‹ Philosophie écossaiseChapitre 85 sur 199 · ESSAIS SUR LES FACULTES INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

ESSAIS SUR LES FACULTES INTELLECTUELLES

Premier essai ; Prolégomènes. De la vraie méthode philosophique. Vice de la classification ordinaire des facultés de l'ànie. — Deuxième essai : Des factiltés que nous devons à nos sens. — Conditions de la perception. — Hypothèses imaginées jiour expliquer la perception et qui la détruisent. — En quoi l'analyse de Raid est défectueuse. Intervention nécessaire du principe de causalilé dans la perception. — Du principe qui nous fait rapporler les qualités sensibles à un sujet et nous donne l'idée de la substance matérielle. — De l'idée d'espace. Hardiesse et timidité de Reid. — Troisième essai : De la mémoire. — De l'idée de durée. Confusion de l'ordre d'acquisition et de l'ordre logique de nos idées. Reid rejette la preuve de l'existence de Dieu tirée de l'espace et du temps. — De l'identité iiersonnelle. Reid ne s'explique pas sur la nature de l'ànie. Fausse circonspection de l'école écossaise. — Quatrième et cinquième essais : De la conception et de l'abstraction. Reid conceptualiste.

Les Essais sur les facultés mlellecfiielles de l'homme comprennent huit essais, dont le dernier traite du goiit, de la grandeur, de la beauté, et renferme ce qu'on pourrait appeler l'esthétique de Reid. Il en sera question plus tard. Aujourd'hui, nous ferons connaître les sept premiers Essais qui résument ou développent les Recherches sur l'entendement humain.

Le premier essai contient les Prolégomènes de l'ouvrage ; et ces prolégomènes présentent, ramassées et réunies, toutes les observations éparses dans les Recherches sur la méthode philosophique.

HiniÈME LEÇON. — REID 317

Reid commence par donner en quelque sorte son vocabulaire, par expliquer le sens vrai des mots qui composent la langue philosophique. 11 s'applique à ramener le plus possible cette langue à celle de tout le monde, qui réfle'chit assez fidèlement les diverses opérations de la pensée dans leurs diflërences les plus caractéristiques. Une saine philosophie doit recueillir ces dinérences pour éviter les confusions de l'esprit de système. « Un philosophe, dit Reid, Essai l'^, chap. l'-r *, Explication des mots, a le droit sans doute de sonder les distinctions qui se rencontrent dans toutes les langues; et s'il mcntre qu'elles ne sont pas fondées sur la nature des choses, s'il indique le préjugé universel qui les a introduites, il faut alors les imputer à une erreur vulgaire que la philosophie doit redresser. Mais quand, de prime abord et sans aucune preuve, il prend pour accordé que les distinctions consacrées dans toutes les langues n'ont aucun fondement dans la nature, c'est assurément traiter avec un trop leste dédain le sens commun du genre humain. Quand nous allons à l'école des philosophes, nous ne devons pas oublier d'y porter avec nous la vieille lumière du sens commun, et de nous en servir pour juger la nouvelle lumière que les philosophes nous communiquent : que, si l'on nous demande de mettre de côté l'ancienne lumière afin de pouvoir suivre la nouvelle, c'est une raison pour nous tenir sur nos gardes. Il peut y avoir des distinctions réelles, nécessaires à constater en philosophie, et que le langage ordinaire a négligées parce qu'elles n'importent pas dans les affaires ordinaires de la vie; mais je ne crois pas qu'il existe d'exemple d'une distinction consacrée dans toutes les langues et sans fondement dans la nature. »

Reid répète et confirme, chap. 3, Les hypothèses, ce qu'il a déjà dit contre les hypothèses sur la distinction de la voie d'analogie et de la voie de réflexion. 11 fait voir de nouveau comment

i. Tiailuclion française, t. UI, p. 29.

318 PHiLosopini': écossaise

les hommes ont été conduits à se représenter les opérations de l'esprit sur le modèle des phénomènes de la matière qui les ont frappés d'abord, et comment à leur tour, entraînés et subjugués par des habitudes invétérées, les philosophes sont arrivés, en suivant de trompeuses analogies, aux erreurs les plus déplorables. Il en cite un exemple frappant. Quand on est irrésolu entre des motifs contraires dont les uns nous excitent à faire une chose et les autres à ne pas la faire, nous comparons ces motifs à des poids placés dans les bassins opposés d'une balance, et nous disons que l'homme pèse ces motifs, qu'il les balance, qu'il délibère. Le sens figuré de ces mots semblait ne devoir tromper personne, et pourtant il s'est trouvé des philosophes qui ont tiré de cette métaphore des conséquences sérieuses. « Ils ont prétendu, chap. 4, De r analogie ', que, de même que la balance ne peut incliner d'aucun côté quand les poids opposés sont parfaitement égaux, et de même qu'elle incline nécessairement du côté le plus fort, de même aussi nous sommes dans l'impossibihté absolue de nous déterminer entre des motifs d'une égale force, et nous cédons nécessairement à ceux qui l'emportent. Et sur ce fondement, quelques scholastiques ont été jusqu'à soutenir que si un âne se trouvait placé entre deux bottes de foin parfaitement semblables, il mourrait de faim faute de pouvoir choisir. Voilà un exemple de ces raisonnements par analogie auxquels je dis qu'il ne faut jamais se fier; car l'analogie entre la balance et Ihomme qui délibère, quoiqu'une des plus frappantes qu'on puisse découvrir entre l'esprit et la matière, ne laisse pas cependant d'être trompeuse. Une matière inerte et inanimée et un être actif et intelligent sont des choses absolument dilTérentes, et de ce que l'une reste en repos en certain cas, il ne s'ensuit pas que l'autre y doive demeurer dans un cas à peu près semblable. L'argument est aussi faible que si on disait : Un animal mort ne se meut que quand il est poussé, et s'il est poussé avec une force égale dans

Page 1