité était l'efTet du raisonnement et de l'expérience, elle prendrait de la force et des accroissements avec la raison et les années. Mais, si elle est im don de la nature, elle doit se montrer dans toute sa force chez les enfants, et trouver dans l'expérience un correctif et des limites. 11 suffit de jeter sur la vie humaine le coup d'oeil le plus superficiel pour se convaincre que c'est la seconde et non la première de ces suppositions qui est la vérité.
« C'est l'intention de la nature que nous soyons portés dans les bras d'une mère avant que nous puissions faire usage de nos jambes ; nous ne pouvons en douter, en considérant la faiblesse de l'enfant et l'afTection de la mère. C'est également l'intention de la nature que notre croyance soit guidée par l'autorité et la raison des autres, avant qu'elle puisse l'être par nos propres lumières; la crédulité de la jeunesse et l'autorité de l'âge nous attestent cette intention. L'enfant, au moyen des soins delà mère, prend les forces nécessaires pour marcher sans lisières. La raison a pareillement son enfance, où elle a besoin d'être allaitée et portée. Alors elle se repose entièrement sur l'autorité, par un instinct naturel et comme si elle sentait sa propre faiblesse; sans cet appui, elle chancelle et ne peut se soutenir. »
Un principe que Reid s'attache encore à élever au-dessus du raisonnement et de l'expérience, est celui qui nous fait croire à la stabilité des lois de la nature. Loin que ce principe soit l'effet du raisonnement, il serait impossible de faire aucun raisonnement en physique si ce principe n'était supposé; et il n'y aurait pas moyen de conduire jusqu'au bout la moindre expérience et d'en tirer le moindre profit, si ce piincipe n'intervenait à chaque pas. « Si un certain degré de froid suffit pour geler l'eau aujourd'hui, dit Reid *, et que nous sachions qu'il en a toujours été ainsi dans
l. Ibid.. p. 331.
SEl»riÈ>IE LEÇON. — IIEII) 297
le passé, nous ne doutons pas que le même froid ne gèle l'eau encore demain et l'année prochaine. Je confesse que c'est une vérité que tous les hommes croient dès qu'ils l'ont comprise ; mais pourquoi la croient-ils, et d'où leur peut venir cotte évidence ? Ce n'est pas, à coup sûr, pour avoir comparé les idées ensemble ; car, en comparant l'idée du froid avec celle d'une eau durcie et changée en un corps solide et transparent, je n'aperçois aucune connexion entre ces deux idées ; pei'sonne ne peut faire voir que l'un de ces phénomènes résulte nécessairement de l'autre, et ne peut dire pourquoi la nature les a liés invariablement ensemble. Nous l'apprenons, dira-l-on, par l'expérience, car elle nous enseigne que le froid et la glace ont toujours été liés ensemble dans le passé. Oui, mais l'expérience n'atteint pas l'avenir, et la question qu'il faut résoudre est précisément de savoir comment nous concluons du passé à l'avenii", et comment nous croyons fermement que ce qui est arrivé dans l'un se reproduira dans l'autre. L'auteur de la nature nous en a-t-il fait la promesse ? Etions-nous présents à ses conseils lorsqu'il établit les lois qui régnent sur la nature, et qu'il détermina le temps de leur durée ? 11 est vrai que si nous croyons qu'il existe un auteur delà nature souverainement bon et souverainement sage, nous avons de fortes raisons de penser qu'il maintiendra les mêmes lois, et que les mêmes liaisons entre les choses ne cesseront pas de subsister, parce que, s'il agissait autrement, nous nepoiu'rions plus rien apprendre et toute l'expérience possible ne nous serait d'aucun usage. Ceite considération, je l'avoue, lorsque nous avons l'usage de la raison, sert beaucoup à nous confirmer dans la persuasion où nous sommes que le cours présent de la nature ne sera pas interrompu ; mais ce n'est pas là ce qui a donné naissance à cette persuasion, et les enfants n'ont pas besoin d'un tel raisonnement pour croire fermement que le feu les brûlera s'ils en approchent de trop près. Cette persuasion est donc l'effet de l'instinct et non pas de la raison.
<■' Le Dieu sage qui nous a créés a voulu qu'une foule de cou-
naissances qui nous sont indispensables nous parvinssent par l'usage et l'expérience, avant le de'veloppement tardif de la raison; et il a pourvu d'une manière admirable à ce qu'il en fût ainsi. Premièrement, il a soumis la nature à des lois fixes et immuables; en sorte que nous tronvons entre les phénomènes des liaisons innombrables qui subsistent d'âge en âge, et qui ne cesseront jamais de subsister. Sans cette stabilité du cours de la nature, il n'y aurait pas d'expérience, ou elle ne serait pour nous qu'un flambeau dont la fausse lueur ne pourrait servir qu'à nous égarer. Sans le principe de véracité, les paroles des hommes ne seraient plus les signes de leurs pensées ; sans la stabilité des lois de la nature, une chose ne pourrait être le signal naturel d'une autre. Secondement, il a mis dans l'esprit humain un principe primitif qui nous persuade que le cours de la nature sera toujours le même, et que les liaisons que nous avons observées continueront toujours de subsister. C'est par ce principe général qu'après avoir une fois observé que deux choses ont toujours été liées entre elles, l'apparition de l'une nous fait croire à l'existence ou à la production prochaine de l'autre. «
Commue il n'y a point d'induction qui ne suppose la stabilité des lois do la nature, Reid appelle principe d'induction le principe de notre croyance à la permanence et à la durée de l'ordre natul'el. C'est par la force de ce principe que nous donnons un assentiment immédiat à cet axiome sur lequel est bâti tout l'édifice de nos connaissances : que les effets du même genre doivent avoir la même cause. « ^ Le principe d'induction, comme celui de crédulité, règne sans bornes dans l'enfance ; et il se restreint à mesure que nous avançons en âge. 11 nous induit souvent en erreur; mais, atout prendre, il est d'un avantage infini. C'est par ce principe que l'enfant qui s'est brûlé une fois évite le feu, et qu'il se sauve dès qu'il aperçoit le chirurgien qui l'a inoculé. 11 vaut mieux qu'il fasse le dernier de ces deux actes que de ne pas faire le premier...