‹ Philosophie et drame [microform]Chapitre 2 sur 10 · MAITRES CHANTEURS · texte numérisé non relu

MAITRES CHANTEURS

ET LES Maîtres Chanteurs

Nous rangeons dans cette première partie les drames écrits avant 1848 en y ajoutant, par exception, les Maîtres Chanteurs. Ces drames se distinguent par le caractère suivant : l'auteur a puyincarneruneidée, un symbole, mais quelque pensée secondaire qu'il ait voulu y ajouter, l'œuvre se comprend toujours d'elle-même, par la simple logique des sentiments. Nous nous y arrêterons seulement pour montrer, par de brèves analyses, qu'il n'est besoin pour les comprendra de faire appel à aucune spéciale conception du monde.

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On connaît le sujet du Vaisseau-Fantôme. Le Hollandais Volant a, un jour, blasphémé : « Je ne renoncerai de l'éternité à doubler ce cap dont m'éloigne la tempête. » En punition, il est condamné à errer pour toujours à moins qu'une femme ne l'accepte pour époux et ne lui conserve fidélité jusqu'à la mort.

Le Hollandais jette l'ancre à côté du vaisseau du Norvégien Daland; séduit celui-ci par l'étalage de ses trésors et obtient qu'il lui promette la main de sa fille Senta.

Celle-ci fera-t-elle honneur à cet engagement au moins imprudent ? Wagner prépare assez habilement son acceptation. Le portrait du maudit est suspendu dans la maison paternelle et une ballade souvent répétée l'a instruite de ses malheurs. Aussi y compatit-elle très profondément. Dans la cordiale simplicité de sa jeunesse elle rêve que ce serait un beau sort de se donner au malheureux et de le sauver par sa fidélité. Seulement ce n'est pour elle qu'un rêve. ' Et à côté, la vie ordinaire, toute plate et tout

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unie, c'est Erik, son fiancé, qu'elle accepte comme tel, mais, comme dit Wagner, « en hésitant, » — voulant ainsi montrer qu'elle ne l'agrée qu'avec un peu de contrainte. Et si elle l'accepte, en effet, c'est uniquement parce qu'elle n'ose croire que le hasard la mettra sur la route de celui qu'elle souhaite de délivrer. Mais le Hollandais vient-il à se montrer aux côtés de son père qu'elle n'hésite pas une minute à lui donner sa main.

Erik, qui n'a rien deviné des aspirations de la jeune fille, lui reproche naturellement de tromper ses espoirs. « Quand ton bras s'enlaça autour de mon cou, ne me renouvelas-tu pas ta promesse d'amour? » Le Hollandais, qui a tout entendu, se croit alors en droit de suspecter la fidélité de sa future épouse. Il le croit d'autant plus qu'il a été souvent trompé dans le passé, — si souvent même que son équipage le rappelait dès avant celte scène, supposant par avance que cette tentative allait être vaine comme les autres: « Capitaine, capitaine, tu n'es pas heureux en amour! » Le Hollandais se voit donc voué de

nouveau à la mer et remonte sur son navire. Mais Senta, offensée de cette méprise, veut lui prouver par un parti extrême que sa fidélité s'étend jusqu'à la mort. Elle monte sur un roc et se jette à la mer*

Aussitôt le Vaisseau-Fantôme s'abîme dans l'océan, et au-dessus des flots s'élèvent transfigurés, le Hollandais et Senta.

Ne parlons pas du dénouement qui touche au merveilleux et qui était commandé par la légende. Tout le reste s'explique fort naturellement, sans qu'il soit besoin d'aucun éclaircissement particulier, A présent Wagner a-t-il voulu dans ce drame symboliser une pensée? Il affirme que oui. Comme le Hollandais, Wagner, après son premier séjour à Paris, aspirait à une patrie où se fixer; mais, cette patrie, ce n'était pas l'Allemagne telle qu'il l'avait connue avant de partir à l'aventure ; c'était une Allemagne qui l'aimerait et le comprendrait comme Senta aime le Hollandais. (Cf. Henri Lichtenberger : Richard Wagner,' poète et penseur, 2' édition, p. 90. Paris, Alcan.)

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On peut admettre cette interprétation, on peut en chercher d'autres tout aussi vraisemblables. Mais, avec ou sans interprétation, le drame demeure toujours, s'expliquant de lui-même par les sentiments seuls de ses personnages.

On en peut dire autant de Tannhœuser. Cependant Tœuvre est d'une compréhension un peu plus difficile. Et ce qui gêne peut-être le plus pour la suivre dans la vérité de son intrigue, c'est le souvenir des interprétations antérieurement données . Je n'en excepte pas celles données par Wagner lui-même. Voici le résumé de l'action telle qu'elle ressort de l'œuvre.

Tannhaeuser est au Vénusberg depuis bientôt un an. Il commence à éprouver le désir d'en partir. Vénus essaye de le retenir et il ne se fait pas faute de reconnaître qu'il y a passé des jours de haute jouissance. Pourrait-il être autrement d'une passion partagée par la déesse elle-même de l'amour? Malgré cela il veut revenir dans le monde. Et il donne, pour son départ,

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plusieurs motifs. Il n'est pas un dieu : « Il est soumis au changement; » malgré les enchantements' de ce séjour, il aspire à quelque chose qui ne soit plus artificiel, « à l'azur du ciel, aux fraîches prairies, au son des cloches ; » il veut reprendre sa liberté ; et enfin, surtout, il comprend que ce séjour est une faute contre sa nature d'homme. Il a soif de la pénitence, « son salut est en Marie. »

La scène suivante où Tannhaeuser, sorti de l'empire de Vénus, rencontre les pèlerins, confirme cette dernière raison : « Ah! s'écrie-t-il, je sens peser sur moi le faix de mes péchés ! » En expiation, « il embrasse avec ardeur les souffrances; » et il espère fermement son pardon : « Tout-Puissant! Gloire à Toi! Augustes sont les miracles de ta grâce! »

C'est avec cette idée d'expiation qu'il répond au landgrave et à ses compagnons qu'il est condamné à aller toujours en avant « sans se reposer jamais ». Cependant, au rappel du nom d'Elisabeth, par une volte-face bien brusque, il

oublie tous ses projets de pénitence et accepte avec enthousiasme d'aller auprès d'elle à la Wartburg.

Mais il est toujours sous le coup de sa faute. Dans l'enthousiasme de son lyrisme, il laisse échapper en plein tournoi poétique l'aveu de ses désordres passés. Après un pareil séjour chez les puissances diaboliques, tous le croient à jamais perdu et damné. Ils occiraient même sur l'heure ce réprouvé, ce maudit qui vient d'insulter ainsi à l'amour d'Elisabeth, si cette dernière ne prenait sa défense, leur montrant qu'ils « méconnaissent les décrets du Très-Haut», et que Tannhaeuser peut très bien « obtenir son salut par le repentir et l'expiation en ce monde » . Ils se rendent aux injonctions de la jeune fille : « Un ange est descendu de l'éther lumineux pour proclamer le saint décret de Dieu. » Tannhaeuser partira donc pour Rome avec les pèlerins afin d'expier et de gagner son pardon. TannhaBuser, qui a dû éprouver un instant de désespoir, écoute avec les autres les chants des Pèlerins : « Béni

soit l'homme fidèle dans sa foi ; il est sauvé par la pénitence et le repentir. » Alors il renaît à la confiance qu'il avait éprouvée lors de sa sortie du Vénusberg, « ses traits s'illuminent du rayon de l'espérance soudainement réveillée, » et il s'écrie avec les autres : « A Rome ! »

Pendant son pèlerinage, Elisabeth implore du Ciel le pardon du coupable. Cependant les premiers pèlerins arrivent et Tannhœuser n'est pas au milieu d'eux. C'est donc que la rémission du crime lui a été refusée à Rome. Alors sa prière se fait plus ardente, et elle offre tout ce qu'elle peut offrir de plus : elle demande à la Vierge de prendre sa propre vie pour que le malheureux soit enfin pardonné.

Elle se retire, et Wolfram, qui était resté respectueusement à quelques pas de la princesse, voit revenir Tannhœuser qui, accablé de fatigue, lui demande le chemin du Vénusberg. Cédant enfin aux interrogations de Wolfram, il raconte ses mortifications au cours du pèlerinage. Il lui dit ses supplications au pontife afin qu'il lui accor-

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dât son pardon, qu'il le délivrât de ces « liens brûlants » du désir « qu'aucune mortification n'avait encore apaisé » . Mais le pontife avait répondu que, puisqu' « il avait allumé son cœur au feu de l'enfer, il était damné à jamais... De même que cette crosse, avait-il dit, dans ma main ne se parera plus d'une fraîche verdure, ainsi jamais tu ne verras dans la fournaise infernale refleurir pour toi la délivrance » . C'est pourquoi, n'ayant plus de pardon à espérer, il retourne ^u Vénusberg.

A ses appels, en effet, Vénus avec toutes les séductions de son empire, commence à apparaître. Tannhaeuser va être entraîné pour jamais dans l'empire diabolique, lorsque Wolfram l'arrête d'un mot : « Un ange a prié pour toi sur la terre. Bientôt il va planer au-dessus de toi en te bénissant : Elisabeth! » Touché jusqu'au fond du cœur de cette charité sans limites de son aimée, de cette fidélité qui lui a gardé son amour envers et contre tout et jusque dans la mort, Tannhaeuser reste « comme frappé de la foudre », et

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Vénus disparaît comprenant qu'il est perdu pour son empire.

En effet, le cortège funèbre d'Elisabeth venant à passer, Tannhœuser qui s'était approché du cercueil ouvert tombe mort en s'écriant : « Sainte Elisabeth ! prie pour moi ! » Son exclamation révèle que, touché par la charité d'Elisabeth, il a repris espoir en son pardon. Et ce trépas à côté de son aimée est, sans doute, l'indice que Dieu a pardonné.

Justement voici le dernier groupe des pèlerins qui arrive : portant, signe de salut, la crosse du pape reverdie et feuillée. Et, dans leur chant, Wagner place la moralité à tirer de son drame. La grâce du Très-Haut accomplit « des merveilles. La Rédemption est devenue le partage du monde... Le bâton desséché dans la main du prêtre s'est paré d'une fraîche verdure. Ainsi, dans l'embrasement de l'enfer, doit refleurir pour le pécheur la délivrance... Dieu est au-dessus de l'univers et sa miséricorde n'est pas une dérision ». En d'autres termes, le pécheur doit tou-

jours espérer la miséricorde divine. Le monde, (le landgrave et ses compagnons), l'Église ellemême (en la personne du pontife) ont beau le condamner, la bonté de Dieu est au-dessus d'eux pour accorder le pardon. C'est ce que, seule, a compris Elisabeth, grâce à son cœur tout pénétré d'amour et de charité.

Cette espèce de problème de théologie incorporé aussi au drame a son origine dans l'une des sources où a puisé Wagner. Dans un lied ancien, Tannhaeuser allait demander son pardon au pape Urbain II. Celui-ci le lui refusait et disait : « Quand ce bâton portera des feuilles. Dieu te rendra la grâce. » Tannhaeuser désespéré retournait au Vénusberg. Le bâton étant venu à fleurir, le pape faisait chercher Tannhaeuser en tous pays. Mais comme il était trop tard, et cela à cause de sa sévérité outrée, Urbain encourait la damnation éternelle. — Cette thèse devait séduire Wagner qui, toute sa vie, fut hostile aux « Eglises », même dans les périodes où il se donna comme chrétien. Il a donc présenté dans son drame, d'un côté le

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pape (c'cst-à-dirc l'Eglise Iclle qu'il se la figure), avec sa sévvrito antichrélicnnc; il condamne, parce que Tannlia'uscr a allumé son cœur aux feux de l'enfer; de l'autre, il montre l'immensité de la miséricorde divine, pressentie seulement par le cœur pur de la vierge aimante, miséricorde qui porte la délivrance jusque dans « l'embrasement de l'enfer ». Je n'affirme pas que cela soit de la théologie de bien bon aloi; mais ce que j'affirme, c'est qu'à ne juger que d'après l'œuvre ellemême, tel est le sens général qui se dégage de Tannhœuser. Sens de valeur très discutable, je le veux bien, mais pouvant être saisi par tout auditeur sans qu'il soit besoin d'éclaircissements préalables. — Par acquit de conscience, je dois rappeler que Wagner a donné de son œuvre deux interprétations sucessives — et différentes. L'une dans Ive Communication à mes amis (1851), et l'autre dans la lettre à Rœckel du 23 août 1856. Je souhaite à de plus clairvoyants de les faire exactement concorder avec l'œuvre elle-même et d'en tirer de nouvelles lumières. Pour ma part.

je ne puis, à cette occasion, m'empêcher de penser à cette réflexion du critique anglais Ernest Newman (1) : « Dans l'interprétation de ses propres œuvres, Wagner est le moins sûr (the most unreliahle) des guides ! »

A propos de Lohengrin, Wagner a donné également de longues explications sur sa propre pensée : est-il nécessaire de les connaître pour comprendre le drame? C'est ce que nous allons examiner.

Lors de l'arrivée du suzerain de Brabant, le roi Henri, Frédéric de Telramund accuse Eisa d'avoir assassiné son frère Gottfried, dans le but, facile à supposer, de se réserver la couronne de Brabant. Il accepte de soutenir son accusation dans un combat au jugement de Dieu. Après une vaine proclamation du héraut, voici qu'à la seconde, arrive un chevalier conduit sur une

(1) A study of Wagner, note p. 33. Londres, B. Dobell, 1899. — Voir aussi la Philosophie de Feuerbach, par Albert Lévy, p. 486. « Wagner a été dupe d'une illusion constante chez lui : il a toujours interprété ses œuvres selon le sentiment qui l'animait au moment où il les relisait. »

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barque par un cygne à la chaîne d'or. Il assume la défense d'Eisa et il accepte d'être son époux en cas de victoire, mais à une condition : c'est qu'elle ne lui demandera jamais ni son nom, ni de quel pays il vient. Eisa le promet. Et, après avoir désarmé Frédéric, le chevalier inconnu lui accorde la vie. Frédéric, ainsi vaincu dans l'épreuve solennelle, est disqualifié et mis au ban de l'empire.

Eisa est donc sauvée, mais (et en ceci Wagner a dû se conformer à la légende) elle se trouve dans la situation singulière d'avoir pour époux un homme de haut courage, je le veux bien, mais enfin inconnu. Et la continuation de son bonheur veut qu'elle ne renonce pas un iqstant à l'accepter comme un inconnu. Aura-t-elle assez de constance pour ne pas être tentée de manquer à sa promesse? Tout le drame repose là-dessus. Et il faut avouer que la tentation paraît assez vraisemblable.

Le deuxième acte nous apprend que Frédéric, homme d'honneur, a été poussé à lancer l'accu-

sation par les (fausses) affirmations de son épouse Ortrude. Maintenant elle persuade encore à son mari que c'est par un sortilège que le chevalier inconnu a eu raison de lui. La puissance de l'homme au cygne provient d'un enchantement qui s'évanouirait dès qu'Eisa le contraindrait d'avouer son origine. Il faut donc que Frédéric soulève une accusation formelle contre les déloyales conditions du combat. Et, si cette accusation n'est pas écoutée, Frédéric aura encore la ressource de lui faire par surprise une blessure quelconque. Par cela même, l'inconnu sera forcé de révéler son nom. Voilà donc Frédéric déchaîné contre Lohengrin. Ortrude se charge d'agir sur Eisa.

Faisant appel au bon cœur de cette dernière, Ortrude obtient de l'accompagner, au rang que lui vaut sa naissance, aux cérémonies nuptiales. Et elle profite de cet entretien pour jeter une première alarme dans le cœur de la princesse : pourvu que le chevalier ne s'en retourne pas comme il est venu I — Pendant ce temps, Frédéric

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s'assure l'appui de quelques seigneurs mécontents de ce que Lohengrin veut les mener, dès le lendemain, en guerre.

Sur le seuil de l'église, à l'étonnement de tous, Ortrude se campe devant Eisa et lui demande, son mari ayant été vaincu par lui, si elle peut garantir la noblesse et la loyauté de son chevalier. Eisa répond par une affirmation de sa foi au héros, et les femmes de la suite, tout au souvenir du combat de la veille^ ne sont pas ébranlées.

Frédéric intervient à son tour et pose directement la question à Lohengrin. Les guerriers ne sont pas plus ébranlés que les femmes. Mais, en réalité, voilà déjà deux fois qu'Eisa ne peut répondre ou faire répondre directement aux insinuations des ses ennemis : assurément ce lui doit être une douloureuse gène.

Enfin, Frédéric lui laisse dans le cœur le trait le plus empoisonné. « Laisse-moi, dit-il, lui enlever la plus minime partie de son corps, et alors il sera pour toujours lié à toi, sans pouvoir jamais t'abandonner. » — Par là, il serait lié à moi forcé-

ment, pense Eisa : faut-il donc redouter que, sans ce lien, son départ soit possible?

On peut donc se représenter l'état d'âme d'Eisa lorsqu'elle se trouve seule avec l'époux de son choix. Devant le peuple entier, il a hésité à dire son nom : c'est déjà une humiliation. Mais encore, si elle-même savait son origine, du moins pourrait-elle, appuyée sur sa certitude, se rire des suppositions des autres. De plus, ce qui doit la préoccuper encore davantage, c'est l'idée que cet homme, comme il est venu un jour, contre toute vraisemblance humaine , peut de même s'en retourner par le fait d'une volonté supérieure. Elle essaye de faire parler le héros sans toutefois l'interroger directement. Et comme celui-ci lui a révélé qu'il vient, « non du royaume des douleurs et de la nuit, mais des splendeurs et de la béatitude, » ses pressentiments se muent en une vraie terreur. Un jour il repartira pource beauroyaume, et, seule, elle restera dans la désolation! Déjà elle s'imagine voir le cygne revenir le chercher, et, affolée, elle laisse échapper la fatale interroga-

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tion. Dès ce moment, le vrai drame est terminé. On sait que le bonheur d'Eisa a fui à tout jamais : il reste seulement à expliquer au spectateur, en vue de la vraisemblance dramatique, pourquoiétait exigée cette mystérieuse condition. C'est, révèle Lohengrin, la loi des chevaliers du Graal : une fois connus comme tels ils doivent rentrer à Montsalvat. Dans le même but de satisfaire l'auditeur, on apprend que le cygne n'est autre que Gottfried, métamorphosé par Ortrude. Sur la prière de Lohengrin, il recouvre sa véritable forme et vient reprendre sa place de duc de Brabant. Il le fallait ainsi pour que l'innocente Eisa, une fois son sauveur reparti, fût cependant à jamais libérée de tout injurieux soupçon. Mais, encore une fois, sans avoir à recourir à des considérations étrangères, la gradation est suffisamment bien conduite pour qu'en se tenant aux sentiments les plus simplement humains, ou comprenne parfaitement commentla situation d'Eisa, jenediraipasexcuse, mais explique son manquement à sa promesse. A présent, que Wagner ait voulu attacher un sens

à cette tragédie, c'est possible, mais peut-être pas entièrement certain. 11 a bien exposé, après coup, que Lohengrin, c'est l'artiste demandant à ses contemporains d'écouter avec leur seul cœur les révélations qu'il leur apporte. Une seule personne l'accueille avec la foi voulue (Eisa) ; encore, sous d'envieuses instigations, en vient-elle à demander au héros d'où il vient, et « cesse d'aimer pour chercher à comprendre » . Ainsi l'artiste se trouve rejeté dans son rêve par le manque de foi du monde. — Outre que c'est là une singuhère conception (est-il donc possible de pénétrer l'œuvre d'art en dehors de toute inteUigence, par une espèce d'intussusception mystique?) je me demande si cette interprétation allégorique se peut vraiment tirer du poème de Lohengrin. Et, parvintelle à l'en faire jaillir, je ne suis pas convaincu qu'elle ajoute grand' chose à la clarté et à la beauté de l'œuvre, — tout au contraire.

Ici, il y aurait encore une place à faire à une œuvre sinon conçue (1848), du moins réalisée (1862) dans la seconde période de la vie de

Wagner. Je veux parler des Maîtres Chanteurs. Dans cette œuvre, comme dans les précédentes, il nVst besoin d'aucune indication préalable pour suivre et bien comprendre cette très originale comédie.

Le chevalier Walther, venu à Nuremberg pour différents motifs, a été accueilli par le maître Pogner et s'est épris de sa fille Éva. Le coup de foudre a été réciproque. Ils se font leurs aveux à Sainte-Catherine ; et Walther, apprenant que Pogner a promis de ne donner sa fille qu'au maître chanteur vainqueur du concours de la Saint-Jean, tente d'acquérir la maîtrise à la séance qui se tient précisément dans cette église à la suite de l'office.

Les maîtres arrivent, en effet, et Pogner annonce ses intentions. Tous l'approuvent avec enthousiasme. Quelques-uns s'effarouchent cependant d'une restriction de Pogner : en dehors d'un maître, sa fille ne se mariera point, mais encore faudra-t-il que ce maître se fasse agréer d'elle.

Sachs, seul, loin de s'effaroucher de cette res-

triclion, estime au contraire que Pogner va un peu loin. Il craint que le jugement des maîtres ne se trouve pas concorder avec le goût de la jeune fille. Il pense sans doute que les préférences d'Éva iront vers un jeune homme. Un jeune a des chances pour être novateur ; et les maîtres, imbus des règles, sont capables de lui faire grise mine, non pas à cause de son inspiration, mais uniquement parce que son chant pourrait se trouver en désaccord avec ce qu'ils croient être la tradition. Juge pour juge, il préférerait un auditoire neuf et sans aucun parti pris. C'est ^ ainsi, du moins, qu'il se représente le peuple : et il propose de lui confier la décision. Naturellement, voilà un gros scandale, et la chose reste en suspens. « 11 me suffit, conclut Sachs, que l'enfant garde le droit de se prononcer. » Ce n'est du reste pas dans le but de s'assurer la main d'Éva que Sachs soulève ces questions préjudicielles. Ces précautions en vue d'un succès personnel seraient d'un fort bas égoïsme, bien contraire à sa réelle dignité. Puis, comme il le dit expressé-

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ment à Beckmesser : « pour obtenir la couronne aussi des mains d'Eva, il faut être d'une pâte plus jeune que vous et moi (1). » Il ne veut pas concourir, c'est entendu; mais il ne veut pas que la jeune fille coure le risque d'être jetée contre son gré aux bras d'un barbon tel que le greffier, ou tout autre du même acabit.

Les craintes de Sachs vont être vite justifiées. Walther se présente pour obtenir le grade de maître afin de pouvoir concourir le lendemain. Mais son chant n'est pas conforme à la tabulature ; et, malgré l'enthousiasme de Sachs, il est éliminé.

Éva, naturellement, brûle de connaître le résultat de cette présentation. Sa bonne, Madeleine, le demande à l'apprenti David, qui parle d'un échec. Est-ce bien certain? Ne pouvant l'apprendre de son père, Éva va chez Sachs, tâche de le lui faire dire sans paraître l'interroger. A l'instant où elle entre, Sachs vient de terminer une

(1) Cette déclaration est à retenir. Sachs n'a jamais songé à épouser Éva. Lorsqu'il parlera dans le Quintette de son doux rêve, ce sera donc seulement à un rêve, à une chose qui ne se pouvait réaliser, qu'il fera allusion.

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longue rêverie en forme de monologue. Sachs a été vivement frappé par le chant du chevalier. Il essaye de se le rappeler, de se le définir et il n'y parvient pas. Il s'en veut presque d'être si vivement empoigné par la poésie dès qu'il se trouve en face d'un morceau véritable. Il accuse le sureau et son parfum vespéral de l'arracher à son labeur de savetier. « Ce sureau... il semble vouloir que je lui parle. Qu'importe ce que je puis te dire? Ne suis-je pas un pauvre homme?... simple entre tous vraiment? »

Éva vient le surprendre au milieu de ses rêveries sur l'art. Elle fait mille détours fort amusants avant d'arriver à la question. A Sachs qui parle de Beckmesser elle affirme que, pour celui-là, elle n'en voudrait à aucun prix pour époux. Mais avant d'arriver à Walther, il y a une grosse question à éclaircir. Sachs, qui l'aime si tendrement, n'aurait-il pas l'intention de se mettre sur les rangs? Dans ce cas, évidemment, la plus grande réserve serait de mise vis-à-vis de lui. Voyons, dit-elle, « et un veuf (allusion à Sachs)

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n'aurait-il pas quelque chance d'avoir le prix? » Sachs affirme une fois de plus son dessein bien arrêté de ne pas épouser Éva : « Mon enfant, celui-là serait trop vieux pour toi. » Enfin arrive l'occasion de parler de la séance de la journée. Sachs voit de suite où elle veut en venir, mais il veut être bien fixé sur les sentiments de la jeune fille à l'égard du chevalier. Aussi le voilà, lui qui naguère s'abîmait dans la jouissance de se remémorer son lied, le voilà qui feint d'être tout à fait mal disposé à l'égard du hobereau. Prise au piège, Éva laisse voir son dépit contre Sachs : celui-ci est éclairé.

Mais que va faire la jeune fille, se demandet-il ? Que va-t-elle faire dans un pareil état d'exaltation? «Et maintenant, il s'agit de veiller. » Aussi s'arrange-t-il à avoir l'œil ouvert sur la maison de Pogner.

C'est là que se place cette scène un peu longue peut-être, mais d'un comique très particulier et très réel : la fameuse scène qui vase terminer parla mêlée générale de la nuit de la Saint-Jean. Wal-

tlier arrive et à Éva qui le vient rejoindre, il propose l'enlèvement. Mais pas moyen de s'échapper 1 Dun côté c'est Sachs; de l'autre, Beckmesser qui vient donner une sérénade à la jeune fille Pour prolonger cette situation qui rend les jeunes gens captifs et aussi pour finir par éveiller quelques personnes et rendre leurs projets vains, Sachs entonne une chanson sur Adam et Eve. Le bon Dieu ordonne à un ange de leur faire des chaussures pour protéger leurs pauvres pieds dans la fuite du Paradis terrestre. A l'aide de ce subterfuge, Sachs s'adresse directement à la jeune fille et essaye de lui faire comprendre combien l'inquiète et le chagrine cette imprudente fuite. « 0 Eve, entends la plainte que j'élève contre toi; ma détresse et mon lourd chagrin! » Et Éva comprend bien l'amical reproche de sa folie contenu dans les vers : « Cette chanson, elle me bouleverse le cœur, dit-elle à Walther. Oh ! viens, partons d'ici ! (1) »

(1) On s'est souvent appuyé sur ce passage pour affirmer une théorie fortement aventurée d'après laquelle la lutte de

Et cependant ils ne peuvent pas. Sachs, qui tient à son idée, engage avec Beckmesser de

Sachs contre sa douleur de renoncer à la jeune fille serait le vrai sujet du drame des Maîtres Chanteurs. Y a-t-il trace ici d'une pareille lutte et la tristesse d'Éva provient-elle de ce qu'elle devine (seule) ce qui se passe chez le maître? C'est ce qu'il nous faut examiner.

En premier lieu, nous devons faire remarquer que rien dans le texte ne permet de le supposer. Sachs n'a jamais songé à épouser Éva : nous l'avons noté à deux reprises. Et nous voyons qu'à cet instant sa seule grande inquiétude, c'est qu'Éva ne se laisse enlever : « Eve, c'est ta faul^celle de ton escapade et celle de ta jeunesse. » Nous voyonSRissi qu'Éva ne s'y trompe pas. Quand Waltlier lui demande : « A qui veut-il l'aire pièce, au Marqueur ou à nous? » elle répond sans hésiter : « Je crains bien que ce ne soit à nous trois. » C'est donc bien parce qu'elle comprend le reproche déguisé que cette clianson la « bouleverse ». — Alors serait-ce dans la musique que cet état d'àme se trouverait indiqué? C'est ce que l'on essaye de dire. Le thème grave du prélude du troisième acte qui se marie dans la troisième strophe à la mélodie d'Adam et Eve marquerait, prétend-on, ce sentiment douloureux du savetier. Or, sur quoi s'appuie-t-on pour attribuer à ce thème cette signification? Sur le commentaire donné par Wagner au célèbre prélude. C'est du moins ce qu'il est permis de supposer d'après la citation d'un passage qu'en fait M. H. -S. Chamberlain, dans son Drame wagncrien,p. 151. Voyons donc si ce commentaire autorise cette interprétation dutiième ; nous examinerons ensuite la signification qu'il paraît avoir d'après son emploi dans la partilion. (Notons en passant que cette combinaison n'est pas reproduite dans la réduction française de Kleinmichel. On la trouvera à la page 246 de l'ouvrage si documenté de M. Kufl'erath sur les Mailres Chanteurs.) Voici le texte de ce commentaire : « ... Le premier motif des iastru-

malicieux débats. Il accepte de le laisser chanter pourvu que, demeurant à son travail, il puisse

ments à cordes a été entendu (il est vrai) en même temps avec le troisième couplet du chant du cordonnier au deuxième acte; il exprimait là une plainte amère de l'homme résigné qui montre une physionomie gaie et énergique au monde : Éva avait compris cette plainte cachée et, navrée au fond de son âme, elle avait voulu fuir pour ne pas entendre ce chant à l'apparence si gaie. Ce motif se joue, se développe maintenant tout seul pour mourir dans la résignation... » Or, à moins de solliciter les textes, comme disait Renan, Wagner veut-il dire autre chose que ceci : le thème marque l'état de sagesse, de résignation de Sachs? Nous savons, d'après le texte de la méditation du troisième acte ce que Wagner entend par cet état de résignation. C'est l'état d'esprit du sage au sens schopenhauérien, du sage qui considère cette vie non sans mélancolie, cette vie où règne l'Illusion (la Volonté), mais qui l'accepte quand même « avec une physionomie gaie et énergique ». Maintenant, pourquoi cette différence entre le troisième acte où le thème « meurt dans la résignation » et le deuxième où il marque « une plainte amère » ? Tout simplement parce que Sachs, lors de sa rêverie est emporté dans la « pure contemplation », tandis qu'en face de l'imprudente Éva il se trouve directement en présence d'un des mauvais tours de l'Illusion. Mais je ne vois pas comment on pourrait s'autoriser de ce texte pour dire que ce thème qui, au troisième acte marque l'état de sagesse tout schopenhauérien de Sachs en face du monde, révèle, ici, une lutte intérieure du héros contre un sentiment d'amour. Au reste, l'examen de ce thème au cours de la partition montrera bien que Wagner n'a jamais voulu lui attribuer d'autre signification que celle de la sagesse de Sachs. Lors de la chanson, il arrive certainement parce qu'à la fin du troisième couplet, Sachs parle de sa sérénité en face du monde. « Lorsque je vois le monde qui s'étend au loin

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faire, avec son marteau, l'office de marqueur. Comme les fautes sont nombreuses, fréquents

sous mes pieds, le calme rentre dans mon âme. » Mémo sens lors de sa méditation sur l'Illusion (la Volontr) qui mène le monde, où l'on trouve des phrases purement schopenhauériennes, comme celle-ci : « C'est leur propre chair qu'ils déchirent et ils n'entendent pas le cri de leur propre souffrance. » Va^e 321 de la partition française, après que Waltl)cr a chanté son premier couplet, le retour du tlièmc indique bien que si Sachs l'admire malgré ses libertés, c'est à cause de sa sagesse. Pages 328 et 331, on voit le thème poindre pour indiquer combien la réputation du sage savetier, malgré tout, en impose à Beckmesser. — Pages 363 et 367, c'est pour remercier Sachs de sa bienfaisante sagesse. — Page 409, nous voyons que l'hommage de la foule va au caractère de Sachs, aussi bien qu'à son talent. — Page 453, il n'est pas besoin de commentaires lorsqu'on entend, sitôt après l'apparition du fameux motif, le peuple s'écrier : « Saclis, vous avez bien fait comme toujours. » — Cette question a du reste été fort bien discutée par M. Julien TiERSOT dans son Etude sur les Maîtres Chanteurs, page 79 (Fischbacher). Voir aussi l'original travail de M. Élie Poirée, Essais de technique et d'esthétique musicales, p. 16. ( Froment.)

Il faut remarquer toutefois ces mots : « Éva avait compris cette plainte cachée. » Il est difficile de supposer ici autre chose qu'une distraction de Wagner dans ce commentaire écrit après coup. En effet, cela ne pourrait, étant donné le sens du thème, signiGer autre chose que ceci : Éva compatit à la mélancolie de Sachs en face de la tristesse du monde. Or, Wagner avait trop le sens dramatique pour, à ce moment d'attente anxieuse, avoir fait apitoyer Éva sur un sentiment d'ordre aussi général. Et, au reste, le poème dit formellement que c'est des reproches relatifs à son imprudence qu'elle est bouleversée.

sont les coups de marteau. EtBeckmesserdeplus en plus affolé, élève graduellement la voix pour dominer le tapage. Tant et si bien que David se réveille. Il croit, voyant la docile Madeleine à la fenêtre d'Éva, que c'est à son amie que va la sérénade. Il sort, bâtonne le greffier; et les voisins attirés par le bruit, se battent à qui mieux mieux jusqu'à ce que l'arrivée du veilleur de nuit fasse rentrer la ville dans son calme. Mais Sachs n'a pas perdu la tête dans ce vacarme. A Pogner qui réclamait sa servante, il rend Éva qui, pour la fuite, avait pris les vêtements de Madeleine. Et, pour sa part, il entraîne Walther chez lui. L'enlèvement est ainsi conjuré; et ce sera maintenant au bienveillant cordonnier à tâcher

Ajoutons que M. Chamberlain a tenté de prendre, à l'appui de cette théorie, le thème dit de l'Embarras ou de la Question d'Eva. La chose est d'autant plus impossible que ce thème a pour signification véritable de marquer chez Sachs et chez Éva leur crainte de voir Walther ne pas réussir dans les épreuves. Voir notamment, page 293 de la partition, le retour de ce thème au moment où Sachs parle à David du départ pour le con cours. Or, quelle est la grande préoccupation de Sachs en s'y rendant ? c'est de voir réussir Walther, le poète de son choix.

de diriger les choses pour que les amants parviennent enfin à leurs désirs.

Après l'admirable prélude destiné à nous préparer à comprendre les sereines méditations de Sachs sur le monde, nous voyons le « cordonnier, au grand matin, assis dans sa chaise de grand-père, parfaitement absorbé par la lecture de la chronique du monde ». L'apprenti n'est pas tranquille au sujet de sa bataille de la nuit. Mais Sachs est trop avant dans sa rêverie ; c'est tout juste si le rappel du jour de la Saint-Jean lui fait penser à faire chanter son verset à David. Et le pauvre garçon encouragé par cette bonté, fait à son maître les vœux les plus touchants. Il s'attend à lui voir battre les concurrents dans le concours ; et alors s'il y avait au logis une maîtresse de maison « tout n'en serait que plus beau. » Il juge des choses comme doit en juger la masse. Il ignore tous les projets qui sont nés avec l'arrivée du chevalier. Aussi, sur le thème seul de l'apprenti, Sachs lui répond-il, comme l'on répond à quelqu'un qui n'est pas du secret.

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— Prendre femme ? L'emporter surBeckmesser? « Bien possible I Ce sont des choses auxquelles j'ai bien pensé moi-même. » Assurément, il y a pensé. Depuis que Walther l'a séduit par son chant et qu'il sait de manière sûre qu'Éva lui a voué amour, il ne songe plus qu'à aplanir tout obstacle à leur union ! — David sort et Sachs se livre à de schopenhauériennes considérations sur l'Illusion (la Volonté) qui mène le monde. Qu'il faut peu de chose pour que cette rage de s'entredéchirer elle-même se réveille dans la Volonté I Hier, ici, dans cette bonne ville de Nuremberg, il a suffi qu'il « tirât sur le fil de l'Illusion », qu'il essayât de contrarier la marche naturelle des événements « pour que, comme des fous et des aveugles, tous se jetassent les uns sur les autres. » Mais maintenant le jour est levé; c'est l'heure d'aviser à la bonne réussite des projets. Walther sort de sa chambre et narre le rêve de sa nuit, o Voilà, lui répond Sachs, voilà votre réussite assurée; profitez de ce que la jeunesse vous donne de poésie pour composer un

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chant de concours. Assurément, ce n'est pas là faire encore un acte de vraie maîtrise; mais c'est ainsi qu'il faut débuter. Et plus tard, avec l'aide des règles, de la pratique, si vous devenez cap£d)le de mettre en œuvre les trésors qu'ont déposé dans votre cœur, le printemps, la passion, l'amour, alors vous serez un vrai maître. » Walther s'exécute ; et Sachs, penché sur son établi, note l'improvisation du chevalier.

Pendant que Walther va s'habiller en vue de la fête, survient Beckmesser. Profitant de sa soli tude, il s'empare du manuscrit, puis reproche à Sachs de vouloir concourir malgré ses précédentes dénégations : la preuve, il l'a en main. Sachs ne laisse rien paraître, mais il sait que maintenant il a une vengeance assurée contre le pédant, une vengeance que ce larcin lui permet d'exploiter librement. « Prenez ce chant, cher Beckmesser, et faites-en usage, lui dit-il; je vous donne ma parole de ne jamais dire qu'il est de moi. » Et le greffier de donner dans le panneau.

Mais, dans l'échoppe, continue le défilé. Éva

survient sous le vain prétexte que ses chaussures la blessent. Sachs affecte de le croire. Évidemment, Éva veut savoir ce qu'est devenu son chevalier. En temporisant un peu, Sachs pense que l'amoureux sortira de sa chambre tout paré : ce sera la meilleure réponse aux questions qu'Éva n'ose faire. Effectivement il arrive; et, sur une invitation indirecte du cordonnier qui paraît ne l'avoir pas vu, il entonne avec enthousiasme la conclusion de son chant de concours. Éva a compris de suite que tout espoir est loin d'être perdu; et, assurément, elle n'aurait pas besoin de l'ironie un peu prolongée du savetier pour deviner qu'elle lui doit la plus grande reconnaissance. Il n'est pas jusqu'à sa singulière idée d'affirmer à Sachs qu'elle l'aurait préféré à tous. . . si Walther n'était pas venu, qu'on ne puisse trouver quelque peu superflue. Nous savons depuis la séance de la présentation à Sainte- Catherine, que Sachs n'a jamais voulu se poser comme concurrent. Mais enfin, si par hasard l'idée lui en était venue, aurait-il pu répondre

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autrement qu'en se gaussant comme il le fait : « Le bonheur du roi Marke ne me fait pas envie. » Avouons que, pour un véritable amoureux, la situation eût été délicate. Heureusement tel n'est pas le cas : on baptise le chant de Walther, et toutes les voix s'unissent dans le quintette. Nous ne discuterons pas la question de savoir si cet ensemble était autorisé par les principes mêmes de Wagner. L'auteur était, en tout cas, libre de faire un accroc à ses propres lois, accroc justifié, du reste. Nous noterons seulement, à l'occasion de cepassage, que Sachs qui, sans doute, a pour Éva une tendre affection, n'a jamais voulu se laisser aller à l'aimer d'amour. Sans doute, Éva n'aurait pas hésité à le préférer aux gens de son entourage direct ; sans doute sa gracieuse jeunesse aurait porté un rayon de gaieté dans l'intérieur du cordonnier. Mais Sachs est un sage. Comme nous l'avons noté lors de ses objections à Pogner au sujet du libre choix de la jeune fille et de l'avis des maîtres, il juge dans sa sagesse que c'est à un jeune que doit normalement aller

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l'amour de sa petite amie. C'est pourquoi, de tout temps, — même avant l'apparition de Walther, — il a soin d'observer une certaine réserve vis-à-vis d'elle, jugeant qu'il serait peu honnête à lui, de troubler un cœur qui, suivant l'ordre naturel doit aller à un autre. Évidemment cette union n'est pas impossible. Mais comme elle ne rentre pas dans les choses naturelles et probables, Sachs ne la considère-t-il que comme un rêve, « un beau rêve du soir. » D'ailleurs, dans les passages précédents, nous trouvons confirmation de ce que Sachs n'a pas laissé cet amour s'épanouir dans son cœur. Eût-il même, par " énergie de volonté fait taire ses sentiments, s'il avait jamais aimé, même discrètement Éva, il ne s'amuserait pas à plaisanter comme il le fait sur ce sujet délicat : parlant d'aller gagner sa main au concours, ou se plaignant de ce que les filles prétendent contraindre les poètes à se mettre sur les rangs comme maris (1).

(1) On voit par là la différence qu'il y a entre cette manière d'entendre le sujet des Maitres et celle de M. Chamberlain, par

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La fin de la comédie, c'est à peine s'il est besoin de la résumer tant elle est connue. Après le pittoresque défilé des corporations, Sachs, au moment où il se lève pour parler au nom des maîtres est chaudement acclamé par la foule qui entonne sou choral du Rossignol. Il expose les projets de Pogner et demande qu'en vue d'un tel prix, tous poètes aient le droit de concourir. Le concours commence par Beckmesser qui se fait huer en estropiant maladroitement le chant du chevalier, volé chez Sachs. Dans sa fureur, il déclare que ce chant, dont on se moque, a pour auteur le cordonnier. « Pas du tout, riposte Hans Sachs ; cet admirable morceau n'est pas de moi. Mais puisque je suis en cause, je demande à faire entendre mes témoins. Si donc quoiqu'un connaît mon bon droit, et s'il se sent la force de

exemple. Dans celle-ci, Sachs est amoureux : partant, le fait d'abandonner un foyer déjà rêvé suppose un renoncement qui, même caché, peut être douloureux. — Dans celle-là, Sachs en est resté, suivant la belle expression de M. de Fourcaud, à « l'onction d'une paternelle tendresse. » Il n'a pas voulu, jugeant le projet non sage et presque déshonnête, laisser l'amour naître dans son cœur.

chanter cette pièce comme elle le mérite, qu'il se présente. » Walther s'avance, chante son Chant du Rêve avec tout l'enthousiasme que peut lui donner la présence de son amie ; et il est déclaré vainqueur à l'unanimité. Toutefois, la main d'Éva lui suffit; il ne tient pas au titre de maître. Il faut alors que Sachs, dans un chaleureux o discours de distribution de prix », comme dit spirituellement M. Julien Tiersot, le fasse revenir sur son premier mouvement. C'est donc dans la glorification de l'art que finit cette comédie qui, comme on l'a dit justement, a pour personnage principal o peut-être moins Sachs encore que l'Art ».

Peut-on trouver dans cette action quelque chose qui ne s'explique pas par les mobiles et sentiments de tout le monde? Je ne crois pas. Il est seulement deux passages, mais deux, pas plus, qu'on ne pourrait s'expliquer si l'on ne connaissait pas les idées schopenhauériennes de Wagner. Passages, du reste, qu'on peut facilement isoler du reste de l'action. C'est si vrai que

nombre de commentateurs les ont cités sans même faire attention à leur véritable sens. L'un se trouve au troisième couplet de la chanson du cordonnier. « Lorsque je suis ravi au plus haut du ciel, lorsque à mon tour je vois le monde qui s'étend au loin sous mes pieds, le calme rentre dans mon âme, et je reste ce que j'étais : le cordonnier Hans Sachs, poète à l'occasion. » Évidemment il y a là un ressouvenir de la sérénité qui, suivant le philosophe, règne chez le sage lorsqu'il contemple le monde d'une manière désintéressée : c'est-à-dire l'Intelligence étant libérée du service de la Volonté. — L'autre passage, c'est toute la méditation de Sachs au troisième acte. Il est visible que cette illusion (Wahn), qui mène le monde n'est autre que la Volonté de Schopenhauer. Ce passage, déjà cité, supprime toute hésitation : « C'est leur propre chair qu'ils déchirent et pour peu qu'au moment où ils se blessent eux-mêmes, ils aient l'illusion du plaisir, ils n'entendent pas le cri de leur propre souffrance. )) Il est même surprenant que parmi les

critiques qui l'ont lu ou cité, sans penser à Schopenhauer, il ne s'en soit pas trouvé un seul pour relever son apparente obscurité, car si elle est très claire lorsqu'on sait à quoi Wagner fait allusion, cette phrase devient absolument incompréhensible, abstraction faite des doctrines du philosophe.

Reste à examiner la signification que Wagner a voulu attribuer à son œuvre. Et ici, à la différence des premiers drames où l'action était en partie déterminée par la légende, il paraît certain qu'il a disposé sa pièce en vue d'en faire ressortir une ou plusieurs idées. Voici les quatre points principaux que je crois y trouver exposés. — L'artiste doit être novateur, et il semble que Wagner veuille dire que la véritable nouveauté se doit trouver en écoutant, au fond de soimême, la voix de la nature. C'est ce qui paraît ressortir du personnage de Walther. De la nature et de son propre fonds il a sorti tout ce qu'il sait et il a fait « quelque chose d'indéfinissable, à la fois ancien et nouveau ». Par sa nouveauté, son

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chant se trouve en désaccord avec les Règles. « Règles instituées par des maîtres qui n'obéirent en le faisant qu'à des nécessités profondes, » mais réduites à la rigidité sans vie du formalisme^ par la routine de la Guilde. — L'innovation en eflfet ne supprime pas la nécessité de se rattacher aux traditions et particulièrement aux traditions nationales. Cela nous remémore de suite la noble figure de H. Sachs. La tradition? Wagner veut dire d'abord qu'il est véritablement impossible ou du moins dangereux de vouloir briser avec tous ceux qui ont précédé l'artiste. Un outil d'art, musical ou autre, ne se crée pas de toutes pièces et par un simple effort de volonté. Il faut savoir sinon imiter, du moins tirer son profit, acquérir la maîtrise d'expression d'après les œuvres des prédécesseurs. C'est ainsi que Wagner prétendait continuer, avec son mode personnel, la tradition beethovénienne. On peut produire une belle œuvre sous l'empire de la passion, comme fait Walther emporté par l'amour d'Éva. Mais ce n'est presque point faire œuvre

d'artiste : « C'est le printemps qui chante pour vous. » Le véritable artiste, comme dit Sachs, c'est celui qui, par l'étude des règles, c'est-à-dire l'étude des maîtres, s'est créé un instrument d'expression et peut par là-même traduire en œuvres d'art o les trésors que le printemps, la passion, l'amour ont déposés dans le cœur ». En plus de ce recours à la tradition artistique, Wagner veut encore que l'on cherche à conserver à l'art son aspect national. Il n'est pas besoin d'insister davantage : on sait combien Wagner s'est préoccupé de faire lui même des œuvres « vraiment allemandes. » — En troisième lieu, l'art véritable est populaire. On se rappelle que Sachs préfère encore le jugement de la foule à celui des Maîtres lorsqu'il s'agit d'Éva; et l'on voit au tableau final, que l'auteur a montré son héros en communion parfaite avec le peuple de Nuremberg. A dire vrai, cette affirmation est assez difficile à préciser. Je crois que l'idée de Wagner est à peu près celle-ci : la véritable œuvre d'art doit être telle qu'elle soit plus vite comprise et

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appréciée par la masse du public (le Peuple), jugeant naturellement et sans parti pris, que par les coteries des spécialistes, artistes ou critiques, qui sont figés dans leurs dogmes ou formules. Ainsi à Dresde, arriva-t-il à Wagner d'être vilipendé par la critique, alors que le public s'était franchement laissé toucher par ses œuvres. — Enfin , on a remarqué (M. Kuff'erath) , que Wagner en faisant entrer Walther dans la Guilde bourgeoise a sans doute pensé à son idée « d'une réconciliation du peuple et de l'aristocratie réalisée par l'art » . La remarque est parfaitement fondée. Mais il est impossible, vu les dimensions de cette étude, d'y insister plus longuement.

Ces différentes affirmations se trouvent certainement exposées, plus ou moins expressément, dans les Maîtres. Mais au fond, bien qu'aucun texte précis n'autorise cette interprétation, je ne puis m'empêcher de croire que, sous cette forme générale, la véritable pensée des Maîtres est celle-ci : tout novateur qu'il paraisse et qu'il soit, l'art w^agnérien n'en est pas moins le fidèle

continuateur de la tradition d'art et le dépositaire du véritable esprit allemand. — L'auteur ne pouvait le dire : mais de son œuvre nous pouvons l'inférer.

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