SKPMÈ.VIE LE(;O.N. — REID
Éteignez le flambeau de l'induction, et l'expérience n'est plus qu'un aveugle qui a perdu son guide. Elle pourra sentir ce qui est présent et ce qui la touche actuellement,- mais elle ne verra jamais ce qui est devant elle ou derrière, à sa droite ou à sa gauche, ce qui est passé et ce qui est futur ? »
IV. Si on remonte à l'origine de toutes les sciences, à la racine de toutes les grandes institutions, on rencontre des données premières que l'expérience el le raisonnement n'ont pas faites et qui nous sont fournies par la nature. Ainsi il est impossible d'expliquer l'origine du langage par la seule convention ; car une convention suppose déjà impérieusement un langage. Ce paralogisme a paru tellement invincible que, ne pouvant résoudre le nœud, on l'a tranché, et qu'on a mis Dieu à la place de l'analyse <. Mais il n'est pas plus besoin d'une intervention spéciale de Dieu pour expliquer l'origine des langues (jue pour expliquer celle des lois et des gouvernements. La nature humaine y suffit quand on sait la consulter et la comprendre. 11 y a deux sortes de langages, l'un artificiel, qui est le fruit d'une convention, l'autre naturel qui a précédé toute convention, et qui est une institution primitive et spontanée de la nature. Ce dernier langage, l'homme ne l'a pas inventé, il l'a trouvé, et avec celui-là, peu à peu il a fait l'auhe. Naturellement tous les hommes parlent un certain langage que, naturellement aussi, tous les hommes entendent. Les animaux mêmes ont quelques lignes naturels à l'aide desquels ils s'entendent. Chap. 4, sect. 2 2. « A peine le petit poussin est-il éclos, dit Reid, qu'il entend déjà les sons par lesquels sa mère l'invite à manger, et par lesquels elle lui exprime sa joie ou ses alarmes. Un chien ou un cheval distinguent très-bien, au ton de la voix de l'homme qui leur parle, si l'on prétend les caresser ou les menacer. Mais les brutes, autant que nous en pouvons juger.
i Voyez sur l'origine du langage, une tliro.ie conforme;! celle de Reid, I'remiefu ESSAIS, p. 2jS, etc.
-1. Ibid., |i. 8").
300 PHILOSOPHIE ÉCOSSAÏSi:
n'ont aucune notion de contrat, de traité, ni d'obligation morale d'y être fidèles. Si la nature leur avait donné ces notions, probablement elle leur aurait donné des signes naturels pour les exprimer ; quand elle refuse ces notions, il est aussi impossible de les acquérir par le secours de l'art qu'il l'est à un aveugle de se faire une idée des couleurs. Il y a des animaux qui sont sensibles à l'honneur et aux affronts ; il y en a qui ont du ressentiment et de la reconnaissance ; mais il n'y en a pas un, du moins autant que noiis en pouvons juger, qui puisse faire une promesse ou donner sa foi, parce qu'ils ne portent en eux-mêmes aucune notion semblable. Si le genre humain n'avait donc pas ces notions infuses, et qu'il n'eût pas reçu des signes naturels pour les exprimer, les hommes , avec tout leur esprit et leur génie, n'eussent jamais été capables d'inventer une langue.
« Les éléments du langage naturel du genre humain , ou ces signes qui expriment naturellement nos pensées, peuvent être réduits à trois genres différents : les modulations de la voix, les gestes, et les traits du visage ou la physionomie. C'est par ce moyen que deux sauvages, qui n'ont point de langage artificiel qui leur soit commun, vont converser ensemble, et qu'ils se communiquent leurs pensées d'une manière assez compréhensible, qu'ils eiemandcnt et qu'ils refusent, qu'ils affirment ou nient , qu'ils font des menaces ou des supplications, qu'ils trafiquent, donnent leur foi et leur promesse, font des traités et des alliances. Tous ces faits pourraient être confirmés, s'il était nécessaire, patdes histoires revêtues d'une autorité à laquelle il n'est pas possible de se refuser.
« Le genre humain ayant donc reçu de la natm'e un langage commun, pauvre, il est vrai , et circonscrit aux besoins les plus indispensables, mais intelligible, il ne fallait pas un si grand génie pour lui donner de la perfection, en y ajoutant des signes artificiels qui suppléassent à ses défauts. Ces signes ont dû se mul tiplier, à mesure que les arts nécessaires à la vie et les connaissances ont fait des progrès. «
SEPTIF.ME Ll-( ON. — IILID 301
V. Nous finirons par où nous aiu'ions dû commencer peut-être, par où il faut à la fois el commencer et finir, par la méthode. Sur ce point capital , le disciple de Turnbull, le successeur de Smith et d'Hutcheson, a laissé bien loin son maître et ses devanciers. Il professe d'abord les mêmes maximes générales siu' la nécessité de la méthode expérimentale , mais de plus il a connu et il recommande le procédé spécial qui seul convient à l'étude de ce sujet particulier qu'on appelle l'esprit humain.
Dès le premier chapitre, Reid établit que la vraie méthode philosophique est la méthode expérimentale. « Celui* qui découvrit le premier que le froid convertissait l'eau en glace el que le chaud la convertissait en vapeur, suivit les mêmes principes généraux et la même méthode qui firent découvrir ensuite à Newton la loi de la gravitation et les propriétés de la lumière. Ses règles pour procéder en philosophie ne sont que les pures maximes du sens commun, celles que les hommes prudents suivent dans la conduite ordinaire de la vie. Quiconque prétend philosopher sur d'autres règles, soit qu'il s'agisse du monde matériel ou du monde intellectuel, court lisque de se méprendre et de n'atteindre pas le but où il tend.
« Les conjectmes et les théories sont des productions de l'homme que nous trouverons toujours très-di(Térentes des œuvres de Dieu. Si nous voulons connaître parfaitement celles-ci, il faut les observer et les analyser, sans rien ajouter du nôtre aux résultats que nous donnera l'observation. Une juste interprétafion de la nature, voilà la philosophie orthodoxe ; tout ce que nous y ajoutons de nous-mêmes est apocryphe... Tout ce que nous savons du corps humain est le produit des dissections él des observations anatomiques. C'est par la même voie (jue nous pouvons espérer de parvenir à la connaissance de l'esprit, de ses principes, de ses facultés. Il faut l'anatomiser, le disséquer, pour ainsi dire, si l'on veut connaître sa construction et sa constitution. »