I. Ibid
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Assurément ce sont là des préceptes excellents, mais bien généraux et im peu vagues. Dans le dernier chapitre, intitulé Conclusion, Reid, instruit par la pratique, s'élève à des vues tout autrement neuves et profondes. 11 ramène tous les procédés jusqu'ici suivis en philosophie à deux procédés, l'un qu'il appelle la voie de réflexion, l'autre la voie d'analogie. Le premier conduit seul à une vraie connaissance de l'esprit humain, parce qu'il le considère en lui-même et dans ses caractères propres. Le second est une source immense d'erreur; car, au lieu de s'attacher à l'esprit humain , tel qu'il est réellement, et de l'étudier dans les phénomènes qui nous révèlent sa natiue particulière , il se le figure d'abord sur des idées préconçues , empruntées à des objets dilTérents. Tous les êtres, les plus ditTércnts môme, ont des analogies dans l'harmonie de l'univers. Il y a un plaisir infini à considérer les choses par leurs ressemblances, à embrasser et à resserrer le monde entier dans un petit nombre d'idées simples et générales. Mais le danger est ici à côté de l'avantage : à force de rechercher les analogies on court risque de se laisser prendre à des analogies trompeuses , ou du moins de ne pas apercevoir les difi'érences cachées souvent sous des ressemblances plus apparentes que réelles. Ce qui constitue un être, ce n'est pas sa ressemblance avec tel ou tel autre ; ce sont avant tout ses difi'érences. Tout être est lui et non pas un autre ; et tant qu'on ne le connaît pas dans ses caractères distinctifs, on ne le connaît pas réellement. La solidité et la profondeur sont donc à ce prix qu'on ne poursuivra pas d'abord la grandeur et l'étendue, et qu'on écartera toutes les analogies. On est toujours à temps d'instituer ces comparaisons séduisantes, difficiles, périlleuses. Il faut commencer par s'enfermer dans ie sujet qu'on veut connaître, et par l'étudier directement, en le séparant de tout ce qui n'est pas lui. Ainsi seulement peut s'engendrer, dans une réflexion attentive et sévère, une vraie philosophie de l'esprit humain.
Reraai^quez-le : ce n'est pas là seulement la méthode générale d'observation et d'induction, qui porte si justement le nom de
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Bacon el de .Newton; c'est quelque chose de particulier et qui tient au rapport intime qui unit l'observateur et la chose observée. Appliquez à l'étude de l'esprit humain la méthode de Bacon et de Newton, voici la marche qu'elle suivra et les résultats auxquels elle s'arrêtera. Elle observera les phénomènes intellectuels qui se présenteront; elle les classera selon la diversité de leurs caractères ; elle induira des phénomènes observés les pouvoirs et les auses qui ont produit ces phénomènes ; et ainsi elle arrivera à une conception de nos facultés semblable à celle que nous nous formons des causes des phénomènes naturels. La réflexion aussi fjiit tout cela ; mais de plus, moins préoccupée de classiûcations et d'inductions toujours un pou abstraites et générales que d'aperceptions directes et particulières, elle pénètre dans les caractères intimes du sujet qu'elle étudie, et elle acquiert, non pas seulement la notion, mais la conscience de ses qualités qui sont ici ses opérations. Ces opérations sont nos facultés mêmes en action. La réflexion s'y applique, et nous en procure une connaissance immédiate tout autre que celle que peut donner l'induction. Pour celle-ci il y a des causes, parce que le principe de causalité nous force d'en concevoir, tandis que la puissance causatrice que je possède tombe sous l'aperception directe delà réflexion. J'agis, et, en réfléchissant sur l'action que je produis, je trouve engagée dans cette action la force, la puissance, la cause, non générale et abstraite, mais particulière et personnelle, qui la produit au moment même où ma réflexion l'aperçoit. Si la puissance causatrice dont je suis doué n'est qu'une induction, à plus forte raison la liberté de celte puissance ne sera aussi qu'une induction. Au contraire, pour la réflexion, mon action, ma puissance qui a produit cette action, ma liberté, caractère éminent de cette puissance^ sont des faits dont j'ai une aperception complexe, mais immédiate^ une certitude intuitive contre laquelle nul raisonnement ne peut rien. Par une dernière conséquence, d'après la méthode induclive, nous ne connaissons pas plus la nature de l'àme, sujet nécessaire des phénomènes intérieurs, que celle de la force qui fait
graviter les corps. Celte force n'est qu'une hypothèse où il n'y a de certain que les phénomènes et leurs lois. De même, l'àme est une hypothèse où il n'y a de certain que les phénomènes et leurs lois ; quant à leur sujet inconnu, s'il est matériel ou spirituel, c'est un problème inaccessible à une sage induction. Cette ignorance de la nature de l'âme est même donnée comme le triomphe de la méthode inductive, et M. D. Stewart, dans sa notice sur Reid et ailleurs, tout en convenant que la philosophie écossaise est défavorable aux conclusions du matérialisme, proclame hautement que celte école n'admet pas non plus le principe opposé. « On suppose, dit-il, que Reid a posé en fait une douteuse hypothèse sur la nature du principe qui pense et qui sent. Il me suflirail presque de répondre que l'attaque est justement dirigée vers le poini; où sa philosophie est le plus complètement invulnérable. Le caractère qui distingue particulièrement la science inductive de l'esprit, c'est qu'elle fait profession de s'abstenir de toute spéculation touchant la nature et l'essence de l'àme ; elle concentre entièrement son attention sur les phénomènes qui nous sont attestés parle témoignage du sens intime, et sur les lois auxquelles ces phénomènes sont soumis. Sous ce rapport, elle se sépare à la fois des hypothèses pneumatologiques de l'école, et des théories non moins chimériques si chaudement professées par les métaphysiciens physiologistes de nos jours. Elle se distingue de l'ancienne école, comme les recherches de la mécanique sur la loi des corps en mouvement diffèrent des discussions des anciens sophistes sur l'existence et la nature du mouvement; elle dill'ère de la nouvelle secte, comme les découvertes de Newton sur la loi de la gravitation se distinguent de la question qu'il élève sur l'éther invisible, dont il suppose que cette loi peut être l'effet. Les phénonomènes que cette méthode inductive a pour but de constater reposent sur leur propre évidence; leur certitude est tout à fait indépendante des hypothèses dont nous avons parlé, et ne resterait pas moins inébranlable alois même que la vérité de l'une de ces hypothèses serait pleinement éla])lie. »
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Nous voudrions, à notre tour, pouvoir défendre absolument Reid contre cette apologie de son illustre disciple. Nous convenons que sur ce dernier point, comme sur quelques autres, Reid s'est trèssouvent arrêté à l'étroite circonspection où le renfermait la méthode inductive ; mais nous maintenons que dans le passage que nous allons citer tout à l'heure, la méthode rétlexive, avec les avantages qui la distinguent, ebt nettement reconnue. La preuve en est que, lorsqu'il remonte à l'auteur de cette mctiiode, Reid ne cite plus Bacon et Newton, comme il l'a fait au début de son livre lorsqu'il traitait seulement de la méthode en général. Ici, le nom qu'il invoque, lui. Anglais et Écossais, nourri dans \û culte de Bacon et de Newton, et formé à l'école de Locke, est un nom qui n'est jamais venu sous la plume de TurnbuU et d'Hutcheson, le nom alors presque oublié de Descartes. Reid déclare que Descartes est le fondateur de la méthcde reflexive, et qu'à ce titre il est véritablement le père de la philosophie moderne. Songez quelle probité courageuse et quelle conviction profonde il a fallu à Reid pour parler ainsi en plein di.v-huitième siècle, au commun scandale des amis et des ennemis de l'école écossaise. Il exagère peutêtre quand il prétend que la philosophie ancienne n'a connu que la voie d'analogie, et que la philosophie moderne est entrée la première dans la voie de réflexion ; il aurait dû se rappeler davantage Socrate et l'école platonicienne. D'ailleurs, il est impossible de mieux caractériser l'entreprise et le génie de Descartes. Il ne se contente pas de célébrer notre immortel compatriote comme ayant brisé l'autorité en philosophie, mais comme ayant véritablement émancipé l'esprit humain en l'arrachant au joug des apparences, des faux-semblants, des analogies péripatéticiennes et scholastiques, qui, en offusquant le caractère propre de ses opérations, l'empêchaient de parvenir à la vraie connaissance de lui-même ; il rapporte à Descartes l'honneur d'avoir le premier démontré que nous avons de l'esprit, par la perception de ses opérations, une connaissance plus certaine et plus immédiate que nous n'en avons des objets extérieurs par le secours de nos organes et de nos
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sens. Rc'id a bien l'air d'accepter la démonstration cartésienne de la nature spirituelle de l'àme fondée sur la connaissance directe de «es opérations manifestement spirituelles; du moins, il élève très-haut Descartes pour avoir séparé à jamais la substance pensante des substances étendues. Encore une fois, je ne prétends pas queReid n'a pas ailleurs parlé quelquefois comme M. D. Stewart vient de le faire tout à l'heure, mais ici il parle comme Descartes lui-même.
Rappelons nous que, dans la lettre à lord Kames < sur la différence des causes naturelles et de la cause qui est en nous, Reid déclare po.-itivement que nous avons une aperception directe et immédiate de cette cause vraiment efficiente, au lieu que les causes iiaturolles données par l'induction sont de simples lois qui expliquent seulement là succession des phénomènes. C'est la conscience, et non l'induction, qui atteste en nous une vraie puissance causatrice, un pouvoir actif composé de pensée et de volonté, type primitif de la notion que nous nous formons de la cause suprême elle-même. A cette conscience triomphante dupouvoir actif et libie de l'àme et à cette conviction de sa nature spirituelle, on reconnaît à quel point la méthode rétlexive était chère et familière à Reid; et, selon nous, c'est par là qu'il sort de la classe des autres philosophes de l'école écossaise, et qu'il appartient à la famille des métaphysiciens. Au fond, Bacon et Newton sont des physiciens; en métaphysique ils ne sont que des amateurs du premier ordre. La méthode qu'ils recommandent est bien la méthode expérimentale, mais appliquée aux phénomènes de la nature physique, phénomènes dont les causes efficientes échappent à toute observation, et dont nous ne pouvons qu'induire les lois. La métliode réflexive ou psychologique atteint directement, avec les phénomènes, leurs causes efficientes, c'est-à-dire nos facultés ; et par l'intuition intime de ces facultés, elle nous donne, sinon directement, au moins par l'induction la moins éloignée et la plus voi-