‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 10 sur 57 · CLÉANTE · texte numérisé non relu

CLÉANTE

o ciel! quel accident! quel coup inopiné, hélas ! après la demande que j'avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui et tâcher, par mes respectueuses prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.

ANGÉLIQUE

Ah! Gléante, ne parlons plus de rien ; laissons là toutes les pensées de mariage. Après la mort de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais; oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions et réparer par là les chagrins que je m'accuse de vous avoir àonnés. {Se jetant à ^erioujc.) Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole et que je vous embrasse...

Ce style, je le sais, n'est pas très élevé ; et cependant que d'âme en ce peu de mots. Observateur sagace, Molière fait taire ici son génie pour laisser parler la nature. Les paroles qu'il met dans la bouche d'Angélique sont des pleurs, rien de plus.

Dans un autre genre, l'auteur des Feuilles d'Automne écrivait naguère :

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vite apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie; Oftrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers !

Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis et mes ennemis même

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants.

Wagner ignore ou feint d'ignorer ces émotions-là, je le plains.

Quand je songe à la fable des Deux Pigeons, au beau vers qui la termine et qui laisse dans le cœur et dans l'esprit un si mélancolique regret :

Ai-je passé le temps d'aimer !

Quand je relis, au dénouement du Misanthrope, le passage où Alceste, enfin édifié sur les procédés et la coquetterie, — j'ai failli écrire coquinerie, — de cette misérable Gélimène, repousse avec indignation la main trompeuse qu'elle lui offrait pour aller, lui, l'amant trahi, s'ensevelir dans un désert,

« Oii d'être homme d'honneur on ait la liberté, »

je ne puis m'empécher de penser que les abstractions, les symbolismes, le rêve ne sauraient tenir lieu de choses vraies ; que les joies ressenties et les souffrances endurées sont un élément capital sinon le plus important de l'art, et que les cordes de la lyre sont précieuses J qui vibrent au contact du cœur. WÊ

Dans un ordre d'idées différent, j'admire profondément ces lignes écloses sous la plume sympathique de Musset :

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits, affamés, courent sur le rivage

En le voyant de loin s'abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie

En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux ;

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée.

Pécheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;

En vain il a des mers fouillé la profondeur ;

L'Océan était vide et la plage déserte ;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,

Partageant à ses fils ses entrailles de père,

Dans son amour sublime, il berce sa douleur;

En regardant couler sa sanglante mamelle.

Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,

Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.

Mais parfois au milieu du divin sacrifice.

Fatigué de mourir dans un trop long supplice,

Il craint que ses enfants ne le laissent vivant;

Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,

Et se frappant le cœur avec un cri sauvage.

Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu

Que les oiseaux de mer désertent le rivage

Et que le voyageur attardé sur la plage.

Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Poëte, c'est ainsi que font les grands poètes.

Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps.

Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes

Ressemblent la plupart à ceux des pélicans,

Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,

De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur.

Ce n'est pas un concert à dilater le cœur ;

Leurs déclamations sont comme des épées :

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant.

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

Qui chante ainsi ? La Muse ; et le poëte répond :

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J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau, Mais j'ai soufTert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.

Je le répète : rien ne remplace de pareils accents ; tous les vrais poètes Tont compris, tous les musiciens, Beethoven en tête, le comprirent également.

Cependant Charles Grandmougin, dans une vaillante brochure toute pleine d'excellentes appréciations dont je signale la valeur, semble faire un mérite à Richard Wagner de ce que je reproche au pionnier du mouvement musical en Allemagne.

« Wagner, dit-il, nous a transportés sans timidité (( aucune dans le monde idéal de son théâtre, monde (( étrangement merveilleux qui n'est point de cette « terre... »

Fort bien; mais s'il faut du spiritualisme, il n'en faut cependant pas trop. Appuyez la vie sur la vie réelle, l'impossible sur le possible, le surhumain sur l'humain ; à cette condition, je vous laisserai vous égarer dans l'espace.

Analysant les tendances du compositeur il ajoute, page 45 :

(( Wagner — étant, du reste, à la fois naturaliste et « mystique — ne pouvaitavoir le tempérament religieux. (( Naturaliste, il dérive de Weber, et l'on sait que la a musique de Weber a été plutôt inspirée par les « forOts que par les églises ; mystique, il s'est aban- « donné à toutes les extases et s'est complu dans les « visions les moins orthodoxes... »

Le naturalisme et le mysticisme sont en eftet les deux pôles du talent de Wagner. Je me permettrai

cependant de présenter quelques objections à cet intéressant paragraphe.

Est-il exact de considérer Weber comme naturaliste? La contemplation des forets et les inspirations nées de cette contemplation constituent-elles le naturalisme? Ne peut-on aimer la nature sans passer pour un panthéiste ou un athée? Weber est l'éloquent organe de la légende, de la superstition; mais cela implique-t-il chez lui l'absence de croyance ?

N'aimait-il pas ardemment? Y a-t-il si loin de l'amour de la femme à l'amour de Dieu ! et cet amour, s'il est sérieux, n'est-il pas le frère de la foi? Quant à Wagner, il me paraît au moins aussi féerique que mystique.

A propos d'une poésie passablement vaporeuse d'Edgar Poë, il dit encore faisant allusion à Wagner :

« Ainsi plus de culte de la matière. Nous avons (( atteint le sommet merveilleux où réside la beauté (( souveraine... C'est le platonisme le plus rayonnant; « c'est le spiritualisme dans toute sa puissance, c'est la (( religion de l'amour ; c'est la suppression du mauvais <( désir... »

Le mauvais désir!... Qu'entend-on par là? Est-ce l'union des corps, sublime lorsque le cœur, l'esprit, Tâme toute entière sont d'accord et s'unissent dans un baiser ?

Croissez et multipliez, disait Jéhovah; faudra-t-il désormais oublier cette parole et cessera-t-on, par hasard, d'observer la recommandation divine ?

Et puis, la beauté souveraine réside-t-elle sur un sommet? Non, si souveraine signifie absolue. Cette beauté-là n'existe qu'en Dieu, et si elle pouvait être réalisée, elle s'évaporerait aussitôt, elle plongerait dans l'infmi ; or, que voulez-vous ajouter à l'infmi dont vous émanez ? Ce n'est pas pour vous absorber en lui, mais pour vous attirer à lui que TEtre suprême vous a créés.

Donc, jouissez de ce que vous possédez. Et puis encore, soufï'rez pour aimer, travaillez pour prog^resser, affirmez Timmortalilé de Tâme pour espérer ; croyez en Dieu pour vouloir la sag^esse et la justice et vivez votre triple vie physique, morale, intellectuelle que Fart a pour mission d'embellir, d'épurer, d'idéaliser.

Plus loin, à propos de Schumann et de Byron, je !is encore ceci :

Ces génies-là sont intimes ; ce qui domine en eux (( c'est le cœur; ce qu'ils chantent, c'est leur propre « existence. »

Cette dernière remarque me paraît juste en ce qui concerne Schumann; mais Byron ! î Quoi! Celui qui conçut Caïn chanta-t-il uniquement sa propre existence? N'a-t-il pas chanté l'existence de Thumanité? de l'humanité semblable à un chêne gigantesque dont les innombrables rameaux couvrent le sol et dont les feuilles tombent et poussent sans cesse? La toute-puissance de Jéhovah ne llotte-t-elle pas sur ce drame magnihque comme une lumière lointaine qui se relire déjà de la terre?

Voyez ! là-haut ri^ternel ; ici-bas le serpent ; Satan, personnification du mal, rampe sur le globe qu'il doit corrompre et se dresse de vaut Caïn qu'il va perdre. Le ciel et l'enfer sont en présence. Lange foudroyé fait naître en Caïn l'idée du néant en l'emportant à travers les azurs vers les plaines où la mort a passé. Caïn sait que ses parents, tombés du sein de Dieu, exilés à jamais du Paradis, lui ont ravi l'immortalité. 11 lui faudra mourir! Sa femmemouria, son fils mourra, tous mourronl. () désespoir! Klfrayante perspective! Affreuse destinée !

Caïn voulait se hisseï* à la hauteur des esprits... il n'est (jue poussière !

Le deuxième acte du drame est presqu'entièrement consacré à la cliscussiuii dis questions les plus élevées:

cependant Byron sentant bien que le théâtre ne saurait subsister dans les champs de la métaphysique ramène Satan et Caïn sur la planète où le futur fratricide répandra le sang" humain pour la première fois.

Horreur! Abel! Abel est couché là, tout sanglant, sans vie ; sa sœur, sa femme, l'aperçoit, et folle, éperdue, la pâleur au front, l'angoisse dans l'âme, tremblant de tous ses membres et se tordant les bras, elle pousse un cri sublime :

Adam! Eve, venez! la mort est dans le monde!

Voilà le beau, le grand, le vrai ; voilà la créature telle que l'a faite le Créateur ; la voilà succombant aux passions, vouée à toutes les misères, livrée au trépas, terme suprême de ses maux terrestres, et se débattant entre deux forces contraires. C'est bien elle, je la connais. Elle écoute les voix qui l'appellent aux gouffres inconnus; l'abîme est sous ses pieds, l'abîme est sur sa tête, l'infini l'entoure; que va-t-elle devenir? Liée à la matière qui veut l'absorber, harcelée par le mensonge qui tente de la ravir à Dieu, conviée aux célestes joies par la vérité, descendra-t-elle, restera-t-elle sur cette échelle immense où elle occupe un imperceptible échelon? Elle hésite... Malheur! Ne craignez rien! Satan n'est qu'une liction, le mal n'est que la négative du bien. L'humanité porte en elle deux lumières : le cœur, l'esprit ; ces deux lumières dissiperont enlin les ténèbres. Seulement, que le génie ne les sépare pas ! qu'il les unisse, au contraire, et qu'il oblige leurs rayons à se projeter sur le même but. Ne vantons pas outre mesure les compositeurs bâtis en fer et en marbre (expression appliquée à Richard \A agner). — et souhaitons qu'ils mêlent toujours les clartés du sentiment à celles de l'intelligence. Quelque soit le mérite du chantre allemand, ne préférons pas Wagner à Beethoven, au-dessus duquel il \\y a lien ; rappelons-nous la syni-

phonie héroïque qui dit : Patrie, combats, gloire, clémence après la victoire : rappelons-nous la symphonie pastorale qui dit : Nature, éternité; la septième symphonie qui dit : Bonheur et désespoir : la neuvième qui dit : Fraternité. Rappelons-nous que les principaux ouvrages de Beethoven gardent l'empreinte d'un idéal puissant et que, pareils à l'àme de cet artiste jusqu'à présent sans rival (i), ils ont en eux l'infini.

Beethoven n'est ni superstitieux ni mystique, il observe la création qui lui suscite des idées, il étudie l'humanité qu'il croit destinée à progresser indéfiniment, au sein de Tunivers, il écoute ce langage mystérieux du vrai, il n'élimine de son œuvre ni Dieu, ni la nature, ni Thomme ; quant à ce dernier, qu'il rêve viril, aimant et sage, il ne le prive d'aucune de ses énergies, il ne lui enlève pas ce qu'il a de meilleur, il ne le châtre pas, il le montre tel qu'il le souhaite, dominant ses sens, s'assujettissant à la raison, ayant la foi, travaillant à déblayer le présent des passions dangereuses, ces mauvaises herbes, s'appliquant à marcher vers un avenir meilleur, unissant de loin les temps futurs où la joie ouvrant ses ailes abritera le monde émerveillé, où les cœurs battront à l'unisson, où les esprits, préoccupés du bien de tous, seront comme les ditférents sons d'un accord prodigieux ; il ne s'absorbe pas dans une contemplation aride, infructueuse, inutile ; trait d'union entre le créé et l'incréé, il éveille autour de lui, avec tous les instincts supérieurs, avec tous les nobles sentiments, avec toutes les pensées élevées, toutes les aspirations légitimes, une inaltérable et sympathique admiration. On dirait qu'il a pressenti cette belle pensée empruntée à un philosophe qui a su y conformer sa vie, Charles Fauvety : « La solidarité n'existerait pas entre les membres de l'humanité et la religion serait un

[i) 11 s'agit ici du syiiiptionisle.

vain mot, si les hommes pouvaient s'améliorer, se sauver, se diviniser les uns sans les autres. » Parole juste et profonde que feront bien de méditer nos prophètes d'aujourd'hui et nos dieux de demain.

Si je pénétrais dans la vie intime de Wagner, j'y trouverais, je crois, l'explication de sa musique. Pénétrons-y.

L'illustre auteur de Lohengrin appartient à cette catégorie de républicains farouches, dont les événements maîtrisent les opinions, les modifient, les dirigent et, en un mot, les caméléonnent , passez-moi la création de ce nouveau verbe. Fort bien avec le roi de Saxe , à l'époque où fut représenté Rienzi^ Wagner s'aperçut soudain, c'était la vérité en 1848, que le peuple a du bon. Les Saxons ayant traité leur prince comme les Français avaient traité le leur, Wagner afficha les idées les plus avancées; c'était imprudent. Le roi, rentré en grâce auprès de ses sujets, s'empressa d'exiler Wagner, sous prétexte que cet artiste était un peu versatile. Wagner, obéissant à un sentiment de dignité que tout le monde approuvera, n'adressa pas le moindre reproche au maître ingrat qui lui devait Rienzl et il se retira en Suisse, avec l'intention formelle de ne plus jouer avec la politique. Donc, et après s'être sulTisamment repenti, il vint en France, réclamer la protection de l'empereur, qui la lui accorda. Si bien que notre démocrate put glisser sur une pente douce entre deux haies de grands personnages, jusqu'en Bavière où le meilleur accueil lui était réservé.

Devenu le favori du roi de ce gentil royaume dont les pantins sont si justement célèbres, il sentit son républicanisme faiblir, s'effacer, s'annihiler en quelque sorte devant la bienveillance du jeune monarque, et il se réveilla un beau matin, lui, Wagner, presque aussi bon royaliste que les royalistes pur sang. Il composa en l'honneur de son royal ami des vers à rimes riches,

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dont il étudia les nombreux modèles ici-même, au temps où son esprit dominateur cherchait encore sa voie, où l'Allemagne rimait à peine.

Efficacement et spirituellement protégé jadis par la princesse de Metternich, dont la férocité républicaine n'est pas encore constatée, il obtint de faire représenter Tannhauser à TOpéra, entre le moment où éclatèrent les événements du Mexique et le jour où l'empereur des Français rendit son épée au roi de Prusse. Napoléon III n'était pas musicien ; guidé dans ses appréciations musicales par ringénieuse ambassadrice d'Autriche, il fît un acte d'autorité louable en ordonnant la représentation de Tannhauser qui succomba sous les efforts d'une puissante et ridicule cabale. La chute fut complète. Il fallait désormais que Wagner montât à l'assaut de cette grande scène lyrique si critiquée par certains maîtres ultramontains et transrhénans qui nous l'envient, qui brûlent de l'aborder, et qui, les yeux constamment tournés vers elle, exécutent avec ensemble des variations sur le thème :

« Ils sont trop verts!... »

La France n'était pour rien dans l'insuccès factice de Tannhauser; Paris s'étonna qu'une petite coterie turbulente, plus sensible aux ronds de jambe qu'à la musique, le privât de juger en dernier ressort un opéra déjà populaire ailleurs. Au surplus, la mésaventure de Wagner se changea en triomphe. Une bonne partie de la presse française s'indigna de voir méconnaître ainsi les devoirs de l'hospitalité et les droits du talent, et ^^ agner, largement vengé de cet échec immérité, i)ar l'opinion hautement proclamée de juges compétents, indépendants, put songer à reprendre une revanche éclatante. Napoléon tomba et s'effaça; la France trahie, livrée, mais non vaincue, perdit des milliards; ses monuments s'en allèrent en fumée; on

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pouvait la croire perdue... Wagner crut le moment propice pour attaquer violemment celle qui Thébergea, et à laquelle il doit une partie de sa célébrité et de sa gloire.

L'inconstance de Wagner en matières politiques fut-elle compensée par la sûreté des relations sociales ? Non ! . . . Elles eurent les mêmes défaillances

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