‹ Philosophie écossaiseChapitre 92 sur 199 · Ikid., \i · texte numérisé non relu

Ikid., \i

l'entendement humain. Sans doute, la conviction de la vérité d'un axiome n'est pas de même nature que la conviction de l'existence d'un objet que nous voyons; mais toutes deux sont immédiates et également irrésistibles. Nul ne s'avise de chercher une raison pour croire à ce qu'il perçoit, et, avant que nous soyons capables de raisonner, nous n'avons pas moins confiance en nos sens qu'après. Le sauvage le plus ignorant est aussi complètement convaincu de la réalité de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce qu'il touche, que le plus habile logicien. La nature de notre entendement nous détermine à recevoir un axiome mathématique, comme une vérité première qui en engendre d'autres et qui n'e:-t engendrée par aucune ; de même, la nature de notre faculté perceptive nous détermine à admettre l'existence de ce que nous percevons distinctement comme un principe dont nous pouvons déduire d'autres vérités, mais qui n'est déduit lui-même d'aucune vérité supérieure. »

Reid a raison : la perception ne contient point un raisonnement dont la sensation forme les prémisses et dont la connaissance de l'objet extérieur soit la conclusion. Dès que la sensation a lieu, la perception nous révèle son objet immédiatement par une suggestion ou inspiration naturelle. Reid réfute à merveille ceux qui s'imaginent tiier la connaissance du monde extérieur de la sensation à l'aide du raisonnement, et d'un raisonnement analogique fondé sur un prétendu rapport de convenance, de conformité, de ressemblance entre la sensation et son objet. 11 démontre sans réplique qu'un tel rapport est une chimère ; que la sensation ne ressemble en rien à son objet, qu'à cet égard nulle sensation n'est privilégiée, pas plus celles de la vue et du toucher que celles de l'ouïe, du goût et de l'odorat. La sensation toute seule ne nous ferait jamais sortir de la scène intérieure de la conscience. Ajoutez-y la théorie des idées représentatives, vous n'y ajouterez qu'une Iktion impuissante dont le vice a été vingt fois mis à nu. Pour savoir si l'idée d'aucune sensation représente exactement son objet, il faudrait la comparer avec cet objet, c'est-à-dire supposer

cet objet connu et connu par un autre moyen que l'idée de sensation. La théorie de la perception immédiate du monde extérieur est donc une véritable conquête sur les hypothèses qui l'ont précédée, et on doit savoir gré à Reid d'avoir substitué à l'autorité usurpée du raisonnement analogique l'autorité légitime de la perception.

La perception est immédiate, en ce sens qu'elle est pure des faux raisonnements qu'on y a mêlés; mais, à vrai dire, elle n'est point aussi simple qu'elle paraît au premier coup d'oeil, et l'analyse y découvre un raisonnement naturel entièrement différent (lu raisonnement absurde et scholastique fondé sur la vertu représentative des idées, raisonnement naturel qui n'est pas autre chose (jue l'application d'une loi ou principe de l'esprit humain agissant dans le phénomène de la perception : nous voulons parler de la loi ou principe de causalité.

Reid a parfaitement coimu ce principe. Son tort est de ne l'avoir point fait intervenir dans la perception. Vous en chercheriez en vain la moindre mention dans tout le chap. 5 de l'Essai deuxième, intitulé De Ja perception^ ainsi que dans toute la polémique contre les idées représentatives, cet intermédiaire absurde imaginé par les [jhilosophes pour passer de la sensation qui est tout intérieure à la connaissance du monde ex-.érieur. Reid a brisé ce pont artificiel, ouvrage fantastique de l'école qui, en s'évanouissant, laisse pal'aître l'abîme de l'idéalisme et du scepticisme. Il fait voir qu'il y a en nous la puissance naturelle de nous élancer en quelque sorte d'une rive à l'autre, et, la sensation une fois éprouvée, de percevoir son objet avec une croyance irrésistible et immédiate à la réalité de cet objet. Il présente la perception comme un fait mystérieux mais certain, accompagné d'une foi invincible ; il ne cherche pas à pénétrer le secret de cette foi. Selon nous, ce .-ecret est tout entier dans la veitu du principe de causalité. Diral-on que résoudre la perception dans le principe de causalité, c'est expliquer un mystère par un autre ? nous répondrons que d'explication en explication il faut bien parvenir à quelque chose

HLITIÈME LEÇON. — REID 333

d'inexplicable, cl que les lois de l'esprit humain sont les bornes de l'analyse psychologique, comme les lois de la nature sont les bornes de l'analyse pliysique et chimique.

Reid a très-bien vu, ailleurs, que le principe de causalité est l'instrument de la perception ; car, selon lui, les objets directs de la perception sont les qualités des corps ; ces qualités ne sont pas pour nous autre chose que les causes de nos sensations ; et ces causes, il est trop clair que le principe de causalité peut seul nous les révéler. C'est ce qui résulte du chapitre 17 < de ce même Essai, Des objets de la perception et d'abord des qualités primaires et secondaires des corps. 11 est donc fort étrange que dans le chapitre 5, De la perception^ il ne soit jamais question du principe de causalité.

Tout le monde connaît la différence des qualités primaires et des qualités secondaires des corps. Les unes sont dites primaires, parce que sans elles le corps lui-même ne pourrait exister, tandis qu'il pourrait exister encore s'il était privé de ses qualités secondaires. Sans étendue et sans figure, nous ne concevons pas les corps ; nous les concevons très-bien sans odem*, sans saveur, etc. De plus, les qualités primaires nous sont bien connues, et nous savons en quoi elles consistent. La solidité d'un corps est la propriété qu'il a d'exclure tout autre corps du lieu qu'il occupe dans l'espace. Sa dureté, sa mollesse, etc., sont les différents degrés de la cohésion de ses parties. Nous ne connaissons pas ainsi les qualités secondaires. Quelle est dans la rose cette qualité qu'on appelle son odeur ? En quoi consiste la chaleur du feu, etc.? Nous ne le savons pas, ou du moins c'est là un sujet de recherches difficiles et de lentes découvertes ; naturellement, nous ne savons de l'odeur, de la chaleur, de la saveur, etc., rien autre chose, sinon qu'elles sont les causes de nos sensations. C'est à ce titre seul que nous les connaissons ; donc sans le principe de causalité nous ne les soupçonnerions jamais. J'éprouve une certaine sensa-

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