‹ Philosophie et drame [microform]Chapitre 5 sur 10 · V.-TT · texte numérisé non relu

V.-TT

alors qu'elle pouvait t'être un sujet de douleur ?

— Alors Isolde éclate. J'ai protégé Tristan; dans le secret je lui ai assuré son salut, et maintenant il « me livre avec ce secret. » Il prononce « mon nom à haute voix ; » me vante à Marke et se fait fort de lui conduire cette fiancée, « Malédiction sur toi, infâme ! Mélédiction sur ma tête ! Vengeance et mort à nous deux ! »

C'est là tout le fond de son cœur dévoilé aussi clairement que si elle avait dit : J'aimais Tristan; je croyais pouvoir compter sur son amour. Puisqu'il m'a trahi par sa conduite, il ne me reste qu'à mourir et il faudra qu'il meure avec moi. — Il importe de bien remarquer les décisions d'Isolde. De toute manière elle mourra : elle ne veut aborder en Cornouailles ni être, par conséquent, la femme de Marke. Mais avant de mourir elle veut proposer à Tristan de la suivre dans la nuit. Le fond de son dessein nous échappe encore ; cependant cette proposition (pouvait-il être question de la faire à quelqu'un que l'on croit tout à fait indifférent ?) suppose qu'elle ne peut se

décider à croire, malgré toutes les apparences contraires, que l'amour ait pu mourir entièrement dans le cœur de Tristan. Ce n'est donc pas une vengeance qu'elle poursuit. Et si ce mot de vengeance vient sur ses lèvres c'est qu'il est probablement, dans sa pensée, destiné à peser sur Brangsene pour la faire entrer dans ses vues.

— Elle n'a, d'ailleurs, pas mieux réussi cette fois que la précédente. — Quel reproche peux-lu vraiment faire à Tristan ? demande la naïve servante. Il a contracté envers toi une dette de reconnaissance. Pouvait-il la payer mieux qu'il a fait ? « Son oncle n'est-il pas un époux digne de toi ?... Il t'offre la plus splendide des couronnes; et, bien plus, c'est son propre héritage que le héros dépose à tes pieds pour te saluer reine. » — Mais Isolde n'a pas écouté : « Le plus accompli des hommes, le voir toujours auprès de moi sans amour, comment supporter un tel supplice?» Entre parenthèses^ cela ne se rapporte pas spécialement au futur, à sa vie comme épouse de Marke. Isolde ne dit pas : Je le verrai près de

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as PHILOSOPHIE et drame

moi sans qu'il me soit permis de l'aimer. Non ! elle pense surtout au présent et se déclare incapable de supporter plus longtemps l'indifférence du héros.

Isolde a-t-elle laissé échapper ce nouvel aveu pour voir si Brangœne la suivrait plus facilement dans ses desseins contre un Tristan traître d'amour que contre un Tristan ennemi politique? C'est difficile à dire. Au reste, tout au sentiment général de satisfaction pour celte union honorable, Brangaene ne doute pas un instant que sa maîtresse pense à son futur époux, à Marke.

— Tu crains qu'il ne l'aime pas ? La chose est impossible. Puis, si un charme l'éloignait de toi, j'ai ici par les soins de ta prévoyante mère, un breuvage pour le « soumettre à la puissance de l'amour. »

Isolde se fait apporter le coffret. Mais ce n'est pas du breuvage d'amour dont elle veut faire usage, c'est du pliiltre de mort. — Celui qu'il me faut, «je le connais mieux que toi ; j'ai gravé sur le flacon un signe profond. » Nous commençons

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à entrevoir ses projets : c'est par le poison qu'elle a décidé — cela depuis avant son départ — de mourir et de faire mourir aussi Tristan. Reste à voir de quelle manière ce dessein elle l'accom plira.

L'arrivée de Kurwenal venant annoncer l'approche du rivage de Cornouailles n'a pas permis à Brangaene de manifester tout son étonnement du choix de sa maîtresse. Isolde sentant que le temps urge, tente avec une énergie désespérée d'obtenir enfin la venue de Tristan. Et c'est toujours par le même prétexte des haines anciennes qu'elle légitime son ordre. « Je ne pourrais suivre ton maître au palais du roi Marke sans qu'il m'eût apporté, d'abord, satisfaction de la dette qui pèse encore sur lui. » Et, sur un geste de défi de l'écuyer, elle accentue encore davantage : « S'il ne venait pas d'abord demander oubli et pardon, je ne le suivrais pas devant le roi. » Au début, Kurwenal regimbait contre une humiliation qu'on voulait infliger à son maître. Dans le ton d'extrême autorité de la fin, sans doute ne

voit-il que l'indice d'un caprice de femme : c*est ce qui le doit décider, afin d'éviter un éclat, à transmettre le message.

En attendant la venue du héros, Isolde contrain Brangasne de verser le poison dans la coupe. Bien qu'elle indique assez clairement sa volonté de mourir, il semble que vis-à-vis sa suivante elle affecte de préparer le breuvage pour le seul Tristan : « Qu'il boive son châtiment ! » s'écriet-elle. Nous avons remarqué déjà, que ce n'est pas, à proprement parler, un châtiment, une vengeance qu'elle médite contre Tristan. Cette parole est sans doute, comme celles déjà notées, destinée à vaincre les répugnances de Brangaene à qui elle n'a pu infuser, jusqu'à souhaiter sa mort, la haine de Tristan.

Cependant éclate, à l'orchestre, un motif strident. C'est celui de la soi-disant vengeance de Morold; car s'il affirme la volonté d'Isolde d'entraîner Tristan dans la mort, c'est sous ce prétexte qu'elle affectera d'exiger ce sacrifice. En effet, Isolde aime Tristan : mais lui semble si peu répon-

dre à son sentiment qu'il la donne à un autre. Il est donc impossible à la princesse de venir lui dire à brûle-pourpoint : Je ne puis souffrir de voir que tu ne m'aimes point, aussi ai-je décidé que loi et moi allons mourir. — Elle commence par lui reprocher son peu d'égards vis-à-vis d'elle. Sur ce point, la réponse est facile à Tristan. Alors elle lui conseille de se réconcilier avec son ennemi. — Quel ennemi? demande le héros. — Moi, répond la princesse, puisqu'une dette de sang est entre nous. Je veux venger Morold. — L'étonnement de Tristan montre bien qu'il ne peut croire à ces paroles d'Isolde. — « La vengeance pour Morold vous tourmente-t-elle » ? interroge-t-il. Ce qui n'est pas, comme on le croit souvent, une exclamation de fatuité. Tristan veut simplement dire : Peut-être avez-vous un grief contre moi; mais après la scène de l'épée, après les oublis solennels, je vois bien que celuilà n'est pas le vrai. Sur une nouvelle instance d'Isolde, il comprend cependant qu'elle veut sa mort et il lui tend son épée.

« Puisque Morold t'était si cher, reprend maintenant cette épée, dit-il, et g^uide-la d'une main sûre. »

Par cette réponse nous voilà renseignés sur l'état du cœur de Tristan. Le rappel lugubre du thème d^amour, le tutoiement qu'il emploie à l'égard d'Isolde, son acceptation immédiate de la mort montrent, à la fois, et qu'il aime toujours la princesse et qu'il a parfaitement deviné son véritable reproche. Seulement, il y a certainement pour lui un point obscur. Ce reproche sur sa conduite en quoi consiste-t-il maintenant? Ce ne peut étre,pense-t-il, son (apparent) oubli d'amour dont Isolde est irritée. Pour cela il faudrait qu'elle fût éprise de lui ; or son acceptation de Marke lui prouve brutalement (ainsi croit-il), qn'il n'en est rien. Et c'est sans doute à cause de cet inconnu; c'est parce qu'il paraît craindre l'interprétation, erronée peut-être, qu'Isolde fait de sa conduite, qu'il n'accepte la mort qu'avec tristesse. En effet, ce point noir écarté, la mort, venant surtout de la main aimée, devrait être

accueillie avec joie, comme la délivrance des tourments où le plonge l'idée de sa maîtresse à tout jamais perdue. ^

Or, Isolde n'a pas pu ne pas s'apercevoir de ce souvenir d'amour qui a traversé, comme un écho ancien, le cœur de Tristan. Mais profondément blessée par sa conduite, tout à sa colère pour ce qu'il l'a donnée à un autre, elle ne croit pas un instant que ce sentiment puisse durer encore, puisqu'en ce moment même, il la conduit, comme épouse, à Marke. Elle croit que Tristan accepte la mort en punition de sa félonie. Ton allusion sentimentale, je la comprends bien, semble-t-elle dire ; je me suis bien aperçue (thème de la passion à l'orchestre) qu'il y avait de l'amour dans les yeux de Tantris, c'est justement ce qui fait l'objet de mon ressentiment. (De Morold il n'est plus question, puisqu'au moment où j'aurais dû, plus particulièrement, songer à sa vengeance, j'ai laissé tomber le glaive.) Or, cet amour ne pouvait être qu'une odieuse feinte (destinée peut-être à arrêter mon bras, semble

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dire la musique) puisque tu n'étais là que comme espion, cherchant à voir si j'étais une fiancée possible pour ton roi. Malgré cette sanglante ofTense que fut pour moi cette conduite, je te propose de boire la coupe de réconciliation.

Il est visible, étant donné le langage des sons que cette coupe est une coupe mortelle. Aussi le sens de ces paroles ne peut être entendu par Tristan que de la manière suivante : Ton offense a été tellement grave, que je te demande de te punir toi-même et de ta propre main. — Et cependant, c'est d'un ton mélancolique et presque suppliant qu'elle lui formule cette proposition. Cela confirme notre impression que ce n'est pas uniquement par idée de vengeance qu'elle cherche à entraîner Tristan dans la mort.

C'est du reste sur le même ton qu'elle demande au héros, qui paraît hésiter, si elle « obtiendra » cette réconciliation. Or, Tristan ne recule pas devant la mort, mais il lui est dur, plus encore qu'il y a un instant, de mourir sous le coup de ce

soupçon. L'accusation d'une pareille déloyauté n'est-elle pas pire que le soupçon d'oubli d'amour? Son silence indique seulement sa douleur de ne pouvoir se disculper. « La maîtresse du silence m'invite au silence... » J'ai bien compris ce dont elle m'accuse, mais, puisqu'elle n'a pas compris ma conduite, le silence auquel elle me condamne m'empêche de la lui dévoiler par les mots.

Alors Isolde dans un passage ironique, assez difficile à pénétrer d'ailleurs, le presse de prendre sa détermination. « Tu vois, nous sommes près du but, lui dit-elle en substance, et, étant données mes intentions, tu ne devrais pas désirer d'arriver devant Marke, car ton arrivée ne sera guère triomphale. Tu sais qu'humainement parlant, j'avais mille raisons pour refuser cette union. Tu sais aussi que je suis loin d'être assez « douce fille » pour consentir par lassitude ou faiblesse à une chose qui me rebute. De plus, étant donné mon caractère, si je t'offre moi-même cette coupe de réconciliation ce n'est pas pour le plaisir de t'offrir, bonassement, d'oublier les injures dont

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tu t'es rendu coupable eïivers moi. Non! c'est que j'ai mon dessein bien arrêté ; et ce dessein, c'est que, ne voulant aucunement être l'épouse de Marke, je veux moi aussi me donner à la mort. » Vouloir, pour Isoldc, mourir avec Tristan, c'est là presque un aveu d'amour. Mais la forme où elle expose sa résolution, la fondant sur les raisons politiques qui l'éloignent de Marke, — sans un rappel de sentiment à l'orchestre, — fait que Tristan n'y découvre aucune révélation sur l'état de son cœur. A peine naît-il en lui comme une lueur très vague et très inconsciente d'espoir, « un rêve du pressentiment. » Cela suffit pour qu'il s'empare de la coupe avec un véritable enthousiasme. Isolde était perdue pour lui et elle ne cesse pas de l'être. Mais il lui est doux de savoir qu'avec lui elle quittera cette terre. C'est pourquoi il boit sans hésitation la coupe « d'oubli », car l'oubli est « le seul remède à son deuil éternel ». En reconnaissance, avant de mourir, il veut faire lui aussi son « serment de réconciliation ». En deux phrases brèves, il indique

qu'à sa conduite, déloyale en apparence, il est une excuse ou une explication. « L'honneur de Tristan [fut] son excessive loyauté, son malheur (1), son orgueilleux défi (Trotz) ». Et après cette énigmatique déclaration, qui plus tard seulement se comprendra, il porte la coupe à ses lèvres.

« Encore une perfidie ici même? s'écrie Isolde A moi la moitié ! » — Il ne faudrait pas inférer de là que Tristan n'a pas compris la volonté qu'a Isolde de mourir. Il s'est précipité sur la coupe avec enthousiasme, avons-nous dit. Il serait donc peu naturel qu'il ait la présence d'esprit suffisante pour penser à faire à la princesse la politesse de la part qu'elle s'est réservée. Et il est, par contre, très naturel qu'Isolde, tout à son idée de s'anéantir, exprime par son geste sa hâte d'avoir part au sort qu'elle a souhaité.

A cet instant, par conséquent, les deux amants

(1) Son malheur, non en ce qu'il lui fait perdre Isolde qui est, croit-il, et a toujours été perdue pour lui, mais en ce que cette mission l'a abaissé dans l'esprit d'Isolde, l'a fait passer pour un déloyal espion.

ne sont aucunement éclairés sur leurs sentiments réciproques. Isolde aime, nous le savons, mais elle n'en a rien laissé paraître. Tristan est donc convaincu qu'elle n'a pour lui aucun sentiment. A la dernière minute seulement, il semble voir dans cette mort comme un vague signe d'espoir. Isolde, pareillement, ne peut pas raisonnablement conclure à autre chose qu'à l'absence d'amour de Tristan vis-à-vis d'elle. Cependant, son état d'esprit s'écarte un peu de celui de Tristan. Son idée de demander à Tristan de mourir avec elle (volontairement, on l'a bien vu) indiquait qu'elle n'avait jamais, en dépit des apparences, cru à un évanouissement complet de son amour ; elle ne devait le supposer que voilé, obscurci par une cause inintelligible. Or les faits semblent justifier son pressentiment. C'est d'abord la persistance de Tristan à la fuir, c'est le souffle de mélancolie qui enveloppe sa réponse au sujet de Morold, c'est son acceptation immédiate de la mort. Mais, plus encore que tout, c'est l'attitude non pas honteuse mais

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embarrassée du héros lors du reproche de son rôle d'espion déloyal. Par cette attitude d'abord, par son serment de réconciliation ensuite, ne semble-t-il pas dire : « Naguère j'ai paru l'aimer : aujourd'hui je suis comme un indifférent. Que cela justifie tes soupçons sur ma déloyauté, je le conçois. Mais, si je pouvais parler, j'aurais cependant une explication, une excuse à t'offrir. » Or, le fait même de faire allusion à une excuse suppose que ce sentiment n'est pjus ce qu'il a été autrefois. Qu'il existe encore à l'état latent, secret, c'est possible, et c'est ce dont Isolde s'est toujours douté. Mais, en fait, cet amour qui s'ignore ou qui ne se manifeste équivaut à un amour inexistant ou tout au moins enseveli sous un sommeil de mort. La preuve, c'est qu'en ce moment même Tristan conduit la princesse vers la demeure de Marke. — Il faut donc conclure qu'à l'instant du philtre, si Tristan éprouve une vague lueur d'espoir irraisonné et si Isolde est fondée à espérer que le sentiment de son ami pourra renaître en vertu

de conditions inexpliquées, Ja situation n'en est pas moins telle : Isoldo constate qu'en fait Tristan la « repousse » et la jette à un autre ; et Tristan considère bien, en parlant de son « deuil éternel, » que son amie était et reste encore à jamais « perdue » pour lui. Ils ne sont donc nullement conscients de leurs sentiments réciproques. Il était important d'insister sur ce point,car on expose souvent que c'est par honneur que les amants se taisent leur sentiment, et aussi que c'est pour n'y pas faillir qu'ils décident de mourir. Ce fait qu'ils ignorent mutuellement le véritable état de leur cœur, montre l'inexactitude de ces interprétations. L'une et l'autre supposent, en effet, que les amants sont assurés de la réciprocité de leur amour.

Les amants ont donc bu le breuvage dont ils doivent mourir. Que va-t-il se passer? Vont-ils pâlir, chanceler et tomber en agonie? Aucunement. L'indication scénique nous dit seulement ceci : « Tous deux frissonnants, en proie à l'émotion intérieure la plus vive, fixent l'un sur l'autre

des regards dont l'expression passe en un instant du mépris de la mort au feu de l'amour. » Jusque-là, il n'avait point été question d'aveu entre eux deux, et voilà que leurs « yeux se cherchent, se baissent et se relèvent pour se fixer encore en un désir toujours accru (1) ». Isolde prend la parole la première. Elle ne croyait pas, il y a un instant, à l'amour de Tristan, et maintenant elle se risque à l'interroger, avec timidité du reste. « Tristan 1 » s'écrie-t-elle, d'une voix tremblante. Et comme Tristan a répondu avec effusion^ elle tombe dans ses bras. Que s'est-il donc passé? Quelle raison a eu Isolde de solliciter de Tristan cette réponse à laquelle elle semble s'attendre? Et par quoi a été poussé Tristan pour se départir ainsi de sa réserve habituelle ? Isolde, nous le savons, entraîne Tristan dans la nuit en vertu d'un dessein arrêté. Comme ils croient, elle et

(i) Le rendu incorrect de ce passage dans le lexte de Quatre Poèmes d'opéra nous a obligé de le citer d'après l'excellente traduction d'Alfred Ernst, terminée par MM. Louis de Fourcaud et Paul Brûck. (Breitkopf et Costallat.)

Tristan, avoir bu le poison, il est très compréhensible qu'elle veuille s'assurer si cet événement a produit chez son amant l'effet qu'elle en attendait. Nous apprenons ainsi que cet effet attendu de la mort n'est autre que le retour à elle du cœur de son amant. Mais le fait d'être sur le seuil de la mort ne suffit pas à expliquer l'aveu de Tristan.

11 a appris qu'Isolde meurt pour ne pas être à Marke. Et il en a conçu un vague pressentiment que, peut-être dans un autre monde, le bonheur pourra luire pour lui. Malgré tout, à ce moment il n'en a pas conclu qu'Isolde voulait être sienne. Il ne paraît donc pas vraisemblable qu'une fois la mort bue dans la coupe, il soit par cela même tellement assuré de l'amour d'Isoldc qu'il n'hésite pas une minute à lui déclarer sa flamme. Non ! à son subit aveu il doit y avoir une autre cause. Et cette cause nous est aussitôt révélée par Brangaene. Au poison elle a substitué le philtre d'amour, et c'est l'effet de ce breuvage qui « a soumis Tristan à la puissance de l'amour »

(paroles de Brangaene^ à la scène m) et l'a poussé, sans qu'il s'en rendît même compte, à manifester son sentiment. Et c'est en cela que consiste le tragique de celte scène. Isolde croit que c'est parce qu'ils sont évadés de ce monde que le cœur de Tristan lui est revenu. Ce n'est cependant pas la mort qui a provoqué leurs aveux. Et, puisqu'ils ne vont pas mourir, ce sont« des souffrances éternelles, inéluctables » qui les attendent en cette vie. C'est donc avec un indicible effroi, qu'avec Brangaene, nous les voyons s'abandonner à leur amour, amour coupable entre tous, étant donnée la situation de chacun (1).

« Quel rêve d'honneur faisais-je donc ? » s'écrie Tristan, lorsque après les premiers trans-

(1) Sur celte question de l'efûcacilé réelle du philtre, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : la Musique à Paris, 1898-1900, pp. 51-57 (Fischbacher). Nous nous contenterons d'ajouter cette remarque. Le sang du dragon porté aux lèvres de Siegfried produit véritablement l'effet d'un « philtre ». Cependant personne n'a jamais révoqué en doute cette action « matérielle » qui donne au héros la compréhension du chant de l'oiseau.

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ports, ils cherchent à prendre conscience de leur si nouvelle situation. « Tu m'aimes, se dit-il. Mais alors comment ai-jc pu m'imaginer que mon honneur, ma ft'^alité envers mon roi m'obligeaient à t'obtenir pour lui? La fidélité envers un ami ne peut aller jusqu'à contraindre à livrer une femme que vous aimez el qui, elle-même, vous aime!... C'était un mauvais rêve; cependant il avait des apparences de réalité, puisque je voyais que tu étais perdue pour moi, que tu avais accepté d'être la femme d'un autre. »

« Tu m'aimes, pense Isolde ! Mais alors comment ai-je pu rêver que tu m'infligeais la honte de m'avoir oubliée? Comment ai-je pu croire que tu m'avais dédaignée, repoussée ?

« Non ! puisque nous nous aimons, ce n'était là, concluent-ils, que les effets perfides d'un charme menteur » . Et ils s'abandonnent à la joie de leur amour partagé. Il faut remarquer, à cet endroit, qu'Isolde est seule à dire : « Hors du monde, je te possède donc, toi, Tristan ! » Cela prouve une fois de plus que ce qu'elle espérait de

la mort, c'était l'épanouissement, dans sa vérité, du cœur de son amant (i).

(1) On s'étonnera peut-être, ici, de cette interprétation des paroles des amants. Le commentaire de l'acte suivant est, en effet, nécessaire pour en bien faire saisir la légitimité. Je tiens cependant à faire observer que le texte même des paroles ne permet pas de les entendre dans le sens généralement admis. On parait croire que leur sens est tel : « Tristan : Je rêvais que l'honneur m'interdisait de laisser parler mon cœur. — IsoLDE : Je rêvais que m'abandonner à mon amour était ime honte pour moi, fiancée de Marke. » S'il en était ainsi, il faudrait qu'ils s'exprimassent autrement que sous cette forme : « Je rêvais... » Car en supposant que, se. croyant morts, ils considèrent actuellement leurs scrupules comme n'ayant plus de raison d'être, il n'en reste pas moins qu'avant le poison, le fait de s'abandonner à leur sentiment aurait été non pas eu rêve, mais en réalité, un déshonneur et une honte. Non i antérieurement au philtre, la question d'honneur ne se pouvait poser, parce qu'ignorants de leurs sentiments réciproques, il ne s'agissait pas encore de s'avouer leur amour. Après, il n'en est plus de même. Mais Wagner sauve très habilement la situation. Emportés par la puissance du philtre, dépossédés de leur libre arbitre, la question ne se pose même pas pour eux. Et ainsi "Wagner évite ce qu'il y aurait eu de très choquant si, conscients de leur situation, ils avaient quand même passé outre. On remarquera la réponse de Tristan lorsque Kurwenal vient annoncer l'arrivée de Marke. S'il avait donné carrière à son amour par la raison expresse ^qu'il se considère comme délivré des conditionnements de l'existence, il marquerait qu'en sa nouvelle vie il n*a cure des vivants. Or : « Quel roi? » demande-t-il seulement. C'est pour indiquer qu'emporté par la puissance de l'amour, « n'ayant plus conscience que d'une chose, de la volupté d'aimer, » il a tout oublié; tout s'est évanoui pour lui. Tout, jusqu'au souvenir de

Après cela, est-il besoin de rappeler combien leur est dur le réveil de cette illusion? Quand, voyant qu'ils ne vont point mourir et que leurs cœurs se sont parlé, il se rendent compte que le sort les réclame : Isolde pour être à Marke, Tristan pour se voir enlever son élue. Isolde se demande s'il faut vivre. Et Tristan maudit un bonheur « consacré par la tromperie » .

En résumé, voilà deux amants qui se sont fait, lors de Tan tris blessé, de muettes déclarations. Par la suite, Tristan s'est comporté, en donnant Isolde à Marke, comme si tout amour s'était effacé de son cœur. Nous apprenons cependant — et ici il y a un point mystérieux à éclaircir — que son sentiment est demeuré vivace quoique caché. Mais l'un et l'autre, tout en s'aimant, ignorent leur amour réciproque.

Isolde, en présence de l'oubli de Tristan, a décidé de mourir, car elle ne veut être l'épouse de Marke. Et elle veut décider Tristan à la suivre

ce roi, vers qui se tournaient, auparavant, toutes ses pensées de fidélité.

volontairement. C'est assez dire qu'elle ne poursuit pas une vengeance (sans cela elle aurait pu le faire frapper, ou le frapper elle-même quand il tendait son épée), mais un dessein particulier.

En vertu d'une foi inébranlable en la puissance de l'amour, elle croit fermement que le sentiment qui s'est manifesté une fois en Tristan n'a pu mourir et qu'il n'est que voilé. Elle a la con\iction que la mort éclairera le cœur du héros et le lui rendra avec toute l'ardeur de son amour. Ce qui le prouve c'est que, lorsque le philtre a forcé Tristan à laisser enfin se manifester son amour, c'est à la mort qu'elle attribue ce merveilleux effet : « Hors du monde (une fois mort), s'écriet-elle, tu m'es donc acquis, toi Tristan 1 »

Tristan accepte la mort, non avec une idée arrêtée comme Isolde, mais avec un vague pressentiment d'espoir.

Mais, par suite de la substitution de Brangaene, la mort est écartée. Sous l'influence du philtre, Tristan laisse parler son sentiment caché. Et les deux amants se trouvent, avec leur secret avoué.

soumis à toute la tyrannie d'une destinée contraire. Quel sera le sort de leur amour, et par suite le leur propre : c'est ce que les actes suivants vont nous montrer.

Les choses ont suivi leur cours. « La main tremblante de Tristan a remis au roi Marke la pâle fiancée se soutenant à peine, » et les deux amants se trouvent maintenant à Tintagel, le château du roi Marine. Nous ignorons si le mariage a été célébré. Rien ne l'indique : pas même les plaintes du roi reprochant à Tristan de de ne lui avoir fait, « par la possession d'un tel trésor, » (Isolde) un cœur plus sensible à la douleur que pour l'y frapper. En tout cas, des démonstrations purement extérieures ont seules pu intervenir. La situation intime du drame n'a point varié. L'altière Isolde est restée maîtresse absolue d'elle-même. Elle demeure, elle ne cessera pas un moment d'être, aux yeux de Marke, « celle dont sa pensée n'osa jamais approcher, à laquelle ses désirs renoncèrent par

un pieux respect. » C'est cette situation spéciale qui seule rend vraisemblable qu'il vienne à Karéol, au troisième acte, exprès pour donner Isolde à Tristan.

Les deux amants, désireux de se voir après la scène des aveux, ont décidé de se rencontrer une nuit dans le jardin d'Isolde. Une chasse qui éloigne la cour leur en donne l'occasion. Une torche brûle devant la demeure; lorsque Isolde l'é teindra ce sera le signe que Tristan peut enfin s'approcher sans danger.

Isolde devise avec Brangaene. Celle-ci lui fait part de ses craintes. Melot, le soi-disant ami de Tristan, ne doit avoir fait décider cette chasse impromptue que pour trahir Tristan. Et elle supplie Isolde de ne point donner le signal : « Ah ! si je t'avais obéi, dit-elle, la mort était alors ton œuvre à toi; mais ton opprobre, ta honteuse misère, c'est mon œuvre; le crime qu'il faut porter dans mon âme. »

« Ne te désole pas, Brangaene, lui répond sa maîtresse. Tôt ou tard avec sa puissance invin-

cible, l'amour qui existait en nous se serait manifesté. Ce n'est pas ton philtre qui est la cause de la situation où je me trouve. Il n'a été tout au plus qu'un accident. Il n'a été que la goutte d'eau qui fait déborder le vase, l'étincelle qui provoque l'incendie. Et maintenant que notre sentiment a éclaté, laisse -moi m'y abandonner. Tu redoutes pour moi le péril? Or, naguère je sacrifiais ma vie pour voir notre amour se réaliser, s'épanouir. Penses-tu maintenant que je vais hésiter, pour lui, à la risquer? » Et elle éteint la torche pour que l'aimé se puisse approcher. Tristan arrive, en effet, et les deux amants s'abandonnent aux transports de la passion. La passion est identique chez tous; et bien des exclamations sont prédestinées à revenir, identiques, sur les lèvres de tous ceux qui s'aiment. Mais des aspirations particulières se mêlent aux phrases d'amour de nos héros. L'idée de l'audelà de la vie les préoccupe comme elle a préoccupé Isolde dans sa proposition du philtre. « Ravissement loin du monde, dans les hauteurs

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du ciel, s'écrient-ils. A moi Tristan 1 àmoilsolde! Ma vie et ta vie unies pour toujours, unies pour^ l'éternité ! »

Après la première extase, ils ont un sentiment de mélancolie en pensant à leur constante séparation. Et, comme Tristan se plaint de ce que la lumière fut si longue à s'éteindre, Isolde lui répond :

« La lumière, malgré les avis de la prudence, je l'ai éteinte, j'ai défié le jour. » Or, comme Isolde, pour voir Tristan, a risqué que leur entrevue fût découverte, ce qu'elle a défié, c'est donc le monde qui par son organisation de la vie rend leur amour impossible. C'est en effet le monde, dans son sens général non seulement d'ensemble des vivants mais d'univers extérieur que les amants désigneront désormÉUS par les termes de lumière, ou de jour (i).

(1) C'est, à notre connaissance, M. Marcel Hébert qui, dans son livre le Sentiment religieux dans l'œuvre de Wagner (Fischbacher), a, le premier, précisé le vrai sens du jour et de la nuit. Sur les analogies entre ces termes et certaines expressions de Schopenhauer, voir la Musique à Paris 1898-1900 (Fischbacher), p. 38-60.

Tristan précise du reste ce sens dans sa réponse. C'est le jour qui les a fait souffrir jusque-là. Autrement dit le monde, l'existence extérieure, les a contraints à la douleur de vivre séparés. Et, dans l'ardeur de ses malédictions, il se lamente de le voir partout, ce jour hostile, « même dans l'obscure splendeur de la nuit, vers la demeure de sa bien-aiméc. » Cette allusion à la torche est heureusement amenée, comme le remarque M. Kufferath, en vue de justiOer cet emploi insolite des termes du jour et de la nuit.

« Tu me reproches d'entretenir le jour près de ma demeure, repartit Isolde; mais toi, n'étaitce pas le jour qui régentait ton cœur lorsque tu m'as trahie? N'était-ce pas lui qui mentait en toi lorsque tu vins me demander pour Marke? » C'est-à-dire : « N'était-ce pas une illusion, un préjugé du monde qui t'avait aveuglé jusqu'au point de me trahir et de me donner à un autre '^ »

— « C'était le jour en effet qui m'avait abusé. Je te voyais environnée de gloire; et je m'imaginais qu'avec ta haute situation, avec ton auréole

des honneurs souverains, tu ne pouvais être à

moi. »

— « Je ne sais comment, répond Isolde, tu as pu croire que je ne pouvais être à toi du moment que je t'avais élu. » Ce qui revient à dire : « Puisque tu avais lu mon amour dans mes yeux lors de la scène de l'épée, tu ne devais plus douter de mon cœur. L'amour avec sa toute-puissance n'a pas à compter avec ces obstacles mondains auxquels tu viens de faire allusion. Mais si je ne comprends pas ton doute, à plus forte raison je m'explique encore bien moins quel mensonge du jour a pu t'abuser assez pour que tu livrasses toi-même la bien-aimée qui devait être ton partage. »

— « Voici, répond Tristan. Les honneurs, précisément parce que je les avais vus t'environner de leur éclat, je me ruai à les poursuivre et me grisai de leurs vaines délices. Dès lors je fus gagné au jour, c'est-à-dire aux illusions du monde. Avant, lorsque j'avais un vague pressentiment de la nuit, du mystérieux et réel royaume

de l'amour je gardais chastement ton image dans le secret de mon cœur. Une fois pénétré des illusions mondaines, je ne sus plus conserver ce secret. La princesse glorieuse que j'avais vue, je la vantai comme la plus royale fiancée que portait la terre. C'est alors que mes ennemis me sommèrent de l'obtenir pour épouse à mon roi. Pour porter défi (Trotz) aux intrigues contre moi dirigées par l'envie, je résolus loyal [envers mon roi], pour conserver honneur et gloire, d'aller en Irlande. » — Nous comprenons maintenant ce que voulait dire Tristan dans son « serment de réconciliation ». Il avait mis son point d'honneur à être envers son roi d'une fidélité, d'une loyauté à toute épreuve. S'il n'acceptait la mission, on pouvait suspecter cette intangible fidélité. Mais pour empêcher que ce soupçon ne vint ternir sa gloire, et pour défier, pour confondre ses envieux, il décida de partir. La répétition voulue de même mot (Trotz), montre bien que telle fut la pensée de Wagner. — Pour ne pas s'étonner trop de cette décision.

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il faut remarquer que Tristan est absolument convaincu qu'Isolde ne peut être sienne. Il n'a donc pas le regret de la perdre par sa démarche, puisque c'est chose faite, croit-il, — ni la honte de paraître devant elle dans cette nouvelle attitude. Très au-dessus de lui, mondainement parlant, elle ne doit pas avoir la plus petite pensée pour lui Tristan (1).

— a 0 vain esclave du jour! » s'écrie Isolde. « Ce jour qui te trompait me trompa moi aussi. Au lieu de te voir tel que je te revois et tel que tu étais dans ta vérité intime et cachée, je ne vis en toi que le traître d'amour. Et tu juges quelles souffrances m'en furent infligées ! Mais un pressentiment me restait, que ce jour, cette lumière

(1) Peut-être pourrait-on dire que Tristan, convaincu qu'Isolde ne pouvait être à lui, a voulu, par cette démarche, mettre entre eux deux l'irréparable, de manière à supprimer pour lui toute possibilité — tout regret — de penser encore à elle. Peut-être aussi a-t-il trouvé une sorte de jouissance douloureuse à lui sacrifier sa propre situation, lui donnant le trône de Cornouailles où lui-même devait monter, de par l'ordre des choses, après la mort de son oncle. — En tout cas, ce ne sont là que des considérations secondaires et de caractère hypothétique.

qui me montrait un iraitre en toi n'était qu'une trompeuse illusion. Je voulus donc la fuir, t'entraîncr avec moi là-bas dans la nuit profonde où mon cœur me promettait la fin de ce mensonge, où devait se dissiper le voile pressenti de l'illusion. » C'est là l'explication entière de ce but d'Isolde en proposant le philtre, but que nous avions seulement entrevu dans le premier acte. Tristan : « Dans ta main, le doux breuvage, lorsque je le reconnus tel que tu me l'offrais, lorsqu'un pressentiment auguste et certain me montra ce que promettait la réconciliation, alors, pour moi, commença à poindre dans mon cœur la nuit dans sa douce et majestueuse puissance : mon jour était accompli. » — Ce que nous traduirons à peu près ainsi : « Lorsque je reconnus que c'était la mort que tu m'offrais, lorsque j'entrevis que toi aussi tu voulais mourir, alors me vint comme une vague prescience de la majestueuse nuit, c'est-à-dire du merveilleux royaume du sentiment. Dès lors, la vie n'avait plus de prix pour moi. »

« Sans doute, continue-t-il, le breuvage, au lieu de m'introduire dans les délices de la nuit, me rejeta au jour : je ne l'en bénis pas moins (1). Mon approche de la mort ne m'avait fait qu'entrevoir, comme en un songe, le royaume de la nuit : le breuvage, au contraire, me le fit voir « à portes ouvertes » . Il me révéla le monde du sentiment. De l'image qui repose dans le secret de mon cœur il chassa les lueurs décevantes du jour; de sorte que mon œil, voyant dans la nuit, a pu contempler cette image dans toute sa vérité, » Or, quelle est cette « vérité » d'Isolde qui lui a été cachée? C'est qu'elle est vouée réellement à l'amour et que la puissance de l'amour est telle qu'elle passe par-dessus tous les obstacles de l'existence. C'est ce que n'avait pas su voir

(1) Tristan ne meurt pas comme Isolde pour tâcher d'arriver à cette vie d'au delà où l'amour peut et doit s'épanouir. Son asservissement aux illusions du monde, nous le verrons plus tard, ne lui permet pas des visions si élevées. II meurt pour oublier, — par lassitude de ses secrètes souilrances d'amour. Mais le fait de reconnaître, par cette acceptation volontaire, le vide, le néant de cette vie matérielle, phénoménale, lui vaut d'avoir un pressentiment de la possibilité d'une vie d'au-delà, une vie de réalité et de bonheur.

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Tristan asservi aux illusions, aux préjugés de ce monde, et fermé par conséquent aux intuitions de la nuit, du sentiment. Il n'avait pas su comprendre qu'Isolde possédée par l'amour, ne tiendrait aucun compte de cette différence de situation qui, pour lui, paraissait être un obstacle insurmontable. Et c'est en cela que consistait son aveuglement : aveuglement qui permit qu'il se chargeât de cette incompréhensible mission de messager de Marke, aveuglement donc, le philtre seul le délivra (1).

— « Oui, mais, hélas 1 de quelle utilité nous fut cette révélation? continue Isolde? La destinée

(1) Nous avons vu comment le philtre le délivra de cet aveuglement. Il ne fit que lui communiquer un sentiment d'ivresse qui lui donna l'audace nécessaire pour affirmer de façon spontanée et inconsciente ce qu'il sentait et n'osait manifester. Autant dire que Wagner a réduit au strict minimum son action matérielle En effet, Tristan n'a jamais cessé d'aimer. Son aveuglement par les illusions du monde n'avait pas tué son amour; il le lui faisait seulement refouler, dissimuler en vertu de ce raisonnement erroné qu'Isolde ne pouvait éprouver de l'amour pour lui alors qu'elle lui était si supérieure de par sa situation mondaine. Une fois ce pas franchi, grâce au philtre, les déclarations d'Isolde reçues, il est soumis à la puissance de l'amour et « voit à portes ouvertes l'empire fortuné de la nuit ».

conspirant avec tes fautes » ne t'a-t-elle pas contraint à me livrer à Marke? Ah! comment puisje supporter de vivre « en ces mornes splendeurs? »

— «De quelle utilité? riposte Tristan. Mais elle a fait que nous sommes maintenant les « consacrés de la nuit » , que l'amour qui nous unit nous unit dès à présent à tout jamais, sans qu'aucune illusion puisse désormais l'obscurcir. L'existence, le jour peut nous séparer par ses artifices, mais il ne peut plus nous tromper par son mensonge. Maintenant qu'à mon cœur aimant le mystère de la nuit s'est révélé, la gloire et les honneurs, le dévouement et l'amitié, tout cela s'évanouit devant moi « comme une subtile poussière de soleil. » Je n'ai plus qu'un désir, une « aspiration vers cette nuit sainte où l'éternelle, l'unique vérité, la volupté d^aimer me sourit. » Quelques observations sont ici nécessaires. D'abord la phrase sur le dévouement et l'amitié a été supprimée dans la partition. Évidemment Wagner a craint que l'auditeur ne fût tenté de l'interpréter d'une

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manière qui prêterait au héros des sentiments singulièrement cyniques vis-à-vis du roi Marke. C'est en effet l'interprétation qui vient la première à la pensée, alors que la véritable est celleci. « Maintenant que j'ai pénétré le mystère de la nuit, du sentiment, je n'ai plus à redouter d'être le jouet des illusions du jour. Je sais le peu qu'elles valent, par rapport à la vérité, à la réalité de l'amour. Je n'irais donc plus te chercher pour un autre, sous le vain prétexte d^honneurs à conserver, ni même sous celui de prouver à un autre mon dévouement et mon amitié. » Ajoutons que la phrase'finale, transcrite plus haut, montre que, si les amants souhaitent la mort, c'est peut-être bien dans une certaine mesure à cause de leur état de séparation en cette vie, mais que c'est surtout parce que ce n'est que dans la nuit, dans l'existence d'après la mort qu'ils atteindront à la « vérité » (Wahr), que leur amour s^épanouira vraiment.

L'invocation passionnée à la nuit qui vient alors, précise encore davantage ces aspirations

des amants. « Unis par un même souffle, mon regard s'éteint, aveuglé par la volupté, le monde et ses fascinations pâlissent : le monde que le jour éclaire de sa lueur trompeuse... et c'est moimême qui suis le monde. » C'est dire assez clairement que cette vie présente n'est qu'une vie toute contingente, toute soumise à l'illusion phénoménale, et que la seule vie réelle, c'est la vie de l'au-delà, alors que, délivrés de notre individualité, nous sommes réunis à la chose en soi, à l'absolu, à la mystérieuse essence de l'univers. Cependant Brangaene avertit les amants des dangers qui se préparent pour eux par l'approche du jour : « Laisse la mort vaincre le jour! » dit Tristan.

— « La mort? s'écrie Isoldef Mais ne porteraitelle pas un coup funeste à notre amour? »

— « Aucunement, répond le héros. Nous sommes dès maintenant réunis à la réalité suprême, à l'essence du monde. Et cette essence, c'est l'amour qui a une éternelle vie. Mon amour ne peut donc mourir avec moi. Or, si cet amour

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avec lequel je suis identifié, avec lequel je ne fais plus qu'un, ne peut mourir, il est évident que ma mort ne peut me séparer de lui. »

— 0 Oui, mais notre amour est double, repartit l'amante : il s'appelle Tristan et Isolde. Si Tristan meurt, cet et, ce lien d'amour ne sera-t-il pas anéanti? cette séparation n'empêchera-elle pas notre cœur à cœur de se continuer? »

— a Non ! si je meurs, ce ne sera que mon corps, que ma vie phénoménale, que mon individualité qui disparaîtra. Or, c'est précisément cette individualité, cet emprisonnement dans la vie des apparences qui s'oppose à ce que, dès maintenant, je t'aime sans interruption, éternellement, comme nous le ferons dans l'au-delà. »

— « Et si cette syllabe et était anéantie, la mort de Tristan ne serait-elle pas la mort d'Isolde? » Évidemment le sens prochain de cette phrase est celui-ci : « Crois-tu donc que, si tu mourais, je ne te suivrais pas immédiatement dans la tombe? » Mais faut-il entendre qu'Isolde n'hésiterait pas à rechercher la mort pour le suivre ; ou bien veut-

elle dire que, formant un tout par leur amour, un tout relié par ce mot et^ la disparition d'une partie de ce tout entraîne nécessairement la dis parition de l'autre? C'est ainsi qu'à la fin du drame, Isolde meurt après son amant, sans autre cause apparente que la mort même de Tristan. — Il est difficile, à vrai dire, de se prononcer en toute certitude. C'est d'autant plus difficile que, si la seconde interprétation semble expliquer l'extase finale d'Isolde, la première semble concorder davantage avec la réponse que fait Tristan :

« Ainsi nous mourûmes (starben) pour être inséparés... » Très probablement il veut dire : « En nous suivant dans la mort, nous réaliserions ce que nous avons tenté de réaliser lors du philtre de mort. A ce moment nous mourûmes (nous voulûmes mourir) afin d'être unis à jamais dans le sein de l'amour. »

Et Isolde répond : Ainsi, si je te suivais dans la mort, « nous mourrions (stiirben) pour être inséparés, pour être livrés tout à nous-mêmes, ne vivant plus que pour l'amour. »

« Puisque c'est ce bonheur que nous promet le trépas, alors, dit-elle en réponse au second avertissement de Brangsene, laisse la mort vaincre le jour. »

Tristan veut s'assurer encore une fois qu'elle est bien décidée à s'offrir aux coups du sort : « Nous braverons donc les menaces du jour ? » lui demande-t-il ; et, comme elle manifeste sa ferme intention de « fuir les mensonges du jour, de l'existence, et de se laisser envelopper par la nuit à jamais », ils se réunissent pour adresser « à la mort d'amour » une ardente invocation. Ils se réjouissent de voir approcher ce « trépas auguste et sans soupirs » qui doit leur donner « l'ivresse d'un long rêve en des espaces sans limites », qui doit les fondre « en une seule âme et une seule pensée pour la durée de l'éternité, en un cœur tout en feu pour la suprême volupté d'amour. » Nous noterons que s'ils attendent de la mort seule les suprêmes et définitives extases, ils ne songent pas cependant à la provoquer, à se la donner volontairement. Ils se contentent de s'y

offrir. C'est bien une mort volontaire, mais ce n'est pas strictement un suicide.

Et, cette mort, ils l'attendent tellement que la première impression de Tristan lors de l'irruption du cortège royal est de s'écrier : « Le triste jour, pour la dernière fois. » Nous n'analyserons pas le discours fort beau cependant et plein de noblesse, qu'adresse Marke à son neveu aimé. Il ne se rapporte qu'indirectement à la véritable action intérieure du drame. Il est intéressant seulement de voir quelle réaction il produira sur le cœur de Tristan. Nous constatons ceci : que Tristan plaint son oncle de ses souffrances et qu'il se refuse à expliquer sa conduite. Or, si je cause à quelqu'un qui m'est cher un affront, un outrage, mon premier mouvement est d'avoir honte de ma dureté, de mon injustice, car j'ai conscience de la responsabilité qui m'en incombe. Si, au contrîdre, par une contrainte absolument indépendante de ma volonté, j'inflige une douleur à cette même personne, je peux compatir vivement à sa souffrance, mais je n'éprouve aucun remords, aucun

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sentiment de honte. Telle paraît être la situation de Tristan. En « élevant vers Marke ses yeux remplis de pitié, »il montre qu'il regrette profondément de lui être un objet de torture. Mais son absence de remords témoigne qu'en sa conduite il se considère comme n'ayant pas agi avec responsabilité. Il se juge emporté comme par une fatalité. Et, cette fatalité, nous la connaissons. A un seul moment, à l'instant de raison où il était devenu conscient par le philtre, à ce seul moment il aurait pu se demander s'il devait parler ou faire taire son sentiment. Mais à ce moment il n'a pas été libre : en s'éveillant à l'amour, il a été soumis à sa toute puissance. Et quant à révéler le secret, il juge que c^est inutile. Que pourraient comprendre à ces aspirations vers l'amour, seule vérité, seule réalité, des gens qui ne jugent, comme disait le moraliste, que d'après les choses d'ici-bas?

Après cette scène pénible, Tristan revient à son idée de mourir. On jugera de la déférence qu'il témoigne à Marke en songeant qu'attendant im-

patiemment la mort libératrice, il a écouté sans mot dire ses longues lamentations. Maintenant il interroge Isolde : « Tristan va partir : veux -tu le suivre? Sur la contrée où Tristan veut aller ne luit pas la lumière du soleil : c'est la contrée ténébreuse, le pays de la nuit, d'où ma mère autrefois m'envoya. L'empire merveilleux de la nuit, voilà ce que t'offre Tristan, c'est là qu'il te précède. » Et comme elle a répondu qu'elle veut le suivre jusque dans la mort, « là où est l'asile et le foyer de Tristan, c^est là que veut aller Isolde, » — il provoque Melot au combat : « Qui ose risquer sa vie contre la mienne? » Sans doute, avec l'arrivée de la chasse royale, s'était-il attendu à ce que cette mort leur fut à tous deux immédiatement octroyée. Comme la mort ne vient pas, il s'offre à elle. Et Melot, le félon, était certes le seul qu'il pouvait provoquer.

En résumé, dans ce deuxième acte, les amants prennent de plus en plus conscience de ceci : que l'Amour est la seule vérité, la seule réalité, et qu'il ne peut s'épanouir complètement que dans

l'existence de par delà la mort, là où il n'y a plus ni moi ni toi, c'est-à-dire plus d'individualité. Et ils en concluent, non pas en vertu d'un simple pressentiment comme au moment de la coupe, ils concluent, en pleine conscience, que l'existence actuelle doit être niée afin de se rapprocher, de parvenir à l'existence transcendante. Mais, s'ils souhaitent la mort, ils ne songent plus à se la donner eux-mêmes, comme l'avait tenté Isolde avec le poison. Ils se contentent de ne pas la fuir. On pourrait même dire qu'ils s'oflfrent à elle : mais cependant ils ne veulent pas du suicide.

Tristan n'est pas mort de sa blessure. Le dévoué Kurwenal l'a emporté de Tintaguel et l'a ramené en Bretagne, jusqu^à son fief natal de Karéol : « Comment suis-je venu de là-bas? » s'écrie-t-il. Là-bas? Le brave écuyer croit qu'il s'agit de Cornouailles. Mais ce n'est pas d'un autre pays de la terre que veut parler Tristan. « Je ne suis pas resté où je me suis éveillé; mais où suis-je resté? je ne puis te le dire. Je n'y ai pas vu le soleil, je

je n'y ai vu ni terre ni gens : mais qui ai -je vu? je ne saurais te le dire. J'étais dans un lieu où j'avais été depuislongtemps, où je m'en vais pour jamais : dans le vaste empire de la nuit universelle. Là, une seule science nous reste, le divin, l'éternel et primitif oubli. Comment en ai-je perdu le sentiment avant-coureur? Avide et vague souvenir, est-ce toi qui m'as poussé de nouveau à la lumière du jour? »

Ainsi Tristan revient du royaume de la nuit. Mais il n'y était pas entré définitivement, puisque l'oubli des choses de la terre ne lui était pas encore échu. Il s'est souvenu de quelque chose, qu'une condition faisait défaut à son absorption parfaite dans le sein de l'amour. C'est « qu'Isolde est encore dans l'empire du soleil. Désir de la voir, désir brûlant plein de langueur et d'anxiété . . . Il faut la voir, la trouver, en elle seule se perdre et disparaître, suprême faveur accordée à Tristan B ! Et il maudit la vie, le jour, qui retarde leur bonheur définitif.

Cependant, Kurwenal lui ayant annoncé la pro

chaîne venue de celle qui une fois déjà le sauva d'une blessure, le héros éclate en de fols transports de joie. Mais, comme la mélodie du pâtre annonce encore le vide constant de la mer, il se laisse aller de nouveau à un sombre désespoir.

« Est-ce que je dois te comprendre, vieille et sombre mélodie? » Lors de ma lamentable naissance, « tu me demandais et me demandes encore à cette heure pour quelle destinée je naissais alors. Pour quelle destinée! La vieille mélodie me le répète à son tour : pour désirer et mourir, mourir et désirer? Oh! non ! non! ce n'est pas là ton sens : désirer, désirer, désirer jusque dans la mort et ne pas mourir de désir! . . . L'immortelle mélodie, soupirant après le repos de la mort, invoque maintenant la lointaine médiatrice du salut. »

Avec ces lamentations apparaît une notion à laquelle il n'avait jamais été fait allusion jusqu'ici : la notion schopenhauérienne du vouloirvivre. Voici, nous semble-t-il, comment on pourrait traduire ces lamentations de Tristan, Tristan, lors de sa blessure par Melot, a espéré

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atteindre à la mort qu'lsolde et lui attendent comme l'épanouissement de leur bonheur dans la vraie réalité. Mais, de la demi-mort où l'avait jeté sa blessure, il est revenu, ramené par un souvenir du monde, le sentiment qu'lsolde s'y trouve encore. (Il dit, en elTet, avoir eu seulement un sentiment « avant-coureur de l'éternel oubli » des apparences qui règne dans la nuit, et encore l'a-t-il perdu). Ainsi ramené au jour, afin de « chercher, de voir, de trouver Isolde », il se trouve dans l'obligation de lutter contre sa blessure, contre la mort, jusqu'à ce que l'aimée soit enfin retrouvée. Autrement dit, dans cette lutte, il pratique ce que Schopenhauer appelle l'affirmation du désir ou de la volonté de vivre. Et ses lamentations, ses malédictions ne font qu'exprimer la souffrance qui gît en cette affirmation du désir. Souffrance d'autant plus vive pour lui qu'il ne s'y abandonne pas inconsciemment comme lamasse, mais qu'il ne s'y laisse aller qu'en vertu d'une nécessité définie, alors qu'il en connaît l'inutile vanité. La plaintive mélodie, il se demande comment

il la doit comprendre. Ce qu'elle dit, hélas! il le sait bien. Elle dit l'incurable tristesse de l'existence. Les hommes venant à la lumière pour désirer et mourir, et ce cycle douloureux se recommençant sans interruption. Mais alors qu'il a fait le sacrifice de celte vie, qu'il a nié l'existence, doit-il l'entendre dans le même sens pour lui? Oh! non! Elle n'exprime, la mélodie, que sa douleur d'être obligé momentanément de persévérer dans la vie. Mais la libération lui est promise. Avec l'arrivée de l'aimée, il doit s'envoler dans le mystérieux royaume de l'Amour, de la réalité... Alors il se remémore son existence. Sous la pression de la souffrance, avec l'hallucination du désespéré, — qui, redoutant tellement de voir son salut lui échapper, croit qu'il ne pourra faire autrement que de le fuir, — il s'imagine que sa libération ne peut plus se produire. « J'allais guérir avec le poison. J'allais oublier. J'allais entrer dans la nuit. Et, juste à ce moment, l'aimée me versa le philtre le plus dévorant. » C'est ce philtre, s'imagine-t-il dans son délire, qui le tient attaché à

l'existence; c'est lui qui « empêche que nulle douce rnort puisse jamais l'affranchir de la torture du désir ». Et oubliant que précisément ce fut lui qui le força d'ouvrir son cœur à l'amour d'Isolde, il va jusqu'à le maudire. Puis, pensant moins à ses tortures d'affirmant du désir qu'à la puissance amoureuse de ce breuvage « qui s'insinua avec furie de son cœur à son cerveau », il va même jusqu'à se maudire soi-même. « C'est moi-même qui l'ai broyé, ce breuvage! », s'écrie-t-il. C'està-dire que sa faute à lui, c'est d'avoir, dès sa naissance infortunée, possédé un cœur si bien préparé par les douleurs à l'omnipotente maîtrise du sentiment. Il s'est comme façonné lui-même pour s'asservir au breuvage.

Ce qui prouve bien qu'il faut voir dans ces malédictions non la vraie pensée de Tristan mais l'effet d'un désespoir aigu — la folie de Tristan, a-t-on dit, — c'est que, s'il se plaint de la douleur d'être possédé par le désir de vivre, il n'en lutte pas moins éperdument contre la mort, et cela afin d'attendre l'arrivée d'Isolde.

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En effet, lorsque Kurwenal, ayant aperçu le vaisseau, va quérir au rivage la princesse, Tristan se dresse de sa couche et s'écrie avec passion : « Tristan, le héros, dans l'énergie de l'allégresse, s'est arraché vainqueur aux prises de la mort. » Il ne veut dire par là rien autre que ceci : « J'ai surmonté volontairement jusqu'à cette heure les mortelles atteintes de la blessure. » Mais, maintenant, il n'a que faire de la vie, et, arrachant ses bandages, il laisse couler son sang. La réunion qu'il attendait s'est réalisée. Alors, au terme de ses espoirs, rien ne s'oppose plus à ce que les choses suivent leur cours naturel. La distinction est délicate peut-être ; mais enfin, s'il laisse la mort venir, il ne se suicide pas.

Cependant Isolde arrive, juste à point pour recueillir son dernier soupir. Et, naturellement, elle s'abîme en sa douleur. « Ne m'écoutes-tu pas? dit-elle... Isolde est venue, fidèle, pour mourir avec Tristan... Tristan va-t-il lui ravir cette minute éternelle, ce suprême bonheur au monde?... La blessure, laisse-moi la guérir. Ne

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meurs pas de la blessure et que pour tous deux s'éteigne en même temps la flamme de la vie I » Évidemment elle ne peut savoir. Rien ne lui dit que Tristan n'est pas mort, emporté précisément à l'heure où leurs délices allaient enfin commencer. Elle ne sait pas que Tristan a lutté triomphalement jusqu'à l'instant nécessaire, qu'il n'a laissé sa vie s'évanouir volontairement que parce qu'il savait que les destinées étaient accomplies. Mais la mort de Tristan ne doit-elle pas être la mort d'Isolde?... Et l'extase la gagne. En de poétiques paroles, elle nous révèle par quelles douces émotions elle s'élève à la rencontre de son ami défunt. Elle va, « dans l'haleine infinie de l'âme universelle, se perdre, s'abîmer sans conscience, suprême volupté ! »

Ainsi se termine le drame dans l'évanouissement suave des deux amants au sein du royaume de la nuit» « Ce royaume, a dit Wagner, le nommerons-nous la mort? ou est-il le nocturne monde de merveille, duquel un lierre et une vigne, en un intime enlacement, sur la tombe de

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Tristan et d'Isolde, s'élevèrenl, — comme le Dire nous le conte? » (Rev. Wagn., 1,305.)

En somme, l'action intérieure de ce troisième acte se peut résumer ainsi. Les amants, instruits par la nuit ou l'Amour, repoussent avec pleine conscience toute existence matérielle. A la mort qui se présentait à eux lors de l'arrivée du cortège royal, ils se sont offerts volontairement, mais sans succès. Maintenant ils sont séparés; Tsolde est restée à Tintagel et Tristan g-ît, blessé, à Karéol. Tristan se trouve dans la douloureuse situation que voici. La mort libératrice ne peut se produire avec tous ses effets rédimants qu'autant que les amants se trouveront réunis. Alors, aspirant de toutes ses forces à cette mort, il est cependant contraint d'affirmer le vouloir-vivre, de lutter contre sa blessure afin d'attendre l'arrivée de l'amante. Lorsqu'elle arrive enfin, puisque toute condition est rcaljsée pour leur envolée définitive dans la nuit, il arraclie les bandes de sa blessure. II ne lutte plus contre la mort; il ne se la donne pas non plus, il la laisse

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arriver suivant le cours naturel des événements, Isolde va le rejoindre en une douce extase ; car, ainsi qu'elle l'a dit, « la mort de Tristan est la mort même d'Isolde. »

Nous n'avons rien dit de la scène du débarquement de Marke. Très belle en certains détails, elle a l'inconvénient d'amener au milieu d'une action tout intérieure un tumulte dramatique qui l'interrompt sans beaucoup de bonheur. Retenons-en seulement ceci. Marke pardonne parce qu'il a appris qu'ils burent sans le savoir le breuvage d'amour. Cela confirme ce que nous avons dit. Au seul moment où ils allaient s'avouer leur sentiment, la question d'honneur aurait pu se poser pour eux. (Avant, ce n'était possible ; après, c'était trop tard.) En leur enlevant par la griserie du philtre toute possibilité de réflexion, Wagner a heureusement réussi à conserver aux amants leur pleine noblesse de caractère.

Cette analyse du drame terminée, reste-t-il des points qui paraissent ne pouvoir s'expliquer par

le simple jeu des passions? Assurément, répondrons-nous, ne serait-ce que cette aspiration passionnée des amants vers la mort. S'ils se suicidaient parce qu'ils ne se sentent pas la force de supporter la douleur de la séparation, on retrouverait là un cas qui est loin d'être sans exemple et que l'exaltation seule suffit à expliquer. Mais tel n'est pas leur cas, puisque, au reste, ils ne se donnent pas la mort. — On pourrait faire remarquer aussi que bien des amants depuis les héros de Delphine ou à'Hermance, depuis le Raphaël ou le Néhel à' Un Prêtre marié jusqu'à l'héroïne du Disciple, souhaitent la mort comme eux. C'est vrai. Mais ce n'est pour eux qu'un vague désir irraisonné, que l'effroi à se voir retomber dans l'ornière quotidienne après une hyperesthésie de bonheur. Tristan et Isolde, au contraire, désirent la mort en vertu d'une idée positive nettement définie. Ils souhaitent de « s'évader du monde » parce qu'ils croient fermement que leur bonheur ne sera parfait que dans la vie de l'au-delà, alors qu'ils seront délivrés de leur

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individualité et perdus « sans conscience » dans le sein de l'amour. Il v a donc lieu de reconstituer la conception du monde qui rendra raison de cette croyance très particulière. C'est ce que nous allons tenter de faire. Comme on a souvent parlé, et Wagner lui-même, à propos de Tristan^ des théories schopenhauériennes, nous allons d'abord en résumer les points saillants. Nous préciserons ensuite la conception qui se dégage du texte même du poème. Nous verrons alors s'il y a identité entre les deux, ou s'il y a des différences et lesquelles.

Pour Schopenhauer, il y a, comme par derrière ce monde tout d'apparences où nous vivons, une « chose en soi », une essence dont chacun de nous prend conscience en soi-même et qu'il appelle volonté au sens le plus général de force.

L'univers n'est pas autre chose que cette volonté « objectivée ». Chacun de nous est un phénomène de cette volonté. Nous ne cessons pas, en vivant^ de faire partie, d'être cette essence commune. Mais, comme phénomènes,

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nous sommes soumis à la forme de l'espace et du temps. De là, naît le principe d'individuation en vertu duquel nous avons l'illusion d'êtres différents, indépendants les uns des autres.

La volonté ne veut pas autre chose ([ue la vie.

La plupart des hommes se contentent d'affirmer purement et simplement cette volonté. « Ils veulent, ils savent ce qu'ils veulent; ils le recherchent avec assez de succès pour échapper au désespoir, assez d'échecs pour échapper à l'ennui et à ses suites. »

Cependant, à y regarder de près, cette vie consiste « dans un perpétuel écoulement, dans une contradiction intime et une souffrance continue. »

Il est évident que lorsqu'on arrive (soit par la connaissance, soit par la souffrance directement ressentie) à avoir non pas la connaissance abstraite mais l'intuition véritable de cette vérité, lorsqu'on voit que tel est le sort non seulement de chacun de nous mais de tous les êtres sans exception, « on ne peut plus, par des actes incessants, affirmer la vie, s'y lier de plus en plus

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étroitement, en appesantir le poids sur son être... On arrive à l'état d'abnégation volontaire, de résignation, de calme véritable, d'arrêt absolu du désir. » Dans^ ce cas, ce n'est plus, au reste, l'individu soumis à l'empire des motifs qui agit; c'est la volonté elle-même qui, ayant, avec l'individu, pris conscience de sa propre nature, a la puissance de choisir, de se nier.

« Cette négation consiste non en ce qu'on a horreur des maux de la vie. mais en ce qu'on en déteste les jouissances. » La conséquence est qu'il faut éviter « le suicide qui n'est qu'une affirmation passionnée du vouloir- vivre », et qu'il faut, au contraire, se livrer aux pratiques de l'ascétisme. « Vienne pour le saint la mort, elle sera pour lui la bienvenue; il la recevra avec joie, comme une délivrance longtemps souhaitée. Chez lui, la mort ne met pas seulement, comme chez d'autres, un terme à la manifestation de la volonté : l'essence même de la volonté est supprimée, car le dernier reste d'existence qui lui demeurait tenait à cette manifestation ; et ce fra-

gile et suprême lien, la mort le brise. Pour celui qui finit ainsi, l'univers finit d'un seul coup. » On comprend, étant donnée cette suprême libération, que Schopenhauer insiste sur la douceur du trépas pour le sage et qu'il parle de « la béatitudc infinie qui l'accompagne au sein même de la mort » .

Le résultat de cette négation est que, « si cette maxime devenait universelle, l'espèce humaine disparaîtrait. Or, d'après ce que j'ai dit^ dans mon deuxième livre, de la dépendance de tous les phénomènes de la volonté, je crois pouvoir admettre qu'au jour où disparaîtrait sa manifestation la plus haute [l'homme], l'animalité qui en est le reflet affaibli s'évanouirait aussi : ainsi avec lapleine lumière passe la pénombre. Aussi, la connaissance se trouvant entièrement supprimée, le reste du monde tomberait au néant ; car sans sujet pas d'objet. » (0 fatale distinction de Kant, devrait-on dire, entre le subjectif et l'objectif!)

Ainsi, pour Schopenhauer, les hommes, simples manifestations (dans le temps et l'espace) de la

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Volonté-Essence, sont condamnés à vivre dans la douleur de l'affirmation du désir. La plupart s'accommodent de cette existence sans s'apercevoir de sa vraie nature. En quelques privilégiés (soit par la libération de l'intellect, soit par l'éducation de la souffrance), la volonté prend conscience de « sa contradiction intime » et « se nie » . Ces privilégiés atteignent à un état de calmelndicible et voient arriver la mort avec une infinie douceur, car ils devinent qu'elle sera une libération complète pour eux. Et si cette négation devenait universelle, ce qui serait à souhaiter, semble dire le philosophe, ce serait alors la libération totale, car l'humanité et le monde lui-môme ; avec « leur contradiction et leur douleur », viendraient à disparaître. Schopenhauer ne s'est pas expliqué bien clairement sur cet état nouveau. « Il ne faut pas, dit-il dans ses Parerga (1), regarder la mort comme la transition à un état nouveau et étranger pour nous, mais plutôt

(1) Voir le volume Sur la Religion (extraits des Parerga), trad. par Auguste Dietrich, p. 144. Paris, Alcao.

comme le retour à notre état primitif dont la vie n'a été qu'un court épisode. » Et encore (ibid., p. 145, note) : « Pour nous, la mort est et reste une chose négative : la cessation de la vie. Mais elle doit avoir aussi un côté positif, qui cependant nous reste caché, parce que notre intellect est absolument incapable de le saisir. » Il dit bien aussi, à la fin du livre IV du Monde comme volonté (trad. Burdeau) : « Pour ceux qui ont converti et aboli la volonté, c'est notre monde actuel, ce monde si réel avec tous ses soleils et toutes ses voies lactées, qui est le néant. » Mais, en somme, rien de tout cela ne nous donne l'assurance que cet état futur soit vraiment désirable.

Or, maintenant que nous allons tâcher de résumer la conception du monde qui se dégage de Tristan, nous allons précisément constater que c'est sur ce terme ultime que Wagner a porté ses modifications les plus importantes. Il n'a pu se contenter, comme conclusion, de cette absorption dans le néant, ce néant ne fût-il qu'un nihilprivativum.

La conception philosophique qui se dégage de Tristan présente bien des analogies avec la doctrine schopenhauérienne. Elle suppose bien une Essence du monde qui pourrait avoir quelques rapports avec la volonté. Nous avons vu, en efifet, Isolde parler de « se perdre dans l'âme universelle » .

Nous faisons bien partie de cette essence, et paraissons bien en être les simples phénomènes. Nous en venons et nous y retournons. Tristan parle « d'aller dans la contrée d'où sa mère l'envoya ».

Nous y retournons en perdant notre individualité. «Moi Isolde, toi Tristan; je ne suis pas Tristan et tu n'es pas Isolde. Plus de noms qui séparent... » Le héros répond aussi à Isolde que, s'il venait à mourir, la seule chose qui disparaîtrait c'est ce qui l'empêche, dès maintenant, d'aimer Isolde éternellement, c'est-à-dire, son individualité, sa personnalité.

Une fois fondus en cette essence nous perdons le souvenir de cette existence. « Dans la nuit, dit Tristan, une seule science nous reste, le

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divin, l'éternel et primitif oubli. » Ce qui présente beaucoup d'analogie avec la phrase citée de Schopenhauer sur la mort des sages : « Pour eux, l'univers finit du même coup. »

En cette existence nous sommes soumis à la torture de l'affirmation du désir, du vouloir- vivre. Tous ne souffrent peut-être pas de cet état d'affirmation. La masse des personnages (Marke et les autres) paraît s'accommoder de l'existence « avec son alternative de biens et de maux », Seul, Tristan (et Isolde, sans doute, aussi) en souffre parce qu'il est un initié, qu'il sait que le désir est pernicieux en soi et qu'il le nie.

Jusque-là, nous sommes en pleine doctrine schopenhauérienne, mais voilà que tout va changer. On est amené à nier le vouloir- vivre, dit le philosophe, lorsqu'on a l'intuition de ce qu'est, en réalité, la volonté ; et cette intuition naît de la connaissance ou de la souffrance. Tristan nous crie au troisième acte les tortures de l'affirmation du désir; mais il a déjà rejeté toute existence, nié le désir et déjà appelé avec Isolde la

mort libératrice. Or, est-ce la souffrance, oa estce la connaissance libérée du service de la volonté qui lui a révélé la vanité de l'existence ? Il ne paraît pas. Les amants souhaitent d'être affranchis de l'univers uniquement pour cette cause : que c'est seulement en dehors de ce monde d'illusion, de ce monde emprisonné dans les limites de l'individualité que l'amour peut trouver son véritable épanouissement. Dans l'au-delà, seulement, ils peuvent se perdre sans plus de toi ni de moi « en une seule âme et une seule pensée pour la durée de l'éternité. » (Acte II, scène n.)

C'est que, pour Wagner et ses héros, cette essence mystérieuse n'est pas, comme pour Schopenhauer, la volonté : elle paraît n'être autre chose que l'amour. En ceux qui sont pénétrés du véritable amour d'homme à femme (et non d'une « vaine philanthropie ») cette essence prend conscience d'elle-même. Ils arrivent ainsi à se rendre compte de leur identité de nature. Ils devinent, la barrière de la personnalité tombant

devant leurs yeux, qu'ils ne sont que des phénomènes de cette même essence, séparés seulement par l'illusion du principe d'individuation. Ils pressentent que leur bonheur ne sera vraiment complet que lorsqu'ils seront réunis « sans conscience », c'est-à-dire sans souvenir de ce monde, dans « l'haleine infinie de l'àme universelle ». Ils voient aussi que pour entrer dans ce royaume de bonheur, il ne faut pas chercher à y pénétrer par la violence. « Ce royaume dont au plus loin nous errons, a écrit Wagner, quand avec la plus tempétueuse force nous peinons à y pénétrer. » (Rev.Wagn. I, 305.) Cela ressort également de la conduite des amants. Au premier acte, Isolde cherche à se donner la mort avec le breuvage; mais c'est qu'elle n'avait pas encore eu, par la fusion en Tristan, l'entière révélation du royaume de la nuit. Elle avait entrevu, en pressentiment seulement, que le vrai monde de l'amour n'existe que dans l'au-delà. Après l'éclairement, l'intuition résultant de l'aveu réciproque, elle et Tristan, s'ils désirent et recher-

chent la mort, ne vont pas jusqu'à se suicider. Il est aussi une révélation très singulière que l'amour leur procure : c'est que, pour avoir tout son effet, la mort des amants doit être simultanée. Isolde en avait déjà le pressentiment lorsqu'elle songeait à entraîner Tristan avec elle dans la nuit. A la fin du deuxième acte, Tristan ne paraît songer à mourir qu'autant qu'Isolde veut partir avec lui. Enfin, fait encore plus significatif il lutte furieusement contre la blessure à Karéol, et cela uniquement afin d'attendre qu'Isolde soit réunie à lui. Car dès qu'elle est arrivée, il s'empresse de laisser la blessure suivre son œuvre de mort, en arrachant les bandages.

Or, trois points nous frappent dans cette conception tristanesque du monde :

1° L'idée de faire de l'amour l'essence du monde, ce qui ne ressort aucunement de la théorie schopenhauérienne; et la contredit même en ce sens qu'elle présente quelque chose de positif à espérer après la mort, alors que pour le philosophe tout ce qu'on peut espérer, étant

donné notre intellect, c'est la négation, l'anéantissement du monde, sans rien savoir de plus.

2* L'idée que l'amour sexuel peut être considéré comme une voie de salut. En effet, Schopenhauer dit expressément que cet amour est précisément l'expression la plus violente de l'affirmation du désir. Voici encore ce qu'il en dit dans ses Parerga (voir op. cit., p. 166) : «Le désir sexuel, — spécialement quand, se fixant sur une femme déterminée, il se concentre en amour — est la quintessence de toute la duperie de ce noble monde. Il promet, en effet, si indiciblement, si infiniment, si follement tant de choses, et il tient si misérablement sa promesse. »

3* Enfin si la condamnation du suicide se comprend très naturellement dans la doctrine schopenhauérienne, dans la conception tristanesque elle est inintelligible. Je vois très bien dans l'idée du philosophe que celui qui se donne la mort voudrait vivre : il n'est mécontent que des conditions dans lesquelles la vie lui est échue. Par suite, « en détruisant son corps, ce n'est pas

au vouloir vivre, c'est simplement à la vie qu'il renonce. » Mais dans la conception w^agnérienne, les amants n'aspirent pas à cette satisfaction toute négative de nier le désir, et de contribuer, par conséquent pour leur petite part, à l'anéantissement d'un univers mauvais. Ils ont en vue un bonheur tout positif. Ils s'attendent à jouir, sitôt leur affranchissement du monde, des éternelles délices d'aimer. Je ne vois pas alors quelle raison peut les empêcher de briser volontairement les liens qui les retiennent à l'existence. Je ne vois pas, comme dans la théorie du philosophe, ce qu'il pourrait en résulter de fâcheux, soit pour eux, soit pour les autres. Et, comme corollaire, j'ajouterai que s'il est très explicable que Tristan, aspirant à la mort, souffre d'être obligé de vivre jusqu'à l'arrivée d'Isolde, cela n'implique pas du tout que sa souffrance provienne de la torture de l'affirmation du désir, au sens schopenhauérien ,

Comment s'expliquer, dira-t-on, que Wagner, tout en prétendant adopter les théories du philo

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sophe (ainsi semble-t-il le prétendre en son Commentaire au Prélude) a pu y introduire des éléments si différents et même contradictoires ? Il me semble qu'on pourrait l'expliquer, sinon avec certitude, du moins avec de grandes probababilités par l'hypothèse suivante. Aumomentoù il conçut et réalisa son poème de Tristan (terminé en septembre 1857), Wagner avait, sans doute, lu les œuvres du philosophe, mais il n'était pas encore imprégné de leur esprit comme il le fut à l'époque où il composa Parsifal. D'autre part il venait de passer par une période d'années où il avait vécu très intimement avec la pensée de Feuerbach. Je crois donc pouvoir avancer ceci : Il avait donné son adhésion aux théories du philosophe de Francfort. Il crut, dans Tristan, traduire avec sa terminologie une vision de la vie franchement schopenhauérienne. Mais il y mêla, sans s'en douter, de nombreuses idées qui dataient de sa période d'admiration pour Feuerbach. Sans prétendre à donner un résumé général des vaticinations de ce théologien romantique (la chose

serait peut-être peu facile ), un aperçu rapide de quelques-unes des idées qui vaguent dans le jardin étrangement touffu de VEssence du Christianisme (trad. par Joseph Roy, Paris, 1864), montrera que notre hypothèse n'est pas sans fondement.

Pour Feuerbach, l'homme est un être infini. En effet, « conscience dans le sens propre et conscience de l'infini sont inséparables. La conscience de l'infini n'est pas autre chose que l'infinité de la conscience, ou bien : quand l'homme a conscience de l'infini, c'est l'infinité de sa propre nature qui est l'objet de sa pensée. » (23.)

Cette conscience révèle à l'homme son essence : essence qui comprend la raison, la volonté ou liberté et le cœur ou amour. « Ces trois forces, l'homme n'en est pas maître, car il n'est rien sans elles, et ce qu'il est, il ne l'est que par elles. Elles sont les éléments fondamentaux de son être, de son être qu'il ne possède ni ne fait, elles sont des puissances quil'animent, le déterminent,

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le gouvernent, des puissances absolues, divines, auxquelles il ne peut opposer aucune résistance. Comment l'homme sensible pourrait-il résister au sentiment, l'homme aimant à l'amour, l'homme raisonnable à la raison ?.,. Lorsque tu te plonges dans de profondes réflexions, diriges-tu ta raison, ou es-tu dirigé par elle?... Lorsque tu réprimes une passion, cette force victorieuse est-ce toi, force personnelle, ou n'est-ce pas plutôt l'énergie du caractère? Enfin qui n'a pas éprouvé la puissance de l'amour ou n'en a pas au moins entendu parler? Quel est le plus fort, de l'amour ou de l'homme i7idmduel? Quand l'amour s'empare de l'homme et le pousse à braver la mort pour l'objet aimé, cette force qui triomphe de la mort est-ce sa force propre individuelle ou n'est-ce pas plutôt la force de l'amour ? » (24.)

Ces trois forces infinies objectivées, c'est-à-dire pensées par l'homme comme objets, constituraient, d'après Feuerbach, l'être divin. « L'être divin n'est pas autre chose, dit-il (38) que l'être de l'homme délivré des liens et des bornes de l'indi-

vidu, c'est-à-dire desKens du corps, delà réalité, que cet être objectivé. »

Toutefois l'être divin semble être plus particulièrement pour Feuerbach l'amour « objectivé ». En effet, « la plus haute idée, le Dieu du cœur humain en dehors du monde et de la politique, c'est l'amour. . . Dieu est l'amour qui satisfait nos désirs et nos besoins, il est le vœu du cœur réalisé, le vœu élevé à la suprême puissance, à la certitude de sa valeur contre laquelle ne peuvent rien ni les contradictions de l'expérience, ni les obstacles du monde extérieur. La certitude est pour l'homme la puissance suprême ; ce qui est certain pour lui, par là même existe, par cela même est divin. — Dieu est l'amour, — cette proposition la plus sublime du christianisme n'exprime que la certitude que le cœur humain a de lui-même, la certitude que les vœux intimes de l'homme ont une vérité et une valeur absolues ; qu'aucune barrière, aucun, obstacle ne peuvent s'opposer à leur réalisation, qu'à côté du cœur de l'homme, le monde entier n'est rien avec toute sa splendeur et sa magnificence. Dieu

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est l'amour, c'est-à-dire le cœur est le Dieu de l'homme ; oui, le Dieu, l'être absolu. » (153.)

Et en parlant de l'amour, Feuerbach ne songe pas à un amour « rêvé, imaginaire ». (76.) Pour lui, le seul amour réel c'est « l'amour qui a chair et sang », l'amour sexuel. En effet, nous avons vu que l'être divin n'est pas autre chose que l'être de l'homme délivré des bornes de l'individu. Par conséquent, pour objectiver l'être divin complet, il ne suffit pas de lapensée d'un seul homme mais il faut la pensée de l'espèce entière. Sans doute « la même force qui est dans tous est aussi dans chacun de nous mais déterminée et circonscrite de telle sorte qu'elle paraît une force nouvelle, une force propre à chaque homme. » (49.) En celui-ci prédomine telle qualité, en celui-là telle autre ; et c'est par la réunion de tous « dans le monde des sens, dans le temps et dans l'espace que peut exister un être véritablement infini, infiniment riche en qualités différentes ». Voici une citation qui éclaircira la pensée du philosophe-théologien : « L'idée de la divinité ne fait

qu'un avec l'idée de l'humanité; tous les attributs divins, sont des attributs de l'espèce humaine, attributs bornés dans l'individu, mais dont les -^

bornes disparaissent dans l'essence de l'espèce, dans son existence même parce que cette existence n'est réalisée que par tous les hommes pris ensemble dans le passé et dans l'avenir. »

L'existence, la continuation de l'espèce est donc nécessaire pour que l'idée de l'humanité (et de Dieu par conséquent suivant Feuerbach) acquière sa plénitude. Cette nécessité de l'espèce entraîne les conséquences suivantes. Puisque les hommes ne réalisent « l'homme » que par leur réunion, et que ce n'est que pris ensemble qu'ils sont ce que l'homme doit être et peut être, il en résulte que « le toi est nécessaire à la perfection et à l'accomplissement du moi » . Cette fusion nécessaire du moi et du toi s'opère évidemment de la manière la plus complète entre l'homme et la femme. « L'homme et la femme réunis font seuls l'homme complet y réel; leur union constitue l'existence de l'espèce, car elle est la source de la pluralité, la

source des autres hommes. » (205.) D'où il faut considérer l'amour sexuel « non comme un besoin purement naturel — dans le sens grossier et méprisable — mais comme un besoin moral, intime, métaphysique, pour ainsi dire essentiel. . . L'amour est le sentiment que l'espèce a d'ellemême dans le sein de la différence sensuelle. Dans l'amour, la vérité de l'espèce qui sans cela n'est qu'une affaire de raison, un objet de la pensée, devient affaire de sentiment, une vérité sensible, car, dans Tamour, l'homme exprime l'insuffisance qu'a pour lui son individualité... Imparfait, défectueux, faible, plein de besoins est l'individu; mais parfait, accompli, satisfait, infini est l'amour, parce qu'en lui le sentiment qu'a d'elle-même l'individualité devient le sentiment de la perfection de l'espèce. » (191.)

Qu'on veuille bien relire le drame d'après notre analyse et avec ces quelques citations en main. Je défie que Ton puisse mettre en doute cette influence considérable de Feuerbach, in-

fluence qui, à ma connaissance du moins, n'a jamais été notée (1).

Pourrons-nous nous étonner maintenant de ce que Wagner ait fait de ramourl'essence de l'univers ? Pourrons-nous nous étonner de la puissance extraordinaire qu'il attribue à cet amour ? Serons-nous surpris par cette foi inébranlable d'Isolde, au premier acte, alors qu'elle croit, en dépit de tout, non pas à la disparition de l'amour dans le cœur de Tristan mais à un simple obscurcissement illusoire? Ne verrons-nous pas, enfin, comment Wagner a été amené à faire de l'amour sexuel une voie de libération ?

Assurément, je ne prétends pas donner mon hypothèse comme une certitude d'ordre absolu. Mais enfin je constate ceci. Vouloir expliquer Tristan à un point de vue strictement conforme aux théories de Schopenhauer : celaestimpossible.

(1) M. Albert Lévy, dans son ouvrage sur la Philotophie de Feuerbach (Alcan) expose avec détails l'influence du théologien sur le Wagner des environs de 1848 ; mais, chose curieuse, il ne fait aucune mention de Tristan.

On a pu dire que les amants, de révoltés qu'ils sont au premier acte, deviennent ensuite résignés grâce aux souffrances qu'ils endurent : mais c'est manifestement en désaccord avec le texte du poème. Nous en avons tenté la démonstration (La Musique à Paris, t. V-VI, p. 39), mais en essayant à notre tour une explication strictement schopenhauérienne, tant les affirmations de l'auteur (fragment de lettre à Schopenhauer, lettres à Mathilde Wesendonck, etc.) semblaient indiquer que c'était de ce côté qu'il fallait chercher une solution. Que notre explication fut l'explication schopenhauérienne peut-être le moins en -% désaccord avec les idées qui s'expriment au cours du drame : ce n'est pas à nous à en juger. Ce que nous devons dire, c'est qu'elle ne rend pas compte de tous les points obscurs. Au contraire, nous semble-t-il, maintenant, qu'en admettant, d'une part, la prédominance des idées du théologien romantique dans le drame, et de l'autre, leur essai de synthèse purement formaliste emprunté aux concepts schopenhauériens, Tristan s'expli-

que et devient presque limpide, — autant du moins que le permet sa forme souvent elliptique mitigée d'abstractions et de caressantes impressions sentimentales.

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