P'.us li.iul, p. 2(i0, etc
SKI»! li'.ME LEÇON. — lŒlI) 307
sine de rintuitiou elle-même, la connaissance certaine de la natm-e du sujet de ces facultés, de ce sujet qui est nous-mêmes. Quiconque entre dans l'étude de l'esprit humain par la voie de la réflexion, marche droit au hut. Quiconque ne suit d'autre méthode que la méthode expérimentale de Bacon et de Newton, ne court pas le risque, il est vrai, de toniher dans des hypothèses extravagantes, mais se condamne à des circuits immenses qui aboutissent à des résultats médiocres. La méthode expérimentale est comme une grande roule qui a deux sentiers difl'érents, l'un qui conduit à la connaissance de la nature, l'autre à celle de l'esprit humain. Toute méthode générale se modifie nécessairement suivant le sujet particulier auquel elle s'applique. La méthode réflexive est une application spéciale de la méthode générale de l'observation et de l'induction, et, à ce titre, elle a ses règles à part; et celui qui l'a connue le premier parmi les modernes, ce n'est pas Bacon, c'est bescartes. Aussi, comme nous venons de le dire, Bacon n'a pas de rang en métaphysique', tandis que Descartes y occupe le premier dans les temps modernes en attendant Leibnitz.
L'éloge que Reid fait ici de Descartes honore iniiuimenl sa sagacité et sa loyauté. Nous nous empressons de le recueillir. Nous allons mettre sous vos yeux les endroits les plus remarquables de la Conclusion des Recherches, avec quelques autres pages tirées des Essais sur les facultés intellectuelles, où, revenant après plus de vingt ans sur l'éloge de Descartes, Reid, au lieu de l'affaiblir, le confirme, et de nouveau attribue au philosophe français la gloire d'avoir créé la science de l'esprit humain , et d'être le maitre de Locke aussi bien que de Malebranche. Un tel langage mérite d'être rappelé à la philosophie contemporaine en Ecosse et même en France.
Recherches, etc., ch. 7, Conclusion. « 11 y a deux voies différentes par lesquelles les hommes peuvent se former des idées de
1. Sur Bacon, ses mérites et ses défauts, voje^ Ile série, Histoire uéséralé i>e tA PHiLosoruiE, leçon \i«.
l'esprit, de ses facultés et de ses actes. La première est la seule qui conduire à la vérité, mais elle est étroite et fatigante, et peu de personnes l'ont suivie. La seconde est large et facile : on y marche à l'aise à la suite du vulgaire et sur les traces de la plupart des philosophes. Le commun des hommes n'a pas besoin d'en connaître une autre : elle suffit également au poëte et à l'orateur; mais, dans les recherches philosophiques, elle mène à l'erreur et aboutit aux plus étranges illusions.
« Nous pouvons appeler la première voie de réflexion. Au moment où les opérations de l'esprit s'accomplissent, nous en avons conscience, et il est en notre pouvoir d'y attacher notre réflexion et de les observer jusqu'à ce qu'elles nous soient devenues familières. Cette méthode est la seule qui puisse nous donner des notions exactes de ces opérations; mais, entourés d'objets extérieurs qui sollicitent continuellement notre attention, rien ne nouB est plus difficile que la réflexion qu'elle exige : aussi les philosophes eux-mê.Ties l'ont-ils peu employée...
« La seconde voie, qui est aussi la plus commune, peut s'appe • 1er la voie d'analogie. 11 n'est point de phénomène si singulier dans le spectacle de la nature qui ne puisse nous offrir quelque ressemblance, ou, tout au moins, quelque analogie avec les choses que nous connaissons. L'esprit se plaît à découvrir de pareilles analogies, et il s'y arrête avec plaisir. La poésie leur doit une grande partie de ses charmes, et l'éloquence l'un des moyens les plus puissants de persuader...
« Tous les hommes ont un penchant naturel à concevoir les choses qu'ils connaissent moins, ou qui sont en elles-mêmes plus difficiles à comprendre, à l'aide des analogies qu'elles peuvent offrir avec celles qui leur sont familières. Un marin, élevé à bord d'un vaisseau, accoutumé à ne s'occuper et à ne parler que des choses relatives à son état, vient-il à discourir d'une autre matière, le langage et les idées de sa profession s'infusent, pour ainsi dire, dans le sujet qu'il traite, les règles de la navigation deviennent dans sa bouche la mesure de toute chose; et nul doute que.
s'il lui prenait fantaisie de philosopher sur les facultés de l'esprit, il ne construisit l'homme sur le modèle de son vaisseau, et ne trouvât dans l'esprit des voiles, des cordages, des mâts et un gouvernail. Les objets sensibles n'occupent et n'intéressent pas moins l'esprit des hommes que les choses relatives à la navigation celui du marin. Durant une partie considérable de la vie, notre pensée ne peut leur échapper un moment; et, lorsque nous avons atteint l'âge de la réflexion, ce n'est point une chose facile de la fixer sur des phénomènes d'une autre nature , de manière à nous en former des notions claires et précises. Quand l'expérience ne serait pas là pour nous l'apprendre, on pourrait donc présumer que le langage et les idées des hommes, en ce qui concerne l'esprit et ses opérations, doivent être fortement analogiques et presque entièrement empruntées aux objets sensibles; on pourrait en conclure avec la même ceititude que ces analogies ont dû tromper les philosophes comme le vulgaire, et les induire à matérialiser l'esprit et à identifier ses opérations avec les phénomènes du monde extérieur. Cette double présomption est paifaitement confirmée par les faits.
« Les noms par lesquels l'esprit est désigné dans presque toutes les langues, montrent avec quelle uniformité, a toutes les époques et dans tous les pays, l'homme a obéi à cette loi d'analogie, assimilant toujours l'esprit à ce qu'il y a de plus subtil dans la matière, à l'air, par exemple, ou au souffle qui sort de la poitrine. Nous avons, il est vrai , des mots qui sont spéciaux et non point analogiques pour exprimer les différentes manières de percevoir les choses extériem-es; ainsi nous disons le toucher, la vue, le goût, l'ouïe, etc. ; mais nous sommes souvent obligés d'employer ces mots d'une manière figurée, pour exprimer d'autres facultés de l'esprit qui sont d'une nature entièrement ditrérente. Toutes les facultés qui impliquent quelque degré de réflexion n'ont, en général, que des noms formés par analogie ; nous disons des objets de la pensée qu'ils sont dans l'esprit ; nous les saisissons, nous les comprenons, nous les concevons, nous les imaginons, nous les re-
tenons^ nous les pesons, nous les analysons, et toutes ces expressions sont empruntées à l'action physique.
« Il ne paraît pas que les ide'es des anciens philosophes sur la nature de l'âme fussent beaucoup plus épurées que celles du auIgaire, ni qu'elles fussent formées d'une autre manière. Nous distinguerons les opinions de la philosophie sur ce point en anciennes et modernes. L'ancienne philosophie sur la nature de l'àme finit à Descartes, qui lui donna le coup fatal, après lequel elle n'a plus fait que languir, et dont elle est morte. Descartes est le père de la nouvelle; mais elle a fait de grands progrès depuis cet illustre philosophe, en s'appuyant sur les principes qu'il avait posés. La philosophie ancienne sur la nature de l'âme paraît avoir été purement analogique; la nouvelle se donne pour fille légitime de la réflexion : toutefois, la sûreté de cette filiation est contestable, car elle renferme encore bien des traces des anciennes idées analogiques.
« .... Après avoir régné plus de mille ans presque sans rival dans toutes les écoles de l'Europe, le système péripatéticien s'éclipsa devant celui de Descartes. La clarté des idées et du style de Descartes, comparée à l'obscurité d'Aristote et de ses commentateurs, forma un préjugé en faveur de la nouvelle philosophie. L'élévation avait été le caractère du génie de Platon, la subtilité celui du génie d'Aristote ; Descartes les surpassa l'un et l'autre par la lucidité qu'il répandit dans ses ouvrages et que ses successeurs ont constamment imitée. Le système généralement reçu de nos jours sur la nature de l'âme et de ses opérations tient si fort tout son esprit et tous ses principes de Descartes, que, malgré les corrections et les additions que Malebranche, Locke, Hume et Berkeley y ont faites, on peut encore l'appeler le système cartésien.
« On peut observer que la méthode, préalablement admise par Descartes, devait naiurellement le conduire à étudier beaucoup plus les opérations de l'esprit par la voie de réflexion, et à se fier beaucoup moins, pour s'en former des notions, à la voie d'analo-
gte, qu'aucun philosophe ne l'avait encore fait avant lui. Comme il se proposait d'élever son système sur des fondements neufs, il commença par prendre la ferme résolution de ne rien admettre dont il ne fût certain et dont il n'eût la plus parfaite évidence. Il supposa que ses sens, sa mémoire, sa raison, et toutes les autres facultés auxquelles on a coutume de s'en rapporter dans la vie, pouvaient le tromper et le jeter dans l'illusion ; et il résolut de ne rien croire tant qu'une évidence irrésistible ne forcerait pas son assentiment. En suivant cette manière de procéder, ce qui lui parut d'abord certain et évident, c'est qu'il pensait, qu'il doutait, qu'il délibérait : il lui sembla, en d'autres termes, que les opératioiis de son esprit, dont il avait conscience, ne pouvaient être illusoires, qu'elles étaient d'une incontestable réalité, et que, quand bien même toutes ses autres facultés l'induiraient en erreur, il serait impossible que sa conscience le trompât. L'infaillibilité de la conscience lui parut donc la première de toutes les vérités. Ce fut sur ce terrain solide qu'il prit pied, en échappant aux flots du scepticisme, et sur cette base qu'il résolut d'élever tout l'éditîce de la connaissance, sans invoquer d'autres principes potir l'élargir.
« Comme en vertu de cette résolution, toutes autres vérités, et particulièrement l'existence des objets sensibles, devaient être déduites par un raisonnement rigoureux des données de la conscience. Descartes fut naturellement conduit à diriger immédiatement son attention sur les opérations que la conscience nous révèle, sans recourir aux objets extérieurs, pour s'en former des notions.
« Ce ne fut point par la voie de l'analogie, mais par celle d'une réflexion attentive, que Descartes en vint à s'apercevoir que la pensée, la volonté, le souvenir et tous les autres attributs de l'esprit n'ont aucune ressemblance avec l'étendue , la figure et les différentes qualités de la matière; qu'ainsi nous n'avons point de raison de croire à la similitude de la substance pensante et de la substance étendue ; qu'enfin, comme les attributs du principe pensant «ont des choses dont nous avons conscience, nous poiivons les
connaître d'une manière plus certaine et plus immédiate par la réflexion que les objets extérieurs par les sens,
« Descartes fut le premier, que je sache, qui fit ces observations; et Ton doit reconnaître qu elles sont plus importantes à elles seules et jettent plus de lumière sur le sujet que tout ce qu'on en avait dit précédemment. Ce résultat doit nous inspirer une extrême défiance pour toute notion relative à l'esprit et à ses opérations, tirée par voie d'analogie des objets sensibles , et nous faire considérer la réflexion comme la seule autorité digne de foi et la source unique de toute connaissance réelle en pareille matière. »
Essai sur les faniltés intellectuelles, Ess. ii, ch. 8 *.
«La grande révolution que Descartes opéra dans la philosophie fut l'effet de la supériorité de son génie et des circonstances. Il y avait plus de mille ans qu'Aristote était regardé comme un oracle en philosophie; son autorité était la seule règle du vrai ; l'ombre du platonisme se retrouvait encore dans quelques mystiques, mais leurs principes et leur manière de vivre n'attiraient point l'attention, et les faibles efforts de Ramus et de quelques autres pour le ranimer étaient restés presque sans effet. Les doctrines péripatétiques étaient si étroitement tissues avec la théologie scholastique, que s'écarter des sentiments d'Aristote c'était rendre sa foi suspecte et alarmer l'Église. Les parties les plus utiles et les plus intelligibles des écrits d'Aristote étaient négligées, et la philosophie était devenue l'art de parler savamment et de disputer subtilement, sans arriver à aucune découverte de quelque utilité pratique. Elle était fertile en mots, mais stérile en résultats, admirable pour dissimuler aux hommes leur ignorance, en les remplissant delà vaine opinion qu'ils savaient tout, et mettre par là un obstacle éternel aux progrès de la science. Elle était également
\. Tome III, p. 151.
féconde en controverses ; mais comme ordinairement elles roulaient sur des mots ou sur des objets inaccessibles à l'intelligence humaine, l'issue en était toujours la même; après avoir longtemps disputé sans gagner ni perdre un pouce de terrain, la fatigue séparait les combattants, ou d'autres objets attiraient leur attention.
«Telle fut la philosophie des écoles, en Europe, pendant les longs siècles d'ignorance et de barbarie qui suivirent la ciiute de l'empire romain. Entin le besoin d'une réforme se fit sentir, et quelques rayons de lumière commencèrent à percer ces épaisses ténèbres; l'esprit d'examen naquit, et l'on s'enhardit peu à peu à douter des dogmes d'Ari^tote. Renverser l'autorité dont il était depuis si longtemps en possession était le point important à gagner dans la cause des novateurs. Bacon et quelques autres philosophes avaient travaillé avec zèle à cette tâche, et lorsque Descartes vint, la domination d'Aristote n'était déjà plus entière.
M Descartes comprit bien les vices de la doctrine dominante ; il avait à la fois le génie et l'audace nécessaires pour essayer d'en élever une nouvelle ; les sciences mathématiques lui étaient familières, il y avait fait des découvertes importantes. 11 désirait introduire la même clarté et la même évidence dans les autres branches delà philosophie.
« Sachant combien nous pouvons être égarés par les préjugés de l'éducation, il pensa qu'il n'y avait qu'un moyen de se soustraire à l'erreur; c'était de commencer par douter de tout, par regarder toutes choses comme incertaines, même celles qu'on lui avait appris à tenir pour assurées, jusqu'à ce qu'il rencontrât une évidence si claire et si pressante qu'elle forçât son assentiment.
« Dans cet état de doute universel, la première chose qui lui parut claire et certaine fut sa propre existence; il en était assuré, puisqu'il avait conscience qu'il pensait, qu'il raisonnait et qu'il doutait. Corjito ergo sum, tel fut donc l'argument qu'il employa pour prouver son existence. Il crut que cette proposition était la première de toutes les vérités, la pierre fondamentale sur laquelle
est construit tout l'édifice de la science humaine, et sur laquelle il doit reposer...
« Le système de Descattes est exposé dans ses écrits avec une grande clarté et une singulière vigueur. Il faut y recourir si l'on veut bien le comprendre.
« Le mérite de Descartes ne peut être bien senti par ceux qui n'ont pas quelque notion de la doctrine péripatéticienne, dans laquelle il avait été élevé. Pour secouer tous les préjugés de son éducation, et pour créer un système de la nature complètement différent de celui qui avait subjugué l'entendement humain et le tenait en esclavage depuis tant de siècles, il fallait une force d'esprit extraordinaire...
« Dans le monde de Descartes nous ne trouvons que deux espèces d'êtres, les corps et les esprits; les premiers nous sont manifestés par nos sens, les seconds par le témoignage de notre conscience ; nous concevons les uns et les autres aussi distinctement qu'il nous soit donné de concevoir quehjue chose. L'étendue, la figure, le mouvement, sont les propriétés des corps ; l'unique propriété des esprits est la pensée, avec ses diverses modifications dont nous avons conscience. Descartes, ne pouvant observer entre eux aucune qualité commune, aucun trait de ressemblance, en conclut que ce sont des substances distinctes, d'une nature totalement différente, et que les corps sont essentiellement inanimés, inertes, incapables de sentir, de penser, et de produire aucune espèce de changement dans leur manière d'être.
« C'est à Descartes qu'appartient l'honneur d'avoir tiré le premier une ligne de démarcation distincte entre le monde matériel et le monde intellectuel, mondes tellement confondus dans les anciens systèmes qu'il était impossible de dire où commençait l'un et où finissait l'autre. On ne saurait dire combien cette distinction a contribué dans les temps modernes aux progrès de la philosophie de l'esprit et des corps.
« Il suivait évidemment de cette distinction, qu'une réflexion alterilivo s',:i los opérations do l'esprit était le seul mr.yen def.iire
quelque progrès dans la science qui s'en occupe. Malebranche, LockCj Berkeley et Hume apprirent cette vérité à l'école de Descartes, et c'est à elle que nous devons les plus notables découvertes qu'on ait faites dans cette branche de la philosophie. L'habitude si naturelle au \'ulgaire de raisonner sur les facultés de l'esprit par des analogies tirées des propriétés du corps, habitude qui a élé la source de presque toutes les erreurs en ces matières, était aussi incompatible avec les principes de Descartes que conforme à ceux de l'ancienne philosophie. On peut donc dire avec vérité que, dans cette partie de la philosophie qui a l'esprit pour objet. Descartes posa les véritables bases et ouvrit la seule voie qui, au jugement de tous les hommes sages de notre temps, puisse conduire au but. »
HUITIÈME LECOxN. — REID