TRISTAN ET ISOLDE
< Tristan n'a été jusqu'en 1159 qu'une légende < comme une autre»; il n'est devenu que depuis lors, l'aventure d'amour incomparable et
unique. »
F. BRUNETliRI.
Le poème de Tristan fut écrit de juillet à septembre 1857, c'est-à-dire au moment où Wagner venait de s'enthousiasmer, depuis peu, pour les théories de Schopenhauer. De même que pour la Tétralogie^ il paraît impossible de comprendre la marche de l'action si l'on n'est pas au courant des conceptions auxquelles l'auteur adhérait à cette époque. Mais comme nous n'avons aucun ouvrage théorique où se trouvent formulées ces
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conceptions, comme aussi le poème, d'une forme parfois volontairement elliptique, présente de réelles difficultés d'interprétation, nous suivrons, cette fois, un ordre différent. Nous ana- Ivserons d'abord le drame afin de tâcher d'en bien saisir la véritable marche. Après cela seulement, nous tenterons de dégager la conception du monde qui peut rendre compte des actes et pensées des personnages en tant que le développement normal des sentiments ne suffît pas à les expliquer. Nous verrons alors sous quelles influences Wdgn^ fut amené à se créer cette conception.
Morold, fiancé d'Isolde, héritière d'Irlande, est parti sur mer pour lever tribut en Cornouailles où règne le roi Marke. Tristan, neveu de Marke, a vaincu et tué Morold, et a même envoyé, par bravade, sa tête à sa fiancée. A la suite de cet exploit, non seulement les Gornouaillens ont rejeté tout tribut, mais avec le prestige de sa gloire, Tristan est venu solennellement demander
pour son oncle, la main de l'héritière d'Irlande. En grand appareil, on a décidé d'oublier les inimitiés anciennes; et Isolde est montée sur le vaisseau de Tristan pour aller rejoindre son royal fiancé. Le drame s'ouvre au moment où le vaisseau est sur le point d'aborder en Cornouailles.
Telle est la situation extérieure telle qu'elle apparaît à tous. Aussi est-ce avec stupéfaction que Brangœne voit sa maîtresse, à l'idée que le voyage touche à sa fin, se livrer à un farouche désespoir : déclarant que jamais elle n'abordera en Cornouailles et que son seul désir est de voir le navire et tous ceux qu'il porte s'engloutir dans les flots.
En face, à l'autre bout du vaisseau, se tient Tristan au gouvernail : o Élu pour moi, s'écrie Isolde en le fixant, perdu pour moi... Tète vouée à la mort ! cœur voué à la mort ! » Eh quoi ! Tristan est perdu pour Isolde ? Isolde l'avait donc « élu »? Et si son cœur, à elle, est voué à la mort, la mort doit donc aussi être le partage de Tris-
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tan ? C'est ce que la suite nous apprendra. En attendant, Brangœne n'a rien remarqué à ces énigmatiques paroles. Et Isolde de lui dire : Tu le vois ce soi-disant héros, tu vois comme il me fuit avec honte ? Il sent donc qu'il a des torts envers moi. Il se rend compte qu'il emmène à son maître, non pas une fiancée mais un cadavre. — Ainsi Isolde aime Tristan ; et, quoi qu'il en paraisse, elle accepte si peu d'être l'épouse de Marke qu'elle veut mourir avant l'arrivée. Il est donc évident que la cause de sa colère, de sa douleur surtout, c'est de voir le héros, paraître tellement indifférent à son égard, qu'il la donne à un autre. Aussi faut-il tout l'aveuglement de Brangœne pour croire que le manque d'hommages et d'égards peut être la cause de tout ce trouble. « Faut-il le prier de venir te saluer ? » demande-t-elle naïvement. — « Dis que je fais ordonner à mon vassal d'avoir la crainte de sa maîtresse, moi Isolde. »
Dans son impatience d'obtenir une entrevue que Tristan semble éviter, Isolde a dépassé la
mesure. Elle lui aurait donné un ordre en tant que future reine : Tristan eût été forcé d'obéir. Mais comme elle est bien décidée à ne jamais être l'épouse de Marke, l'idée ne lui en est même pas venue. Sa tactique pour obliger Tristan à se présenter devant elle consistera à se donner comme n'ayant pas juré, avec ceux de sa race, l'oubli des griefs passés. Elle affectera, vis-à-vis de Brangœne et de Kurwenal de se considérer toujours comme l'offensée de Tristan par le meurtre de Morold, et aussi comme la suzeraine de ceux de Cornouailles. Or, grâce précisément à la valeur de Tristan, les Cornouaillens ont échappé à la sujétion du tribut : c'est donc une injure excessive à l'égard du héros que de le vouloir, comme vassal, contraindre à Tobéissance. Si offensante que soit la réponse de Kurwenal, il faut reconnaître qu'en une certaine mesure elle se trouve justifiée.
Dans son dépit et son humiliation de n*avoir point réussi à contraindre Tristan, Isolde laisse échapper, en partie, le secret de son cœur. Pour
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le spectateur, la chose devient de plus en plus évidente : Isolde éprise de Tristan invoque comme vain prétexte les haines nationales ; mais la vraie cause de sa douleur c'est de voir Tristan ne pas répondre à son amour et la jeter aux bras d'un autre, BrangaBne, cependant, conservera pendant toute la scène, le même aveuglement : aveuglement tellement épais qu'il suffirait parfois d'un rien, pour que ses tragiques méprises touchent aux quiproquos de la comédie.
— Tu vois comme ils viennent de me traiter, dit Isolde à sa suivante. Et cependant quelle reconnaissance ne devraient-ils pas me prodiguer 1 Tu te rappelles ce misérable blessé Tantris que nous guérîmes de sa blessure. Eh bien, un jour, j'acquis la certitude que ce Tantris n'était autre que Tristan. Par vengeance pour Morold, je levai sur lui le glaive. Mais « de son lit il leva ses regards, non sur l'épée, non sur la main ; il me regarda dans les yeux. J'eus pitié de sa misère, l'épée, elle tomba de mes mains ; la blessure faite par Morold, je la guéris afin que revenu à la
vie, il retournât à ses foyers, pour me délivrer du supplice de le voir. » — S'il pouvait y avoir encore doute, chez le spectateur, sur cette pitié d'Isolde, le brusque retour du thème d'amour, suffirait à le dissiper.
— Et maintenant, continue la princesse, ce faux Tantris est revenu orgueilleusement demander ma main pour son oncle Marke. Cette injurieuse prétention, il a fallu que Morold fût mort pour qu'on osât la formuler. C'est moi du reste qui me suis attiré cet opprobre. Si je n'avais pas laissé tomber l'épée, je ne serais pas aujourd'hui la servante de mon vassal.
Si Isolde avait projeté de provoquer chez Brangœne l'indignation contre Tristan, elle est loin d'y avoir réussi. Brangsene ne manifeste pas autre chose qu'une grande surprise à voir que ces questions de politique (faussement invoquées par Isolde) aient pu conserver tant d'empire sur sa maîtresse. — « Je voyais tout le monde (elle n'ose dire : toi aussi) se réjouir de la réconciliation : comment aurais-je pu deviner