‹ Philosophie écossaiseChapitre 9 sur 199 · C. Adeisiilemon, 1708; les Lettres a Serena, 1704, etc · texte numérisé non relu

C. Adeisiilemon, 1708; les Lettres a Serena, 1704, etc

4 l'IllLOSOl'HIli ÉCOSSAISK

établie, menacée dans ses dogmes les plus essentiels, se défendit; et, hors de l'Église anglicane, plus dun esprit élevé et généreux se portèrent au secours de la raison et de la vertu. De là, contre la philosophie de Locke, une opposition tantôt exagérée et violente, tantôt sérieuse et mesurée L'interprète le plus considérable de cette opposition fut un disciple de Newton, Samuel Clarke, dont le nom demeure honorablement attaché à la défense de la liberté humaine et de la divine providence i . Avant lui , Schaftesbiu^ luimême n'avait pas craint de faire remonter à Locke la triste philosophie qui commençait à se répandre. On ne pouvait accuser Schaftesbui'v de jalousie ou d'animosité envers Locke. C'était un grand seigneur , étranger aux querelles des lettrés ; c'était de plus un ami particulier de Locke ; il aimait et vénérait sa personne ; il était reconnaissant des soins qu'il en avait reçus dans son enfance; il partageait ses opinions religieuses et politiques qui étaient celles de toute sa famille -. Dans une dp ses Lettres à un jeune gentilhomme qui étudie à rUniiersité , U. fait un juste éloge de l'Essai sur l'entendement humain, « Je ne suis pas fâché, dit-il *, de vous avoir prêté l'Essai de M. Locke sur l'entendement humain. Il est aussi de mise à l'Université que dans le monde, et aussi propre à nous diriger dans les alTaires de la vie que dans les sciences. Je ne connais aucun savant qui ait autant contribué que lui à retirer la philosophie de l'état de barbarie, à l'introduire dans le monde poli, et à la faire recevoir de ces hommes élégants à qui elle amait fait horreur sous son ancienne forme. 11 nous a appris à penser et à raisonner. » Schaftesbury parle ici comme le lit plus tard VoMire ; mais ailleurs il devance Rousseau et Turgot. « En général, dit-il ^, tous nos esprits forts, qu'on appelle ordi-

1. Œuvres de Samuel Clarke, 4 vol. in-l'ol., 1758. Voyez pailiculièremeiit ses réponses à Dodwell.

2. Sur les relations de Locke avec la maison Scliaftesbury. voyez 2<' série, t. 111, la leçon sur la vie de Locke.

Œuvres de Scbaftesbury. i. 111. p. 318. de la traduction fiançaise. 4. IbiA.. p. 330.

PKKMIiiUK LEÇON. — IVIKOmCllON 5

nairement libres penseurs, ont adopté les principes de Hobbes. M. Locke , que j'honore infiniment , dont j'estime beaucoup les écrits sur le gouvemement , la politique , le commerce , les monnaies, l'éducation, la tolérance, etc., qui était un chrétien zélé et im bon croyant, comme je puis le témoigner, l'ayant connu très-particulièrement, a aussi donné dans le même travers , de sorte que les Tindals et les autres amateurs de la liberté de penser

se regardent comme ses disciples.» « C'est M. Locke qui a

porté le premier coup. Le caractère servile et les principes rampants de Hobbes en fait de politique sont une production empoisonnée de la philosophie de Locke. C'est Locke qui a renversé tous les fondements de la morale ; il a détruit l'ordre et la vertu dans le monde, en prétendant que les idées d'ordre et de vertu, ainsi que celle de Dieu , étaient acquises et non pas innées, et que la nature ne nous avait donné aucun principe d'équité. 11 joue misérablement sur le mot d'idée innée ^ et ce mot, bien entendu, signifie seulement ime idée naturelle ou conforme à notre nature. Car, qu'importe, au point de vue de la question , la naissance ou la sortie du fœtus hors du sein maternel ? 11 ne s'agit point du temps auquel nos idées se forment, ni du moment auquel un corps sort d'un autre ; il s'agit de savoir si la constitution de l'homme est telle «pie , devenu adulte, soit plus tôt soit plus tard, ce qui est assez indidérent en soi, l'idée de l'ordre et de la vertu, ainsi que celle de Dieu , naissent nécessairement et inévitablement

en lui. » « La vertu, suivant Locke , n'a point d'autre mesure,

d'autre loi ni d'autre règle que la mode et la coutume. La justice, la morale et l'équité dépendent ùe la loi et de la volonté. Dieu est libre, et parfaitement libre, de faire consister le bien et le mal en ce qu'il juge à propos de rendre bon ou mauvais selon son bon plaisir. 11 peut, s'il le veut, faire que le vice soit vertu et que la vertu soit vice. C'est lui qui a institué le bien et le mal. Tout est de soi indidérent, et il n'y a ni bien ni mal qui découle de la natme des choses. De là vient que notre esprit n'a aucune idée du bien et du mal qui lui soit naturellement empreinte.

L'expérience et notre catéchisme nous donnent l'idée du juste et de l'injuste. Il faut apparemment qu'il y ait aussi un catéchisme pour les oiseaux qui leur apprenne à faire leurs nids et à voler

quand ils ont des ailes. « « Les puérilités scholastiques des

siècles d'ignorance ont été remplacées , dans cet âge de science et de liberté , par une philosophie contraire , d'un génie particulier et fort goûté des gens d'esprit qui ont secoué le joug que l'on voulait imposer à leur liberté de penser. Mais je ne sais si ee changement n'est pas un remède aussi mauvais que le mal. »

Faites attention, je vous prie, au caractère de tous ces passages. L'esprit libéral y est empreint à chaque ligne. Ce ne sont point ici les préjugés de l'école aux prises avec les paradoxes de la philosophie à la mode ; c'est la vraie liberté de penser protestant contre la licence qui s'autorise de son nom ; c'est une philosophie généreuse s'efforçant d'arrêter des égarements capables de rendre toute philosophie suspecte à l'humanité. De tels accents ne pouvaient manquer d'être entendus dans une grande nation. En France, l'auteur de la Professmi de foi du vicaire savoyard ne fit guère qu'étonner les âmes, parce qu'elles étaient en quelque sorte occupées par la philosophie régnante. Mais supposez qu'il fût venu un peu plus tôt, et qu'il n'eût pas gâté une admirable éloquence par tous les dérèglements du paradoxe et de l'orgueil; ou supposez que Turgot, en quittant la Sorbonne, au lieu d'entrer dans les affaires, se fût consacré à la philosophie, et qu'il eût travaillé à former autour de lui une école aussi libre que celle de l'Encyclopédie, mais plus raisonnable et plus honnête, je ne doute pas que l'école nouvelle n'eût au moins partagé la France. Ce que Rousseau et Turgot tentèrent vainement parmi nous dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, de nobles et fermes esprits l'entreprirent chez nos voisins, dès le début du siècle, à l'exemple et sous l'inspiration de Schaftesbury.

Parmi les trois royaumes réunis sous le sceptre de la Grande- Bretagne, il en était un que son génie particulier et toute son histoire préparaient admirablement à recevoir ou <à produire une

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tout autre philosophie que celle de Hobbes et même de Locke. En éfFet, si la philosophie d'une époque et d'un pays exerce une action puissante sur les mœurs et sur le cai'actère de ce pays et de cette époque, il n'est pas moins certain qu'ordinairement elle les suit et qu'elle est ce que la fait être la société où elle prend naissance. C'est surtout l'état religieux d'une société qui donne à la philosophie son empreinte, comme avec le temps il se modifie lui-même sous l'influence de la philosophie. L'esprit religieux du dix-septième siècle est visiblement marqué dans la philosophie de ce grand siècle; et, par un juste retour, la philosophie cartésienne rendit à la religion avec usure ce qu'elle en avait reçu. Le génie chrétien avait donné au cartésianisme une Ihéodicée sublime : la philosophie cai-tésiennc répandue dans les difTérents ordres religieux et dans tout le clergé contribua puissamment à en bannir les petitesses et les superstitions, et à former celte admirable Église gallicane qui n'est pas une des gloires les moins considérables de notre pays. Les mêmes causes produisirent en Ecosse les mêmes effets. L'Ecosse était alors profondément presbytérienne. Le presbytérianisme a deux grands traits, l'indépendance et l'austérité. 11 repousse la domination épiscopale : la seule autorité qu'il reconnaisse est l'assemblée des pasteurs, à peu près égaux entre eux. Né de l'esprit d'indépendance, il ne subsiste qu'en s'appuyant sur cet esprit, en le maintenant et en le répandant. Il est donc très-favorable à la liberté en toutes choses, dans la société civile comme dans la société religieuse. En même temps il possède un puissant contre-poids à l'esprit de liberté dans une foi vive et mâle, dirigée vers la pratique, vers le gouvernement de l'cime et de la vie. Telle est cette grande Église presbytérienne fondée par Knox et qui, dit-on, retient encore aujom-d'hui l'empreinte du génie de son fondateur. Elle a plus d'une ressemblance avec notre Église janséniste du dix-septième siècle. L'une et l'autre ont eu leurs excès ^, mais ces excès mêmes témoignent d'une sève

l. Sur les excès, les mérites et les défaiits du jansénisme, voyez les Pensées

vigoureuse, capable aussi de poiier les plus nobles fruits. Knox est comme le Saint-Cyran du Port-Royal écossais. Du sein de ces fortes croyances est sorti un peuple resté toujoiu-s fidèle à la cause de la liberté, éclairé et brave, honnête et sensé, à la fois modéré et opiniâtre, qui a joué un rôle considérable et particulier dans les deux révolutions par lesquelles la Grande-Bretagne est parvenue au gouvernement qui fait sa force et sa gloire.

Ces deux révolutions avaient, comme on sait, un but religieux autant que politique : il s'agissait d'assurer la liberté de conscience et les autres libertés publiques contre les entreprises d'une royauté qui prétendait au pouvoir absolu. Ce double caractère rendait la cause libérale deux fois chère et sacrée à l'Ecosse. Aussi la révolution de 1640 trouva-t-elle des auxiliaires dévoués dans les covenantaires écossais qui étaient en pleine insurrection dès 1639, et s'allièrent plus tard avec le parlement. Et remarquez ici leur modératittn avec leur constance : ils demeurèrent étrangers à la terrible tragédie de 1649. Tandis que l'Angleterre dressait le sinistre échafaud, les commissaires que l'Ecosse avait envoyés à Londres pour s'entendre avec le parlement, rentraient dans leur pays. Le procès de Charles F' fut instmit sans eux, et le parlement écossais intercéda inutilement en favem' de la royale victime. Peu d'années après, en 1660, le peuple anglais expiait par les folies d'un royalisme outré ses emportements démocratiques, tandis qu'en Ecosse des hommes intrépides, fidèles à la vieille bonne cause, soutenaient des luttes opiniâtres contre Charles II, et, par des révoltes non interrompues, entretenaient le feu sacré de l'esprit d'indépendance qui triompha en 1688.

Il appartenait à l'Ecosse de produire le peintre ingénieux et pathétique qui devait la faire connaître à l'Europe. Les romans de sir Walter Scott sont aussi vrais que Ihistoire. Ils donnent une

i>E Pascal, piéiace di' la seconde édition, et ïWvanl-propos de la troisième édition de Jacqueline Pascal.

PREMIERE KECON. — I.M HODICI IO> 'J

idée exacte de la physionomie morale du pays à cette époque. Les 'Puritains, surtout la Vrison d'Edimbourg, peignent admirablement la foi énergique qui poussait et soutenait les maityrs sur les échafauds de la contre-révolution, ou, sm* des thécàtres plus obscurs, au sein de la famille, produisait des vertus sévères, contentes du témoignage de la conscience et du regard de Dieu. Dans la Prison d'Edimbourg, le chef-d'œuvre peut-être du grand romancier, quelle àme que celle de Jeanny Deans, et quelle figure que ce vieux presbytérien, qui aime mieuv abandonner sa fille chérie à une mort infâme que de la sauver en altérant le moins du monde la vérité ! Ce n'étaient point là les mœurs de l'Angleterre. Sous le règne de Charles II, la société anglaise s'était tout à coup montée au ton de la servilité, de l'égoïsme, de la débauche, sur le modèle des courtisans du jour. On aurait en vain cherché dans ce peuple quelque trace de l'exaltation républicaine qui l'avait enivré quelques années auparavant. L'Ecosse, soit qu'elle fût trop éloignée pour recevoir la contagion de la cour, soit qu'elle fût plus capable d'y résister, se préserva mieux des dérèglements de cette honteuse époque de l'histoire de la Grande- Bretagne,

Et il ne faut pas s'imaginer (jue cette énergie morale (ut fille d'un fanatisme ignorant. .Non : elle s'alliait, au contraire, à une instruction générale, ici bornée mais solide, là forte et élevée. Vous connaîtriez mal le berceau de la philosophie écossaise, et le peuple du sein duquel elle est sortie et pour qui elle était faite, si vous n'aviez pas une idée de l'état de l'instruction en Ecosse dès le premier quart du dix-huitième siècle.

Les réformatem's spirituels de l'Ecosse avaient senti de bonne heure la nécessité de fonder leur œuvre sur la propagation des lumières dans tous les rangs de la société. En io60, Knox et ses collaborateuis présentèrent à l'assemblée d'Ecosse un plan complet d'éducation nationale, qui embrassait les petites écoles et les universités. Dans la dédicace de la première traduction écossaise de la Bible, adressée au roi Jacques VI et datée d'Edinbui-gh,

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le 10 juillet 1379, le clergé presbytérien rappelle « les jours de ténèbres où on pouvait à peine trouver dans toute une ville le livre de Dieu mal traduit dans une langue étrangère, lu par fort peu et compris par personne ; » et il célèbre « les jours de la lumière nouvelle où chaque maison possède le livre de la loi divine dans la langue vulgaire, lu par tous et compris par tous. » En cette même année 1579, un acte du parlement ordonna que tout gentilhomme ayant 300 marcs de revenu, et tout bourgeois ayant 300 livres « eussent une Bible et un livre de psaumes en langue vulgau'e dans leur maison, pour la meilleiu-e instruction d'euxmêmes et de leurs familles dans la connaissance de Dieu, » et cola sous peine d'une assez forte amende. En conséquence de cet acte, commission fut donnée à Jean Williamson, bourgeois d'Edinburgh, « de ^isiter les maisons de tous ceux qui sont désignés dans l'acte du parlement, de se faire représenter leur Bible et leiu' livre de psaumes, d'y inscrire de sa propre main ou de celle de ses délégués le nom du propriétaire, pour éviter toute erreiu" ou tromperie ; et, s'ils trouvent une maison où la Bible manque, d'y appliquer la peine requise. » Depuis, le clergé ne perdit jamais de vue cet important objet. Malgré tous les efforts tentés par Charles l'"'' pour rétablir l'épiscopat en Ecosse, l'Église presbytérienne lui arracha la permission de s'assembler à la fin de 1038; et, parmi les diverses résolutions que prit cette assemblée, on remarque celles qui se rapportent aux écoles paroissiales et aux universités. Enfin, quand a inrent les jours de liberté et de triomphe, avec la révolution de 1040, le covenant imposa à toute paroisse l'obligation d'entretenir une école et un maître d'école. Cet acte S monument mémorable du zèle de l'Église presbytérienne pour réducation du peuple, est daté du 2 février 1646. Son caractère essentiel est de mettre l'école et le maître d'école sous l'autorité ecclésiastique de la paroisse appelée le presbytère.

1. Ou le trouvera dans la rollectioii des Aeten du pnrlemi'nl d'Ecosse; il est intitulé;

Ael for {ound\ng Sichnols in fverxj pnri^lt.

PREMIÈRE LEÇON. — IMROniCMON 11

preshytery. Toute paroisse doit avoir une maison d'école et assurer au maître un salaire convenable. A cet ellet, chaque paroisse doit constituer un fonds particulier, pour lequel les habitants sont imposés dans des proportions déterminées. Les précautions les plus minutieuses sont prises pour assurer le salaire du maître. Si une paroisse pourvoit mal à ce soin, l'autorité ecclésiai^tique, le presbytère, a le droit de nommer, dans la circonscription paroissiale, « douze hommes honnêtes, investis du pouvoir d'établir l'école et de procurer au maître un traitement suffisant. »

Grâce à cet acte vigoureux, dès 1660 toute paroisse avait son ministre, tout village une école, toute famille une Bible. Ce régime produisit des mœurs admirables. « J'ai vécu plusiem-s années, dit un historien de cette époquei, dans une paroisse, sans y avoir jamais entendu un jui'ement. Il n'y avait pas de famille où le nom du Seigneur ne fût honoré par des lectures, des chants, des prières. Tout le monde était content de l'autorité ecclésiastique, excepté ceux qui tenaient des cabarets et se plaignaient que leur métier était perdu, le peuple étant devenu sobre. » L'évèque Burnet, quoique ennemi de l'Église presbytérienne, avoue qu'entre ses mains l'Ecosse était devenue le pays le plus instruit qui ait jamais été. «J'étais étonné, dit Burnet 2, de voir de pauvres communautés aussi capables de raisonner et même de disputer en matière de religion et de gouvernement. Us avaient à la main des textes de l'Écritmx- et n'étaient embaiTassés pour répondre à aucime chose qui leiu" était dite. Toutes ces connaissances étaient répandues en ime certaine mesure jusque dans les derniers rangs^ parmi les paysans et les domestiques. »

La restauration brisa cet ouvrage du presbytérianisme et le presbytérianisme lui-même : l'acte de 1646 fut rapporté; on rétablit l'Église épiscopale ; trois cents pasteurs presbytériens furent chassés ou se condamnèrent à un exil volontaire plutôt que de se

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