‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 11 sur 57 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ai expliqué comment Wagner, poursuivant logiquement le développement de son système, était arrivé, par son penchant naturel, à mettre le chant à l'orchestre et le récitatif mesuré ou non, sur la scène ; comment il avait été amené à retrancher presque absolument les ensembles, à les remplacer par une déclamation à peu près perpétuelle et à ressasser, trois ou quatre heures durant, une demi-douzaine de motifs, lesquels, revenant avec une persistance désespérante, finissent par fatiguer les auditeurs les mieux disposés. Je ne parle pas des fanatiques : ceux-là trouvent toujours admirable le maître qui les subjugue ; le sens critique, à son égard, leur fait complètement défaut et ils s'arrangent, sciemment ou inconsciemment, de manière à ne plus apercevoir qu'un point dans le vaste champ de l'art, condamnant sans examen tout ce qui sort du centre lumineux qui les éblouit.

Malgré leurs défauts, les compositeurs, les poètes, les artistes illustres n'ont jamais manqué (de leur vivant, comme Wagner, ou après leur mort, comme Shakespeare) de ces adeptes forcenés, prêts à briser les idoles des autres au bénéfice de la leur. Les génies causent de ces enivrements. A un moment donné, on ne veut pas voir les barbaries de Shakespeare, les

excentricités de Berlioz, Taridité de ce réactionnaire en matière de combinaisons : Bach ; les pasquinades de Rossini, l'insuffisance de Mozart lorsqu'il s'agit des sublimes efforts dramatiques, l'absence de sonorité dans les œuvres orchestrales de Schuman, la faiblesse relative de l'idée chez Mendelssohn.

Aujourd'hui, certains esprits, d'ailleurs distingués, considèrent Wagner comme indispensable ; ces excellents juges, partiaux au nom de la justice, le voient debout sur les ruines du vieux et du jeune monde musical dominant les Beethoven, les Gluck, les Berlioz et remplaçant ad vitam œternam les chants sublimes par la déclamation notée et quelquefois hurlée.

Sans examiner un à un les sujets insignifiants traités par Wagner, sans aborder la grande question de l'art dramatique, sans me demander ce que deviendra le drame lyrique privé de situations intéressantes, amputé de chants radieux placés où ils doivent l'être, je veux dire dans la bouche des chanteurs, j'ose affirmer que, même en se plaçant uniquement au point de vue musical, — ce qui me paraît impossible en France, — notre public repousserait de toutes ses forces des œuvres dont le mérite cependant est évident.

Les Maîtres chanteurs^ bien qu'il ne soit pas possible de les mettre au rang des ouvrages les plus élevés de Wagner, pourraient peut-être trouver grâce ici à la représentation, n'était la donnée absolument inaccepble du poème. Même en Allemagne, où les librettistes n'entendent pas toujours merveilleusement le théâtre, elle est considérée comme inadmissible, j'allais écrire insupportable, ce qui serait le mot propre.

Et pourtant que de belles choses dans les Maîtres chanteurs! Le final du premier acte, le chant de Walther, la valse, sont autant de pages belles ou ravissantes.

Parsifal m'inspire des réflexions analogues. Le

héros de la pièce, espèce d'innocent, obéissant aveuglément à un pouvoir occulte, manque précisément de ce qui constitue les héros. Poussé, il va. 11 arrive aussi. Mais où est l'intérêt?

L'intérêt réside uniquement dans la musique. A la représentation cela ne suffit pas.

Maintenant et pour ne pas ressembler aux admirateurs exclusifs de Wagner, j'affirmerai de nouveau le superbe talent du maître. Nul ne place mieux la note voulue sur le mot, nul n'instrumente avec plus de maestria. Wagner trouve précisément les chants qui conviennent à ses personnages, à leurs caractères, à leurs passions ; il sait à merveille transformer l'idée musicale selon les situations et les revêtir, au moyen de certaines harmonies, de mille détails heureux, de nuances propres à exprimer leurs sentiments, leurs aspirations, leurs pensées secrètes.

Son œuvre, depuis l'époque où il composa Tristan et Yseult, jusqu'au jour où il acheva ParsifaL est d'une homogénéité parfaite. Pendant cette longue période, il reste individuel et s'affirme avec une constante puissance. J'aime son génie, j'apprécie en lui le travailleur, j'admire les efTorts de sa volonté persévérante appliquée à un but dont personne ne niera la noblesse ni la grandeur, et si je pouvais louer la bonté de son cœur, la générosité de son âme, et trouver dans ses travaux pleins de beautés fulgurantes ou ténébreuses, les accents vraiment humains qui s'exhalent de certaines lyres, je le placerais à côté du géant Beethoven, dont la voix colossale parle à Dieu de l'homme et à Thomme de Dieu, leur donnant pour lien éternel la nature immense.

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