DEUXIÈME PARTIE
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Si les drames de la première période se comprennent naturellement par la seule logique des sentiments, pour ceux de la deuxième période il n'en est plus de même. Il est impossible d'en avoir une véritable compréhension sans connaître quel fut l'état d'esprit, quelle fut la vision du monde de Wagner au moment où il les composa. C'est pourquoi nous devons maintenant rechercher et exposer les différentes étapes de la pensée de l'auteur lorsqu'il écrivit V Anneau du Nibelung, Tristan et Parsifal. Nous allons le voir successivement partisan d'une vague philosophie naturaliste lorsqu'il décrit l'apparition, avec Siegfried,
de la « hcllo Iiiimanitc ». Puis, avec son adhésion aux doctrines schopenhauériennes, nous le verrons placer en dehors de ce monde (1) le but des aspirations de l'humanité. Nous devons cependant avertir qu'il faut renoncer à chercher en lui un disciple, au sens littéral, de Schopenhauer. La négation de la vie exposée dans Tristan est profondément mitigée par les souvenirs des idées de Feuerbach sur l'Amour, Essence du monde. De même, dans Parsifal, la doctrine de la Régénération modifie presque totalement, par sa distinction entre l'homme primitif et l'homme tiistorique, la doctrine du maître de Francfort.
(1) Nous constaterons par la suite que, de fait, Tristan est le seul drame dans lequel le bonheur final soit conçu comme placé en dehors de cette existence.
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l'anneau du nibelung
La composition de ce poème appartient aux années 1848-1852, c'est-à-dire à une période pendant laquelle Wagner fut indiscutablement sous l'influence des doctrines révolutionnaires. Est-ce à dire que son drame soit véritablement « révolutionnaire » ? Sans doute les théories par lesquelles Wagner considère comme néfastes toutes lois sociales et morales (ainsi que nous le verrons par la suite) paraissent bien quelque peu subversives. Mais, pour que le drame soit vraiment révolutionnaire, il faudrait qu'il représentât la destniction violente du monde soumis aux lois, par les partisans de l'état de nature. Or, qui est-ce qui
libère le monde de l'asservissement des lois? c'est celui-là même qui les a établies, Wotan 1 Au dénouement on voit bien les dieux s'abîmer dans l'incendie de leur palais : mais rien n'autorise à faire de ce tableau quelque chose comme une prise de la BastiUe ou un incendie des Tuileries. C'est volontairement que Wotan s'anéantit lui-même, car il considère que sa tâche est accomplie. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler les paroles de la troisième Norne : « Les éclats aigus de sa lance brisée, Wotan les plonge un jour au cœur du flamboyant [Loge] : la flamme dévorante les embrase, le dieu les jette sur le bûcher (1). » Dans l'Or du Mm quelques passages seulement peuvent se rapporter à l'ordre politique. Ce sont les moqueries de Loge à l'égard des dieux, l'afi'ectation des Géants à se poser en 0 prolétaires aux mains calleuses », et la description du labeur des Nibelungen dans laquelle on a cru voir une allusion (?) à la situation des mi- Ci) Traduction de M. de Brinn' Gaubast, p. 517.
neurs allemands à l'époque de Wagner, Mais ces passages ne sont que des détails très secondaires ; et encore pourraient-ils s'expliquer plus logiquement par la nécessité d'accuser telle situation du drame que par la préoccupation de faire acte de publiciste aboyeur.
Il est un point, toutefois, en lequel Wagner semble avoir subi profondément l'influence des révolutionnaires de 1848 (Feuerbach et autres), c'est qu'à cette époque il affirme que le bonheur de l'homme doit être cherché et trouvé uniquement en ce monde. « Cette force, écrit-il à Liszt, (il fait allusion au désir de l'amour) devenue commune à tous les hommes, fondera un jour sur cette terre une existence que nul ne désirera échanger contre une vie d'outre-tombe désormais tout à fait superflue. Car l'homme sera heureux : il vivra et aimera. Or, qui voudrait quitter la vie quand il aime ? »
Voici, brièvement résumée, la manière dont Wagner comprend cette possibilité de bonheui humain sur terre. Nous verrons en même temps
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pour quelles causes il ne s'est pas encore réalisé (1).
L'univers se développe inconsciemment sous l'impulsion de la nécessité. Le besoin fait éclore chaque chose, chaque être en son moment.
L'homme n'est apparu que parce que, les conditions nécessaires à son existence étant réalisées, il était dans la nécessité du développement du monde qu'il apparût. L'homme fait donc partie intégrante de la nature et est soumis à ses lois d'évolution. Il n'a pas de mission à remplir, il est à soi-même sa fin.
Il n'y a donc au-dessus du monde ni dieu, ni démiurge. « La religion et la légende ne sont que les créations fécondes des croyances populaires sur la nature des choses et de l'homme. »
L'homme n'a que deux devoirs à remplir sur cette terre : développer sa personnalité et aimer ses semblables, — agir dans l'intérêt de tous.
(1) Nous ferons en grande partie cet exposé d'après l'ouvrage de M. Henri Lichtenberger, Richard Wagner poète et penseur, S*- édition, in-S», Alcan. Voimotanament pp. 186 etl56.
Jeune, il emprunte à la nature pour se développer. Parvenu à sa maturité, il fructifie et vit pour les autres. Quand il a accompli sa destinée, il meurt en restituant à l'univers ce que l'univers lui avait donné. « En somme, on devrait dire que, pour être complètement dans le vrai, l'être humain, en tant qu'être sensible, doit se consacrer à l'absolue réalité : naissance, développement, efflorescence — dépérissement, anéantissement, — éprouver tout cela sans réserve, avec volupté et tristesse, ne vouloir vivre que de la vie faite de joies et de douleurs, ensuite — mourir (1). »
Ce sacrifice de l'existence était peu de chose, affirme Wagner, dans l'état de nature. Le patriarche, père d'une nombreuse lignée, ne s'effraye pas de mourir, sa tâche accomplie. Seul, a peur de la fin, l'homme qui, au lieu de suivre son développement naturel, acquiert de la puissance, des richesses — et redoute la mort qui viendra
(1) Lettre» à Rœckel, traduction Kufferath, p. 43. Fischbacher et Breitkopf.
brutalement l'en arracher. (C'est là, en somme, le procès de toute civilisation : il faudra ne pas l'oublier lorsqu'il sera question de « l'œuvre de Wotan ».)
Comment l'homme conciliera -t- il l'égoïsme naturel en vertu duquel il doit tendre à se développer, avec cet autre devoir qu'il a d'agir dans l'intérêt des autres? Ce sera par l'amour et par l'amour sexuel (1). « L'amour dans sa réalité la plus complète n'est possible que dans la limite des sexes; nous ne pouvons aimer véritablement que comme homme et femme ; tout autre amour n'est qu'un dérivé de cet amour, un sentiment qui émane de lui. » (Lettres "à Rœckel, p. 43.) Il faut noter ici une idée empruntée à Feuerbach (voir op. cit.^ p. 204), à savoir que par l'amour l'homme et la femme se réunissent pour former un tout : l'homme complet. « L'être humain est homme et femme, et c'est par l'union d'homme et fenune que l'être humain existe réellement; c'est
(1) Cf. Fkubrbach, Eitence du chrittianisme. traduction Joseph Roy, p. 191. In-8», Paris, 1864.
seulement par l'amour que l'homme aussi bien que la femme deviennent « l'être humain ». (Lettres à Rœckeh p. ^^■) Cette idée assez peu claire doit consister en une sorte d'induction, de raisonnement par analogie que Wagner base sur ce qui a lieu pour la procréation de chaque être humain. Il faut la réunion de deux êtres pour réaliser la vie physique, le plus merveilleux phénomène de la nature. De même faut-il l'union de deux êtres pour s'élever aux plus hautes actions morales dont l'homme soit capable. Ainsi a Siegfried (l'homme isolé) n'est pas l'être humain complet; il n'est qu'une moitié; ce n'est qu'avec Brûnnhilde qu'il devient le Rédempteur; un seul ne peut rien, il faut être plusieurs. » (Ibid., 54.)
Une fois que l'homme a été initié à l'amour par la femme, son amour s'étend successivement à l'enfant, à l'ami, à la cité, à l'humanité entière. Il y parvient en laissant agir en lui la nature. — Je ne juge ni n'explique : je rapporte seulement les théories du poète-musicien.
Cette loi d'amour en vertu de laquelle chacun
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doit travailler pour le bien général, cette loi unique ne conserva pas longtemps son hégémonie parmi les hommes. Quand ils devinrent conscients, c'est-à-dire quand ils ne furent plus entièrement instinctifs, ils établirent des distinctions entre l'utile et le nuisible qu'ils appelèrent le bien et le mal. Ils prétendirent alors fixer absolument en des lois ce qui est bien, ce qui est mal, et ils créèrent l'État pour maintenir l'observance de ces lois. Ces lois, forcément imparfaites par leur rigidité^ se trouvèrent souvent en opposition avec la loi d'amour et contribuèrent ainsi à faire perdre aux hommes la conscience de cette loi primordiale.
Ainsi la loi du mariage. La loi humaine proclame : l'homme et la femme qui se sont épousés sont indissolublement lies. La loi naturelle dit : l'homme et la femme sont liés qui s'épousent par amour. Mais, du jour où l'amour n'existe plus, le lien est dissous.
De même la propriété. La loi naturelle dit : tout homme a le droit de jouir de la nature et
d'y chercher la satisfaction de ses besoins. — La loi humaine, en voulant protéger le bien de chacun, arrive à protéger ceux qui ont amassé de manière à enlever aux autres ce qui leur serait nécessaire, ceux qui ont le superflu au détriment de ceux qui n'ont pas l'utile. « Celui qui amasse des trésors que les voleurs peuvent dérober, celui-là a, le premier, transgressé la loi, car il a pris à son prochain ce qui était nécessaire à celuici. »
Cette loi de propriété aurait commencé à s'établir, suivant Wagner (Wibelungen), après Barberousse. Les descendants francs de Siegfried devêdent gagner leur fief par un exploit. L'Empereur, seul propriétaire du monde, leur en concédait la propriété. Mais peu à peu les fiefs devenaient héréditaires ; et, au lieu que la valeur individuelle conférât la richesse, c'était la richesse qui devenait une cause de puissance pour le possesseur.
En résumé, l'humanité ne possède pas le bonheur auquel elle peut prétendre. Et elle ne le
possède pas parce que, cessant de se laisser aller à suivre leur naturelle évolution, les hommes sont devenus raisonneurs et conscients; et qu'ayant une fois perdu le véritable état de nature, ils ont établi des lois formalistes et anti-naturelles qui, entrant constamment en conflit avec la seule loi valable, la loi d'amour, font de cette vie un douloureux enfer de contradictions. — Reconnaître pour telle la vie actuelle, avoir la sagesse de s effacer pour que, la naturelle évolution n'étant plus contrariée, une nouvelle race libre et heureuse sous la seule loi d'amour puisse à nouveau fleurir : voilà tout le sujet de la Tétralogie, tel qu'il se développe sur la scène et tel qu'il se reflète dans la pensée du principal personnage : Wotan.
Il faut remarquer, en eff'et, que Wotan n'est pas un dieu au sens habituel du mot. Ce n'est pas un immortel. C'est un homme d'une véritable noblesse qui est « la somme de notre intelligence, » ainsi que le dit Wagner. De la loi de nature il a conservé les aspirations vers l'amour.
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mais il est la victime, ou si l'on veut, le prisonnier de notre état de civilisation, lequel est, suivant Wagner, tout à fait contraire à notre destinée naturelle. Par un habile procédé dramatique, Wagner suppose que c'est Wotan luimême qui est l'auteur de cet état de civilisation. Quand, par une série d'expériences douloureuses, il aura reconnu combien cette civilisation — son œuvre — est asservissante et impossible à concilier avec les aspirations vers l'amour, il aura la noblesse de renoncer à son œuvre. 11 laissera libre cours aux desseins de la nature et il favorisera ainsi l'avènement de l'homme libre, spontané. Il aura même la sagesse de vouloir disparaître lorsquil aura compris que la belle humanité nouvelle pourra enfin s'épanouir sur la terre.
Avant que le drame ne s'ouvre, Wotan a déjà commencé son œuvre de domination ou de civilisation formaliste. Il l'a commencée par une série d'actes qui sont autant de fautes contre les lois de la nature, fautes dont il sera le premier à souffrir plus tard.
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62 PHILOSOPHIE KT DRAMK
La première faute de Wotaii est d'avoir cessé
d'être un instinctif, d'avoir voulu posséder la
science. En même temps que la science achetée
au prix de l'instinct (symbolisé par son œil mort),
il conquiert Fricka qu'il aime sans doute mais
qui est encore plus épouse qu'amante. « La
volonté de prolonger au delà du changement
nécessaire le lien sacré qui les unit tous deux
par suite d'une erreur involontaire de l'amour,
leur résistance à l'éternelle rénovation et à la
variabilité du monde des apparences, conduisent
les deux conjoints jusqu'à la torture d'une
mutuelle absence d'amour. » (Lettres à R., 53. j
« Le jeune Amour s'étant ainsi fané pour lui, »
son âme convoite la puissance. « Wotan sut
conquérir l'univers. » Ces lois qu'il grava sur la
lance coupée au Frêne, ces lois qui asservissent
le monde sont sa deuxième faute, — conséquence
de la première. — La preuve que ces lois sont
bien une faute se trouve dans la grande scène
avec Briinnhilde : « Je vous chargeai, dit-il à la
Walkvrie, de souffler l'héroïsme au cœur de nos
anciens esclaves, au cœur de cette humanité réduite, par notre despotisme, à courber passive' ment la tête sous des conventions fallacieuses. » Et encore, lorsque Wotan parle de Siegmund : « A la façon des bétes sauvages, avec lui j'errai parles bois; contre les lois faites par les dieux j'exaltai sa témérité. » Une preuve symbolique : c'est qu'après que Wotan a coupé la hampe de sa lance, le Frêne-du-Monde se dessèche et meurt.
Voulant dominer le monde, il faut que Wotan possède une citadelle qui le mette à l'abri des attaques possibles. Cette citadelle, c'est le Walhall. Et le fait d'avoir fait construire ce Burg est sa troisième faute. — Voici qui montre en quoi cette idée est contraire à la nature et en viole les lois : c'est qu'elle l'entraîne fatalement à la déloyauté. Il n'a pu arriver à se faire élever cette forteresse par les Géants qu'en promettant de leur livrer Freya, déesse de l'amour et de la jeunesse. Mais, comme en perdant Freya, lea dieux doivent perdre inamédiatement leur jeunesse
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éternelle, il est évident que ce prix n'a été promis par Wotan que d'une manière déloyale et fallacieuse. C'est Loge qui l'a engagé dans ce marché imprudent, s'engageant à lui trouver, au moment voulu, un équivalent de prix. Il y a en cela une assez vive ironie. Loge est en effet le symbole du changement, celui qui consume les êtres pour les rendre à la circulation générale de la vie. Et Wotan, le savant, qui prétend se conduire par sa raison, ne voit pas l'impasse dans laquelle on l'invite à s'engager. Tant est aveugle la raison comparée à l'instinct! Plus tard seulement il reconnaîtra son erreur. « Par des mensonges, sans le comprendre, j'ai régné sur des biens maudits : Loge m'a pris dans ses ruses, puis subtil a fui. »
A ce moment s'ouvre le drame.
Les Géants viennent réclamer le prix de la citadelle construite. Toujours ironique. Loge déclare qu'il n'a trouvé nulle part au monde un trésor qui puisse remplacer l'amour et la femme. Mais il annonce cependant la conquête de l'Or du
Rhin par Albérich. « Plus que Freya, l'or qui brille est utile, » pensent les Géants. Ils accepteraient bien le trésor à la place de Freya. Et c'est là que va se nouer le drame, suivant la détermination que prendra le maître des dieux.
La faute qu'il a commise en construisant le Walhall pour consacrer l'asservissement du monde le place ici en une cruelle alternative.
Ou il fait justice (comme c'est son devoir de protecteur des lois) aux plaintes des filles du Rhin. Il arrache l'or aux mains du ravisseur et le leur restitue. Dans ce cas, il doit abandonner Freya aux Géants. Et alors les dieux, privés des fruits de jouvence, meurent faibles et vieilKs.
Ou il ne se résigne pas à périr ainsi dans l'humiliation, et alors il doit s'emparer de l'anneau pour en faire la rançon de Freya et en payer le Walhall. C'est à ce dernier parti qu'il s'arrête et qu'il doit logiquement s'arrêter. N'étant plus l'être instinctif, ayant cherché à acquérir richesses et puissance, Wotan redoute la fin, l'anéantissement. Comme ayant désiré la puissance, il
«fi PHILOSOPHIE ET DRAME
doit convoiter l'anneau en tant qu'objet de domination. D'autre part, il n'est pas encore mùr pour la sagesse : l'expérience ne l'a pas encore instruit de ce que son œuvre artificielle renferme de néfaste et de malsain.
Wotan, accompagné de Loge, arrache donc l'anneau à Albérich, et cela pour s'en servir dans un but égoïste. En cela il commet une faute doublement grave. D'abord lui, le maître des Runes, il contrevient par cette violence à ses propres lois de justice; mais surtout il commet ce crime de ne pas retirer du monde ce talisman d'une domination plus tyrannique encore que la sienne, puisqu'elle exclut l'amour que lui, du moins, aspirait à conserver au sein de son despotisme. « Prends garde à toi, dieu tout-puissant, lui dit Albérich. Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devrais compte à personne qu'à moi ; mais si tu oses, toi l'Éternel, sans pudeur m'arracher l'anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui sera dans l'avenir que retombera ton
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propre forfait. » C'est donc parce que son auteur est précisément le maître et le gardien de l'ordre du monde que ce rapt (1) acquiert de si eflroyables conséquences. Et ce sont justement ces conséquences qu'Albérich énumère dans sa malédiction. Dans l'exaltation de sa haine, il arrive à prophétiser ce qui se réalisera. Mais les maliieurs qui frappent les détenteurs de l'anneau arrivent beaucoup moins par l'effet de sa malédiction que par l'effet de cette quatrième et décisive grande faute de Wotan. Décisive, en effet, est cette dernière faute. La fatalité va faire que l'anneau se trouvera mêlé à tous les actes du dieu. Et chacun de ces actes lui fera sentir par expérience les défauts de son œuvre de civilisation et de domination.
En fait, cependant, Wotan n'use pas lui-même du talisman comme d'un nouvel instrument de
(1) Ce rapt est coupable non pas parce que Wotan prive Albérich d'un trésor injustement détenu, mais parce qu'il le lui enlève pour le détenir non moins injustement à son tour ; et pour s'en servir sans dessein de le rendre à ses légitimes propriétaires.
domination. Il voudrait bien le conserver et persuader aux Géants de se contenter du reste du trésor. Mais les Géants exigent l'anneau, et Erda qui apparaît à l'improviste, convainc le dieu qu'il doit l'abandonner. Il n'en demeure pas moins que c'est par son fait même que cet excitateur des cupidités va circuler à travers le monde.
Erda lui prophétise deux choses : qu'une catastrophe menace Wotan s'il ne rejette pas l'anneau et « que tout ce qui est doit finir. » (Wagner entend par là que Wotan pourrait rejeter l'anneau et se sauver du prochain malheur. Il n'en resterait pas moins soumis à la loi générale d'anéantissement des êtres. Allusion à un premier projet où, Tanneau étant restitué, les dieux continuaient à vivre leur bienheureuse éternité.)
Si le dieu était un libre esprit, tout instinctif; si son intérêt égoïste de dominateur ne le conduisait pas, ce premier avertissement suffirait à lui rappeler son devoir de rendre l'anneau aux Ondincs, de retirer du monde ce stimulant de toutes les haines. Au contraire, victime de ses
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fausses vues, il s'arrête à une demi-résolution : il rejette l'anneau, mais pour le donner aux Géants. Cela lui évite seulement la catastrophe immédiate qui frappe tous les détenteurs.
De même, esprit libre, l'annonce de la fin inévitable ne lui aurait causé ni angoisse, ni effroi. Il a renoncé à l'instinct pour le savoir : il n'est plus comme l'homme spontané tout entier à l'action, à la sensation du moment. Il craint parce qu'il prévoit. De plus, il craint la fin qui n'est plus seulement pour lui la conclusion naturelle de son existence, mais qui est le brusque anéantissement de son œuvre égoïste. Plus tard, nous verrons Siegfried ne s'effrayer aucunement d'une pareille prédiction que lui font les Ondines. Il sait, en effet, dans la naïveté de son cœur vraiment libre, que « la mort est meilleure que la vie dans la peur ».
Donc Wotan, première étape de son calvaire, s'il a évité une fin prochaine en rejetant l'anneau, n'en a pas moins, dès à présent, le cœur empoisonné d'angoisse. Plus tard, il reprochera
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son trouble à Erda qu'il appellera « la mère de rorig-inel souci ». En réalité c'est à soi-même qu'il devrait s'en prendre de l'effroi où le plonge la prédiction de l'Éternelle Sachante.
A peine a-t-il pris possession de son Burg que le souci l'en chasse.
Pendant le temps qui s'écoule entre l'Or du Rhin et la Walkyrie, il descend vers Erda et la contrainty violant ainsi la nature, à lui révéler quels malheurs le menacent.
Pour assurer le Walhall contre les attaques qui pourraient menacer les dieux (et les dieux sont en péril maintenant que quelqu'un est en possession de l'anneau fatal), il s^unit à la déesse qui lui donne une fille : Brûnnhilde. Brùnnhilde, avec les autres Walkyries, sera chargée de souffler l'héroïsme au cœur des hommes, « les anciens esclaves des dieux. » Au Walhall elles conduiront les héros morts au champ des braves, afin de peupler le palais « d'intrépides multitudes armées.»
Cette garde suffit pour l'instant alors que l'an
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neau est en la possession de Fafner. Mais il faut craindre, révèle Erda, que le Nibelung ne recouvre son talisman. Par sa puissance il forcerait les héros à se rallier à lui et les " retournerait contre Wotan.
Contre Fafner le dieu ne peut rien. Il lui a remis l'anneau selon de justes conventions : sa puissance se briserait à le lui vouloir enlever. Il faut un autre que le dieu pour accomplir cet exploit. Siegmund, né de l'union de Wotan (sous le nom de Wœlse) avec une mortelle, y sera destiné. Nous allons voir ce qu'il va advenir de ces desseins sagement combinés.
Siegmund, au début de la Walkyrie, arrive par malheur chez son ennemi Hunding. Wotan lui fait trouver, en cette heure, le glaive de détresse. Dans le combat, il lui donnera l'appui de ses vierges guerrières. Siegmund sera-t-il sauvé? Non I Docile à ce qui lui reste d'instinct, le dieu eut assuré son salut : Fricka lui prouve qu'il n'en doit rien faire. Siegmund et Sieglinde ont « violé sans pudeur les serments sacrés du ma-
riage » . De plus, « frère et sœur, ils se sont unis. » Les lois mêmes que Wotan, dans ses rêves de puissance, a édictées l'obligent à punir les délinquants et à donner la victoire à Hunding. — Au reste, Wotan ne pourrait jamais compter sur le Waelsung pour reconquérir l'anneau. N'est-ce pas du dieu qu'il tient sa bravoure et son glaive? Le Waelsung n'est rien autre que la créature du dieu.
Un profond découragement s'empare de Wotan à se sentir ainsi si profondément esclave. Esclave de ses propres lois en se trouvant obligé de sévir contre deux êtres tout de spontanéité, tout d'amour, — comme il rêverait d'être lui-même, comme il voudrait voir tous les êtres vivants. Car, en conscience, il ne trouve aucune faute en eux : « Sacrés ne sont point des serments jurés sans amour 1 » (Allusion àSieglindejetéedeforcedans les bras de son époux Hunding.) Esclave de ses lois encore, en ce que tous ceux qu'il pourra lancer à la conquête du talisman seront toujours ses féaux, ses créatures. Il faut pour cet exploit
un homme extraordinairement libre, car non seulement il ira contre les propres lois du dieu ; mais, ainsi que le dit Wotan lui-même, « il luttera pour moi contre ma divinité même. »
Wotan avait rêvé d'établir la domination sur le monde, mais une domination d'où l'amour ne serait pas exclu. Ses sentiments intimes à l'égard de Siegmund sont là pour en faire foi. Il constate maintenant avec épouvante que son œuvre est impossible. Un des éléments primordiaux de cette œuvre, ses propres lois, l'obligent à agir contre la loi d'amour. Et son œuvre elle-même n'est-elle pas forcément caduque, puisque l'anneau, il ne peut ni le reprendre ni façonner un héros qui le reprenne pour lui ?
Le premier mouvement du dieu est un formidable accès de colère. « Écumant de rage, fou d'impuissance, hanté d'une farouche et frénétique idée fixe, il brûle de l'effroyable envie d'ensevelir sous les ruines du monde anéanti son inguérissable tourment. » Mais Wotan aime le monde que, par une erreur de son cœur, il a voulu asser-
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vir. « Par amour pour le monde, il tarira en son cœur torture la source de l'amour. » Autrement dit, douloureusement, il fera violence aux sentiments de sympathie qu'éveillent en lui Siegmund et Sieglinde.
Après la période de lutte, voici venir l'abdication. Wotan sait par Erda que sa fin est proche. Une femme séduite par l'or du Nibelung lui a donné un fils : « La fin des bienheureux dès lors ne tarde pas. » Soit! Cette nécessité de finir, le dieu l'accepte, mais la rage au cœur. C'est qu'il est irrémédiablement las de cette divinité qui n'est au fond qu'une servitude, puisqu'elle l'oblige à agir contre son cœur. « Plein pour elle d'un profond dégoût, je te lègue (c'est à Albérich qu'il s'adresse) celle vaine splendeur de la divinité : tu peux en rassasier ton insatiable haine. »
Dès ce moment, Wotan n'agit plus; il est devenu « le Voyageur ». Sans peut-être s'en rendre entièrement compte, il accomplit ainsi un acte double de sagesse. Il commence à se résigner, « à vouloir ce qui est inévitable » (Lettres à R. , 53) ;
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et il laisse le cours de la Nécessité se développer naturellement sans la contrarier par ses desseins. Sans doute « c'est dans une crise sauvage de douleur et de désespoir » qu'il se détermine ; mais plus tard son intention s'épurera.
Une nouvelle épreuve, toutefois, l'attend encore. Suivant les observations, hélas! trop justes, de Fricka, il a ordonné à Briinnhilde de soutenir Hunding à l'encontre de Siegmund. Douloureusement la Walkyrie obéirait. Mais le triste amour des deux héros touche le cœur de celle qui est la « fille du désir de Wotan ». — « Cet effroyable désespoir de l'amour le plus spontané, dit-elle plus tard au dieu, cette suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. » Plus libre que Wotan, elle fait ce que lui-même eût fait s'il avait pu : « elle s'enivre du délice d'aimer, » de compatir à l'amour. Enfin, elle soutient Siegmund, contre les ordres du Père. Cela ne sauve pas Siegmund. La mort au cœur.
Wotan doit venir lui-même (toujours la tyrannie de ses propres lois I) briser son arme aux mains du héros. Et, toujours en vertu de son rôle de maître des Runes, il doit châtier la vierge désobéissante, la vierge dépositaire de sa secrète pensée. Il doit la coucher au milieu des flammes, d'où un homme, un homme sans peur, c'est vrai, viendra la réveiller.
Ici, il faut remarquer un fait important entre tous. Le but suprême qu'il faut espérer, c'est l'avènement» de l'homme désiré, voulu par nous; l'homme de l'avenir qui ne peut toutefois être fait par nous; qui doit, au contraire, se faire luimême par notre anéantissement. » (Lettres à i?.,55.) Or, si Wotan ne peut oréer cet homme, c'est inconsciemment par la plus noble de ses aspirations qu'il en prépare la venue.
Briinnhilde est la fille de son désir. Elle se révolte et fait ce que Wotan ne peut faire. Mais qu'est-ce qui rend cette révolte possible, qu'estce qui la rend apte à se laisser toucher par la
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détresse des amants, si ce n'est ce désir d'aimer, de Wotan dont elle est la vivante incarnation? La protection qu'elle veut accorder à Siegmund est vaine sans doute. Mais le résultat important de sa désobéissance, c'est, comme le dit M. Lichtenberger, qu'elle a sauvé Siegfried de la mort en protégeant sa mère Sieglinde contre la fureur de Siegmund d'abord, de Wotan ensuite.
Par le fait même qu'il vit, Siegfried est donc indépendant de Wotan. C'est la réalisation de la première des conditions pour qu'il devienne un homme libre. Cependant, s'il est sauf de la volonté dominatrice du dieu, il ne faut pas oublier qu'il procède de lui de par ses aspirations d'amour. Il est le fils de Siegmund au sujet de qui Wotan disait : « Moi que l'amour seul rendit père. » Et s'ils continuent à vivre, sa mère et lui, après la généreuse audace de Briinnhilde, c'est grâce à l'acte de sagesse de Wotan. Si Wotan n'avait pas abdiqué, s'il n'avait pas renoncé à agir, c'est-à-dire à dominer, nul doute que le despote n'eût été
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Le drame de Sii'yfried va nous montrer l'épanouissement du jeune héros qui se crée lui-même. (Mais n'oublions pas que son existence tout entière n'est possible que parce que Wotan a abdiqué son rôle de gardien des lois, de dominateur de l'univers.) De son père et sa mère (les propres enfants du dieu) il ne peut rien tenir, puisqu'ilneles a même pas connus. Il a Mime, son père nourricier, en horreur et ne veut en rien de ses conseils. Et c'est seul, en la spontanéité de son désir, qu'il se reforge l'épée Nothung. De plus, Siegfried est sans cesse en communication avec la nature et il n'a jamais vu (à part Mime) aucun des êtres soumis à l'asservissement des lois. Dans la scène entre Wotan et Albérich, Wotan prend bien soin d'expliquer que le héros « agit pour soi et qu'il le laisse agir ». Je souligne le fait que c'est non pas
(1) Le châtiment de Brûnnhilde qui lui fut si douloureux à exécuter est en effet son dernier acte de Maître des Runes, « Depuis qu'il s'est arraché de toi, lui dira Waltraute, Wotan court le monde en voyageur. »
lui — Wolan — mais bien Mime qui le pousse à la conquête de l'anneau.
Conduit par le nain, Siegfried rencontre le Dragon et le tue. Il est à remarquer que, pour enlever à cet acte tout caractère odieux, Wagner a disposé les événements de telle sorte que c'est en réponse aux menaces du monstre que le héros l'attaque : la fanfare seule de son cor a fait sortir Fafner. Fafner mourant met Siegfried en garde contre la duplicité de Mime.
Siegfried, qui porte à ses lèvres sa main ensanglantée, acquiert par là le pouvoir de comprendre la voix de l'Oiseau. Sur son conseil, il prend dans le trésor du Dragon l'anneau et le Tarnhelm qui pourrait « l'aider à quelque doux exploit ». — « Quoi faire de vous? je ne sais, dit-il : mais je vous ai pris sur l'or amassé du trésor, parce qu'un bon conseil me l'a conseillé. » Mis en garde par rOiseau, il «écoute d'une oreille attentive les hypocrites propos de Mime, et, grâce aux effets du sang du dragon »,il entend non pas ce que le nain veut lui dire, mais ce qu'il pense en réalité.
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Mis en fureur par sa duplicité, il le frappe de son glaive. Et le voilà qui part à la conquête de sa fiancée inconnue : Brùnnhilde.
Pendant qu'il court à sa conquête, nous nous trouvons en présence du Voyageur qui évoque la sachante Erda. Tout d'abord une chose frappe dans cette scène : c'est que Wotan, tout questionneur qu'il se pose, est bien plus au fait des événements à venir que la déesse dont les dieux euxmêmes disaient : « Savante, nul ne Test plus que toi. » C'est qu'Erda appartient à la même race divine que Wotan, Fricka et les autres habitants du Walhall. De cette race elle partage la destinée. La malédiction du monde la frappe, elle aussi, puisque ses propres filles, les Nomes, proclament : « C'est l'anathème de vengeance qui ronge la spirale de nos fils. » Sa science ne s'étend par conséquent qu'à ce qui touche la vie des dieux. Avec le crépuscule de cette race, touche « à son terme l'Éternelle Science. Les sybiUes n'ont plus rien à dire à l'univers » .
Une autre race parfaitement libre, spontanée.
parvient-elle à se créer elle-même, ce qui a trait à cette race nouvelle, toute différente de celle des dieux, reste étranger à sa science. Ainsi, dans la scène des Nornes, il n'est fait aucune allusion ni à Siegfried ni à Briinnhilde. Et Erda dit ellemême : « Les actions humaines m'obscurcissent l'esprit. » Le fait du reste le plus typique est que tout ce que sa propre fille, Briinnhilde, a osé, en se laissant aller à son instinct d'amour, tout cela lui est resté inconnu, à elle l'Éternelle Sachante. Il faut que Wotan lui apprenne la punition de la Walkiire en même temps que sa désobéissance.
Il peut donc paraître surprenant à première vue que Wotan s'en vienne l'interroger. Lui, le premier, devrait pressentir que la science de la Wala touche à son terme. Mais aussi n'est-ce pas pour s'éclairer qu'il l'évoque de son gîte. C'est pour bien affirmer, en mettant à jour la faillite de son savoir, que tout ce qui est des dieux touche à son terme et qu'il se réjouit de voir finir cette race — sa race — asservie dans les liens d'une factice civilisation. Il s'en réjouit parce que cette
fin le délivrera du joug de ses propres lois ; et aussi parce qu'il croit maintenant que l'héritage du monde ira au héros libre et sans peur, à Siegfried. Depuis longtemps, il a répudié « la vaine splendeur de la divinité ». Mais, quand il croyait que le monde allait tomber sous la servitude sans amour du fils d'Albérich, c'était la rage au cœur qu'il se résignait à disparaître. Aujourd'hui, qu'il sait que la belle humanité nouvelle est apparue en la personne de Siegfried : « ce que jadis dans une crise de désespoir il avait résolu, c'est librement qu'il l'exécute avec joie et sérénité. » ( Nous verrons plus tard que ce rêve de Wotan recevra encore un démenti. La belle humanité va naître en effet, mais Wotan n'aura pas la consolation de la voir commencer en l'élu de son choix, en Siegfried.)
On pourrait s'étonner aussi des reproches qu'adresse Wotan à Erda pour ce que « jadis elle enfonça, par les prédictions de sa science, l'aiguillon du souci dans le cœur du dieu » . Nous savons, en effet, que si ce souci put mordre sur
le cœur de Wotan, ce fut par suite de ses fautes antérieures, par le fait qu'il avait cessé d'être un pur instinctif. Mais ce n'est pas le reproche en lui-même qu'il faut voir dans l'emportement du dieu. Le vrai sens de ses paroles c'est qu'il répudie la science, ennemie de l'instinct, qu'il avait voulu acquérir autrefois comme il a répudié le pouvoir.
C'est à ce moment que se produit la rencontre, solennelle vraiment, vu l'importance des événements, entre Wotan et Siegfried. On a beaucoup discuté sur les motifs qui poussent Wotan à tenter de barrer la route au Waelsung qu'il chérit. Wagner a écrit : « ...Wotan est si complètement humain que — en dépit de ses intentions — son vieil orgueil se redresse, excité par sa jalousie pour Briinnhilde ; car celle-ci est devenue son point vulnérable. Il veut, en quelque sorte, ne pas se laisser mettre de côté sans résistance, il veut tomber, être \aineu... » (Lettres à R. 56.) A ces deux motifs on pourrait en ajouter d'autres, semble-t-il. Wotan est irrité malgré lui
par les dures paroles que lui adresse le fils de son bien-aimé Siegmund. « Si tu me connaissais,
-ântrépide rejeton, tu m'épargnerais tes outrages » . De plus, sans parler de sa jalousie pour Briinnhilde, jdousie de voir sa divine fille tomber entre les bras d'un humain, peut-être ressent-il une inconsciente envie à savoir qu'à ce héros (et à sa fille), il sera permis d'accomplir l'acte
' rédempteur qui lui est interdit. Enfin, il est assez naturel (c'est là, pour nous, le motif capital) qu'il tente, délibérément ou non, de s'assurer si ce jouvenceau est bien l'être qui marque l'avènement de la nouvelle race toute libre et sans peur. Il s'oppose à lui, et sous le glaive, la lance tombe en éclats. Il sait désormais ce qu'il voulait savoir ; et sans colère il se retire, emportant les fragments de sa hampe.
Pourquoi Siegfried a-t-il la puissance de briser cette lance jusque là invincible ? Du jour où Wotan a contrevenu lui-même à ses propres lois en enlevant l'anneau d'Albérich, non pas pour faire justice aux ondines, mais pour s'en servir dans
tir-ïS*' • '■ I
un but égoïste, de ce jour, l'édifice de son œuvre a été frappé de caducité. Mais le monde actuel étant asservi à la puissance des fallacieuses conventions, personne ne pouvait prévaloir contre ce signe d'omnipotence. Pour le briser et pour anéantir en même temps l'œuvre de Wotan, il fallait la main d'un être né et grandi en dehors de Wotan et du monde tel qu'il l'avait organisé. Or, cet être, c'est justement et seulement Siegfried.
Son chemin libre, le héros s'élance à travers les flammes et réveille sa fiancée prédestinée. Ainsi réalise-t-il le dernier stade de son épanouissement. Chef-d'œuvre de la seule nature, il ne lui manquait que l'initiation à l'amour. La Walkyrie qui renonce à sa nature divine pour s'unir à lui, lui permet de réaliser la perfection de « l'être humain complet » .
Le Crépuscule des dieux va nous faire voir, selon les propres paroles de Wagner, « ce qu'il fallait que nous vissions pour comprendre les détresses causées par l'or. » Wotan est tranquille sur le
sort du monde. L'anneau n'est pas tombé aux mains du Nibelung : le héros tout amour, tout loyauté, le possède. D'autre part, comme le dit Albérich : « Pour l'amour du Waelsung, une femme vit, qui sait tout (Brûnnhilde).» Il est donc probable qu'elle suggérera au héros de rendre l'anneau aux filles du Rhin. Ainsi, d'une part, voilà une nouvelle race libre qui s'épanouit ; de l'autre, grâce à la science de Brûnnhilde o l'acte rédempteur du monde, » la restitution de l'anneau va sûrement s'opérer. Le dieu va donc pouvoir mourir en paix. Voilà du moins comment Wotan prévoit la succession des événements. Nous allons voir si les faits vont donner raison aux prévisions de sa sagesse.
Nous ne nous arrêterons pas à la scène des Nornes. Importante au point de vue dramatique, elle ne fait faire aucun pas nouveau à la véritable action. Nous avons noté d'ailleurs les deux points saillants à y relever : le fait de Wotan mettant lui-même le feu à son bûcher et le symbolisme à attribuer au dépérissement du Frêne du monde.
La scène entre Siegfried et Briinnhilde a pour but de rendre sensible cette réunion de deux amants qui, fondus en une seule existence, vont constituer désormais « l'être humain vraiment complet ».
BRUNNmLDE. — Tu scrais donc Siegfried et Briinnhilde ensemble ?
Siegfried. — Où je suis, tous les deux sont présents.
Brïjnnhilde. — Le roc, ma retraite, sera donc désert?
Siegfried. — Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.
Siegfried, exhorté par son amante, part pour de nouveaux exploits. En gage de son amour et en échange de Grane il lui laisse son anneau.
La première rencontre de Siegfried avec les humains a lieu au manoir des Gibichungen, sur le Rhin. Le dernier descendant de Gibich y demeure sans épouse ; et sa sœur Gutrune est sans fiancé. La mère de Gunther a eu un fils d'un second mariage. Ce demi-frère, Hagen, est là
aussi, dans le manoir. Son père n'est jamais nommé, mais nous savons qu'il n'est autre qu'Albérich. Gunther et Gutrune sont d'assez nobles cœurs. Mais ils appartiennent à cette humanité que Wotan « a contrainte à courber passivement la tète sous de fallacieuses conventions ». C'est pour cela qu'ils sont des faibles et qu'ils vont sans s'en rendre compte servir le fds du Nibelung dans ses plus noirs projets. C'est en cette qualité que leur rencontre avec Siegfried est profondément intéressante.
Plusieurs traits prouvent que Wagner a bien entendu nous les donner comme des représentants de l'humanité asservie. Il faut remarquer d'abord la réponse de Siegfried au salut de Gunther : « Je n'offre ni sujets, ni terres, mon unique héritage ce fut mon propre corps ; c'est à vivre que je le dépense. » Puis dans l'hypothèse contraire, comment expliquer qu'ils consentent à acquérir les plus grands biens de l'existence, non par leur propre valeur, mais par des détours en somme peu honorables? Hagen dit à Gutrune :
« Si Siegfried goûtait ce philtre magique, quand même il eût, avant de te voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse f il l'oublierait absolument. » Cependant Gutrune accepte ce procédé de se conquérir un époux. D'autre part, Gunther ne craint pas de recevoir des mains d'un autre la fiancée qu^il lui est défendu d'approcher. Plus tard, nous verrons ce caractère d'humanité non spontanée mais toute factice s'accuser encore plus nettement. Gunther, qui a consenti lui-même à la perfidie du philtre, finira par se convaincre que Siegfried l'a « trahi » parce qu'avant d'arriver dans ses domaines il « avait possédé une épouse » . (Voir traduction de Brinn'Gaubast, p. 584 et suivantes.) Il est vrai que le miroitement de l'anneau et de la puissance qui lui est inhérente, a été nécessaire pour l'amener à cette conviction. Pour Hagen, il y a deux buts à considérer. D'abord que Siegfried reprenne son anneau, laissé à Brùnnhilde ; en second lieu, qu'un moyen soit trouvé pour amener sa mort. En efifet, « la mort seule peut lui arracher l'anneau. » Pour
d'autres, il n'y aurait qu'à laisser agir les circonstances : l'anneau, symbole de la faute du maître du monde, lui vaudrait tôt ou tard sa fin. Mais, comme le dit Albérich (et Wotan le croit aussi du reste) : « La malédiction, même, n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de l'anneau. C'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs de son âme aimante. » D'autre part, enfin, Siegfried est le plus grand héros du monde et nul ne peut songer à l'attaquer en face. A ces deux buts, Hagen parviendra par l'expédient du philtre.
On a beaucoup discuté sur ce philtre. On semble généralement admettre aujourd'hui qu'il est le symbole de l'impression, de la sensation présente, toute-puissante chez l'homme naturel. Cela paraît difficile à accepter. D'abord ce n'est pas à l'apparition même de Gutrune que Siegfried s'enflamme d'amour. Il boit « à l'amour fidèle, à Briinnhilde », et ce n'est qu'après avoir bu le breuvage qu'il fixe sur Gutrune « un regard enflammé d'une passion soudaine ». Dans l'idée de Wagner, le pliiltre est donc bien doué
d'une réelle vertu. En second lieu, dans l'hypothèse symbolique, Siegfried devrait, en présence des Filles du Rhin, ressentir un choc à peu près analogue. A ce moment au contraire il se souvient de sa fausse épouse Gutrune : « Si ce n'avait pas été la tromper, j'aurais vite et gaîment fait de me soumettre une des gracieuses femmes. » Ce breuvage doit bien, enfin, posséder une efficacité matérielle puisque au moyen d'un contre-philtre Hagen lui fera, plus tard, recouvrer ses souvenirs. Le philtre ici, comme dans Tristan^ est un fait indépendant de la volonté du personnage, qui le contraint à certains actes qu'il n'aurait point commis de son propre vouloir.
Siegfried boit donc le breuvage que lui offre Gutrune, conseillée par Hagen. A l'instant même il oublie Brûnnhilde et demande Gutrune pour épouse. Par amour pour elle, il offre à son frère d'aller lui conquérir une femme. Gunther lui nomme celle que protègent les flammes. Il s'engage à la lui conduire, empruntant, grâce au Tarnhelm, le visage de Gunther. Et dans son enthou-
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siasme il échange avec lui le serment d'amitié scellé par leur propre sang. Dès ce moment, les ruses de Hagen ont atteint leur but. En ramenant la Walkyrie, Siegfried rapportera l'anneau. En la donnant à un autre, il viole les lois sacrées du mariage. Et surtout, par son serment d'amitié, il s'est condamné de lui-même à la mort : si jamais la preuve vient à se faire que la fiancée qu'il amène à Gunthcr, il l'a lui-même possédée pour épouse.
Il paraît évident que Siegfried, en acceptant ce breuvage aux traîtresses conséquences, obéit à la fatalité de l'anneau. On s'est étonné seulement que cette fatalité ne commence à peser sur lui que de cet instant, alors que dans le drame précédent il avait déjoué les rusesdeMime.Ona même expliqué pourquoi, dupe maintenant, il avait été clairvoyant dans les circonstances antérieures (1).
(1) Voici notamment l'explication donnée par M. Chamberlain dans 8on Richard Wagner, p. 341 : « Quand Siegfried tue Fafner, il n'a môme pas effleuré du regard une femme. Mais avant qu'il parte pour courir le monde, Brûnnhilde est devenue son épouse : chaste encore, pas même la ruse la plus madrée
Mais est-il vrai que l'anathème n'ait pas pesé sur lui dès la mort du Dragon? L'oiseau n'aurait-ii pas été l'instrument de cette fatalité? Ne lui révèle-t-il pas de suite la puissance attachée au talisman? ne lui conseille-t-il pas de prendre le 8 Tarnhelm qui l'aiderait à quelque doux exploit » , allusion évidente à sa future conquête de Brûnn-
de Mime n'a suffi à l'égarer, car alors il comprenait l'avertissement de l'oiseau perché sur la branche ; tout au contraire, le Siegfried ayant connu la femme est la dupe facile des convoitises charnelles, et son inconscience n'hésite plus devant le breuvage d'oubli. » On ne voit pas comment cette explication peut s'appliquer au cas qui nous occupe. En effet, Mime, au lieu de ce qu'il voudrait dire, parle en fait, pour le héros qui a goûté le sang du dragon, le vrai fond de sa pensée. Il n'est donc bssoin d'aucune clairvoyance à Siegfried pour ne pas se laisser tromper. On ne voit pas non plus qu'il accepte « le breuvage d'oubli... par inconscience... par duperie des convoitises charnelles ». Il croit prendre de Gutrune un simple breuvage de bienvenue ; il n'a donc même pas de motif « d'hésiter ». Et à ce moment, la convoitise charnelle est si peu en cause chez lui qu'il le boit en l'honneur de sa fidélité envers Brûnnhilde , Ce n'est qu'après, et par l'effet du breuvage, qu'il s'enflamme pour Gutrune. Mais laissons de côté la forme inexacte de l'explication. Supposons qu'on ait dit simplement : avec sa virginité, Siegfried a perdu sa clairvoyance. Comment rattacher cette affirmation aux idées de Wagner sur l'importance de l'amour sensuel qui, seul, permet la réalisation du véritable « être humain », qui permet que seulement par son union avec une femme, avec Brûnnhilde, Siegfried « devienne le Rédempteur »?
hilde pour le compte de Gunther? Était-il dans l'obligation absolue de tuer Mime ; et ce meurtre inutile (pas trop odieux toutefois à cause de la vilenie du nain) n'est-il pas le pendant de celui de Fasolt par Fafner? Enfin il va conquérir Brûnnhilde. Assurément, par là, il prépare la rédemption du monde, mais très inconsciemment et très indirectement. Quant au résultat direct de son éveil de la Walkyrie, n'est-ce pas, après quelques instants de bonheur, de la plonger — elle et lui — dans des situations tellement douloureuses qu'elles les conduiront jusqu'à l'anéantissement?
Non! le seul être qui reçoive un choc douloureux de cette entrée, évidente maintenant, de Siegfried dans l'engrenage du malheur, c'est Wotan. Wotan a été convaincu jusqu'ici que le héros qui échappait déjà à la malédiction de la peur échapperait aussi à la puissance mortelle de l'anathème. Il lui avait « légué son héritage », a-t-il dit à Erda. C'est qu'il pensait sans doute que Briinnhilde, une fois réveillée, restituerait
immédiatement, selon son désir* l'anneau aux^ V Filles du Rhin, et que de ce couple aimé sortirait la ' nouvelle race libre et régénérée. Cette dernière douleur lui était réservée : son héros libre mais issu quand même, par Siegmund et Sieglinde, de son désir, ce héros va succomber lui-même. Dans cette belle humanité qui va s'élever après la restitution de l'anneau et le rétablissement de l'ordre dans le monde, n'y aurait-il donc plus rien de sa descendance, de lui Wotan, de lui qui en a cependant préparé les voies par son désir et son abdication?
Il semble que c'est sous le coup de cette crainte qu'il envoie Waltraute supplier Briinnhilde d'accomplir sans retard la restitution. Mais là encore, les prévisions du dieu se trouvent déjouées. Il avait cru Siegfried sauf de la malé- -^ diction, et le héros y tombe. Il croyait que sa science divine engagerait Brunnhilde à restituer — l'or, et voilà qu'elle refuse. Comme le dit Wagner, « on frissonne en voyant qu'elle garde précieusement le symbole de l'amour justement dans cet
anneau maudit. » Et c'est bien par l'effet de la malédiction du monde qu'elle le garde. Elle est aveuglée jusqu'à croire que ce n'est pas seulement l'anneau mais son amour qu'on lui demande de sacrifier. Aussi est-ce avec colère qu'elle renvoie Waltraute vers le maître des dieux.
Cependant les sinistres machinations de Hagen se réalisent. Siegfried, sous la forme de Gunther, pénètre jusqu'à Briinnhilde et lui arrache l'anneau, Et, lorsque tous trois sont revenus au manoir de Gibich, se place la grande scène de la présentation au peuple de la fiancée du prince. Briionhilde sent sa raison défaillir. Un autre que Siegfried a pu franchir les flammes. Et Siegfried lui-même est là, portant au doigt l'anneau que cet « autre » inconnu lui a arraché, et se posant en époux de la sœur de Gunther. Elle déclare devant tous que Siegfried l'a possédée. Siegfried, ensorcelé par le philtre, jure que l'affirmation est fausse. Sur l'épieu de Hagen il formule ce serment : « Où ton fer peut m'atteindre, frappemoi : si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi mon
frère. » Hagen est satisfait : Siegfried se condamne lui-même au châtiment.
Briinnhilde ignore le fait du philtre. Siegfried se parjurant si manifestement, et selon toutes les apparences pour l'amour d'une autre femme, Siegfried mérite sa vengeance. C'est encore là un dramatique effet de la malédiction que cette malheureuse femme vouant au trépas le seul digne de son amour, un homme qui, poussé par contrainte, est en somme innocent. Elle accepte donc les offres de service de Hagen, elle lui dévoile le seul endroit où le héros est vulnérable Et, prière tragique, pour garantir leur vengeance, à qui font-ils appel? à Wotan! mais au Wotan que le dieu n'est plus, au Wotan des Runes rigides éternelles.
On organise la chasse où Siegfried doit trouver la mort. Le héros, égaré à la suite d'un ours, se trouve en face des Filles du Rhin. Les Ondines lui demandent l'anneau. Siegfried refuse; il le garde, dit Wagner, « seulement comme témoignage de ce qu'il n'a pas encore appris la peur. »
II est bien heureux pour nous que Tautcur ait lui-même expliqué ce refus. Il semble en effet, à lecture de la scène, que Siegfried refuse parce qu'il est dans son destin de refuser; et que, pareillement, les Ondines adressent leur demande sans grand espoir de la voir exaucer.
On connaît les événements qui suivent. Gunther, Hagen et les chasseurs arrivent. Hagen, pendant le repos, invite le héros à raconter sa vie. Quand il en est au moment où il va se conquérir Brûnnhilde, le traître verse dans sa corne un contre-philtre qui va faire revivre tous ses souvenirs abolis à l'égard de la Walkiire. Au scandale de tous, Siegfried révèle que Brûnnhilde fut son épouse, et Hagen, se faisant le vengeur des serments, le tue par derrière d'un coup de son épieu.
Le cortège funèbre rentre au manoir. Hagen frappe Gunther qui prétend à l'anneau. Mais, quand il veut lui-même s'en emparer, voici que, par un prodige, la main de Siegfried mort se dresse menaçante. L'héritage du héros, c'est à
sa véritable épouse, c'est à Briinnhilde qu'il appartient; et la voilà justement qui s'en vient le réclamer.
L'attitude nouvelle de Briinnhilde, maintenant apaisée, paraît un peu difficile à expliquer au premier abord. On l'explique le plus souvent de la manière suivante : réveillée par un mortel, Briinnhilde a perdu sa science divine; la mort de Siegfried la lui fait recouvrer. Est-ce entièrement exact? Je n'ose le dire. En tous cas, il semble qu'il serait assez délicat de démontrer comme quoi cette mort peut lui revaloir ce qu'elle a définitivement perdu. La réalité est, heureusement, plus simple. Le changement produit en Siegfried lui est enfin expliqué, et ce sont les Filles du Rhin qui le lui révèlent. « Une glorieuse femme, ont-elles dit auparavant à Siegfried, aujourd'hui même sera ton héritière : elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! » Or, quand Briinnhilde rentre en scène, elle revient des bords du fleuve. D'autre part, elle dit ellemême : « A vous, ô sœurs, sages Filles du Rhin,
je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous le donne. Que la flamme qui va me consumer fasse l'anneau pur de l'anathème. » Avertie des circonstances par lesquelles Siegfried fut amené à la tromper, elle devine subitement que la fatalité attachée au monde a pu, seule, entraîner en pareille faute le Pur d'entre les Purs. Elle comprend en présence de cette inconcevable trahison, et de ce fait non moins incroyable du héros suprême terrassé par Hagen, la nécessité de réparer de suite la faute originelle, de restituer l'or aux Ondines (1). Brunnhilde prend donc l'anneau, mais pour y renoncer. Après sa mort, les Filles du Rhin viendront le recueillir au milieu des flammes, entraînant Hagen dans le gouffre. Elle se fait entasser, le corps de Siegfried au milieu, un gigantesque bûcher, y jette la
(1) Brunnhilde est avertie par les Filles du Rhin de la nécessité de restituer l'anneau. Elle l'avait été aussi par Waltraute. Pourquoi ne s'y résout-elle que maintenant? Sans doute parce que le parjure et la mort (aussi inconcevables l'un que l'autre) de Siegfried lui ont donné, par expérience, l'intuition de cette nécessité. « L'expérience est tout, » écrit Wagner. {Lettres à R., p. 50.)
torche qui doit porter jusqu'au Walhall l'incendie attendu par Wotan, et, avant de s'y précipiter, elle livre aux humains le trésor de sa sagesse :
« La race des dieux a passé comme un souffle, le monde que j'abandonne est maintenant sans maître : le trésor de ma divine science, j'en vais faire part à l'univers : — Ni la richesse, ni l'or, ni la grandeur des dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe de rang suprême; ni les liens fallacieux des tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite : dans la douleur comme dans la joicj seul nous rend bienheureux — l'Amour. »
Il y a dans le dénouement deux points qui demandent à être éclaircis. Pourquoi Brùnnhilde se donne-t-elle la mort; et pourquoi les dieux périssent-ils puisque l'anneau est restitué?
Brùnnhilde se donne la mort; cela s'explique assez naturellement. D'abord elle périt en vertu de cette fatalité qui voulait qu'aucun de ceux qui touchent de près où de loin à Wotan ne subsistât dans le monde nouveau. De plus, la
Walkiire déchue ne pouvait être la femme que d'un héros exceptionnel, du seul héros vraiment sans peur. Ce héros disparu, rien n'est en ce monde qui la puisse retenir. Elle le quitte comme les veuves de certains peuples s'en vont avec leur époux mort. Cette explication serait même inutile si l'on n'avait pas, quelquefois, laissé entendre que la mort de la Walkyrie était une sorte d'expiation volontaire de la faute de Wotan. — L'idée d'une faute morale entraînant une sanction ne paraît à aucun titre pouvoir se rattacher à la conception que se faisait Wagner du monde, au moment où il écrivit son poème. Nous avons bien parlé des « fautes » de Wotan, mais en un sens amoral pour ainsi dire. Wotan commet des fautes, c'est-à-dire qu'il va contre les lois de la nature et que, tant que ces lois de la nature seront violées, toute entreprise restera caduque. Ainsi, un jardinier commettrait une faute en refusant de parti pris à ses plantes un élément physique ou chimique de la vie végétative. Le jour où cet élément leur est rendu, la faute est réparée sans
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qu'on puisse parler d'expiation ou de pénalité. Cela est tellement vrai que Wotan a pu croire, un instant, que « l'intention » avec laquelle Siegfried possédait l'anneau le délivrerait de la fatalité. Il n'en était rien. Tant qu'en « fait » l'anneau n'était pas restitué aux Ondines, comme Wotan l'aurait dû faire, l'ordre du monde était dans un état de trouble, d'instabilité. Inévitablement, tous ceux qui touchaient à l'anneau ressentaient les effets de cet état troublé.
Quant à savoir pourquoi les dieux périssent, l'or étant rendu au fleuve, la question est déjà ancienne, puisque dès 1853 Rœckel l'adressait à Wagner. 11 est même assez amusant de voir que, sur le moment, Wagner s'est plutôt dérobé. « 11 suffira d'une ftowwe représentation, dit-il, pour que le spectateur le plus naïf n'éprouve pas le moindre doute à ce sujet. » Critère assez fugitif, en vérité, car combien sont peu nombreux ceux qui eurent l'heur d'entendre cette idéale représentation! Cependant Wagner a raison lorsqu'il énonce que la chose paraîtra naturelle « si l'on suit, depuis
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le commencement jusqu'à la fin, le développement (le l'action ». Tâchons donc, pour répondre à la question, de résumer en quelques mots la donnée intérieure du drame.
Wotan, un dieu ou plus exactement un homme d'incontestahle noblesse, a contrevenu à la nature en recherchant la puissance. L'épisode de l'anneau marque le point culminant de ses fautes — ou de ses erreurs. Mais il n'a su ni voulu renoncer à l'amour.
En luttant pour le maintien de sa domination (d'où l'amour ne serait pas exclu), il se rend compte par expérience que son œuvre est mauvaise, que la puissance est inconciliable avec l'amour, — qu'elle l'obligée, lui tout le premier, à aller contre ses aspirations.
Alors il renonce à son œuvre. Mieux vaut périr et laisser son héritage, fût-ce même au fils né du Nibelung , plutôt que d'être contraint à violer ses plus intimes désirs.
Par son renoncement, le cours des événements, de la Nécessité n'est plus contrarié. Un héros
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libre — plus libre que lui Wotan — peut naître et se développer. Le héros reprend l'anneau. Le dieu va-t-il renoncer à désirer la fin, maintenant que tout danger est écarté du côté des Nibelungen?
Aucunement. Il persiste à vouloir disparaître parce qu'il sait que son œuvre est mauvaise, qu'elle asservit le monde qu'il aime, et qu'elle le jette en de cruelles obligations. Mais, actuellement, il périra non plus avec rage mais avec foi et sérénité, parce que son héritage est aux mains • du libre Wœlsung et que de lui et de Brùnnhilde — croit-il — va naître et se propager la belle humanité nouvelle.
Il fait couper et entasser le tronc du grand Frêne-du-Monde; sur ce bûcher il attend. Qu'attend-t-il avant de disparaître? que l'or soit restitué au Rhin parce qu'il voit qu'aucun bonheur ne pourra, sans cela, s'épanouir sur cette terre.
Son attente, il est vrai, est plus longue qu'il ne l'avait cru. Brùnnhilde, contrairement aux prévisions du dieu, ne s'empresse pas d'accomplir
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« l'acte rédempteur du Monde ». A-t-elle eu, à son éveil, la claire vision de son urgence? Rien ne le prouve bien clairement. En tous cas, en se livrant à son amour pour Siegfried, elle s'est détournée des dieux, s'est désintéressée de leur destin : « Passe donc, âge brillant du Walhall...» (p. 509.) Elle ne vit que pour l'amour : l'amour, suprême bien et vérité. Comment arrivera-t-elle maintenant à se rendre compte que le monde est encore solidaire des destinées des dieux? Les avertissements abstraits de Waltraute ne sont d'aucun effet. Mais l'expérience, en lui faisant toucher du doigt, par les malheurs de Siegfried, quelle fatalité pèse encore sur ce monde, l'expérience lui donne l'intuition que nul bonheur ne pourra fleurir ici-bas tant que l'or ne sera restitué, la faute des dieux réparée; tant que tout, en un mot, ne sera pas rentré dans l'ordre. Elle prend donc l'anneau que les Filles du Rhin viendront chercher au milieu du brasier, et, avant de s'y précipiter, elle l'embrase elle-même d'une torche en s'écriant : « Voici — comme je jette l'incendie dans l'écla-
tant Burg du Walhall. » Ce n'est pas elle qui le jette; mais elle a enfin réalisé cet acte libérateur (le l'humanité que Wotan attendait depuis si longtemps. Et sans doute, au moment même où elle brandissait la torche, le dieu « souriant pour l'éternité » a « plongé, au cœur du flamboyant, les éclats de sa lance brisée ».
En nous faisant voir les mobiles auxquels obéit Wotan dans sa disparition volontaire, ce résumé nous montre ce qu'il faut penser de l'interprétation de la Tétralogie comme drame schopenhauérien. Après sa conversion aux idées du philosophe, Wagner prétendit découvrir que l'idée dominante de son œuvre n'était pas autre que le Renoncement à la Volonté de vivre. Dans celte hypothèse, Wotan s'anéantissant lui-même serait l'image de l'humanité parvenant un jour à prendre conscience de cette vérité que l'existence est un mal, et se rejetant volontairement dans le non-être. Mais ce n'est là qu'une explication faite après coup et qui ne peut tenir devant ce fait : que Wotan s'anéantit parce qu'il reconnaît
que son organisation (ou conception) du monde est erronée — et s'anéantit joyeusement parce qu'il a la certitude, non pas que le vouloir vivre est aboli, mais au contraire qu'une nouvelle race va vivre heureuse sous la seule loi d'amour (1).
(1) Voir sur ce point : Albert Lévy, la Philosophie de Feuerbach, p. 485-487. Paris, Alcan.