‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 12 sur 57 · PATRIOTISME · texte numérisé non relu

PATRIOTISME

Il est de mode aujourd'hui, en Italie, en Allemagne et ailleurs, d'attaquer violemment la France. Voyons si elle mérite tout le mal qu'on dit d'elle.

Appuyée aux Alpes et aux Pyrénées qui lui versent leur fraîcheur et leur ombre, côtoyant le Rhin où se croisèrent jadis tant de peuples, le Rhin, qui s'étendait hier encore comme un éternel trait d'union entre deux nations amies et dont les flots verts racontent une si prodigieuse quantité d'histoires merveilleuses, la France entend, à l'ouest, mugir l'Océan sévère et formidable, tandis que la Méditerranée, s'enflant sous le soleil méridional, la berce amoureusement. De hautes montagnes l'accidentent, de beaux fleuves l'arrosent , cinq mille cours d'eau la fertilisent; des ports, des canaux l'embellisent et la servent ; la Seine, la Garonne, la Loire coulent paisiblement entre leurs rives pittoresques et charmantes ; après avoir mêlé ses eaux jaunes aux eaux bleues du lac Léman , le Rhône s'introduit dans le Lyonnais dont il abreuve la capitale, forme tout à coup un coude et roule en grondant jusqu'au golfe de Lion. Au nord, pousse le houblon ; la vigne croit presque partout, étalant çà et là, parmi ses larges feuilles devenues rares par les soins du vigneron, ses grappes de couleurs variées ; au midi, l'olivier montre ses formes maigres et son pâle feuillage ; la Normandie oflre de joyeux pâturages où bêtes et gens se plongent jusqu'au

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ventre, et elle attire les regards du voyageur par ses arbres charges de pommes aux teintes chaleureuses ; l'Auvergne s'enorgueillit de ses volcans éteints ; le Dauphiné se glorifie de ses merveilles ; la Touraine cultive des fruits incomparables ; le chasselas de Fontainebleau mûrit à la grande satisfaction des gourmets ; chaque département, chaque ville a ses produits particuliers, j'allais dire exceptionnels; dans la Beauce, dans le Loiret et ailleurs, un homme de haute taille peut se tenir debout dans les blés, sans qu'on le voie ; couverte de houx et de bruyère, la Bretagne dresse et glorifie ses pierres druidiques si recherchées par les curieux et les antiquaires. Loc Maria, Ker et Garnac sont peuplés de ces monuments étranges où les savants espèrent toujours découvrir des inscriptions absentes ; les korrigans, les courils, les fées fréquentent l'àprc et superstitieuse contrées dont les fils, mêlant le druidisme au catholicisme, prennent les vagues corps à corps et arrêtent le poisson au passage; Bordeaux, Morlaix, le Havre, Marseille retentissent des cris des matelots, se réjouissent à la vue des mâts et envoient leurs bateaux dans le monde entier ; la Champagne donne sa mousse ; le Berry ses moutons, ses pralines, ses épices ; Chartres, Amiens, Toulouse vantent leurs pâtés ; les poulardes du Mans ont bien leur mérite, et l'on n'a rien à dire des rillettes de Tours, non plus que des confitures de Bar ; le département de l'Isère possède un couvent fondé au onzième siècle par Saint Bruno, couvent dont les habitants, voués au mutisme et à la vie contemplative, ne dédaignent pourtant ni le commerce ni l'industrie et composent des liqueurs qui leur rapportent de grandes richesses :

Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d'être siens.

Dénigrera-t-on les poires de Saint-Germain, les pêches de Montreuil, les pruneaux d'Agen? portera-t-on des

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accusations graves contre les haricots de Soissons? se plaindra-t-on des truffes du Périgordet faut-il en vouloir à ceux qui les enlèvent aux cochons pour les livrer aux amateurs ?

En énumcrant toutes ces bonnes choses, le nom de Brillât-Savarin me revient à la mémoire, et je me rappelle cet aphorisme :

(( L'homme mange , l'homme d'esprit seul sait manger. >

Or, et sans vouloir faire tort à qui que ce soit, on sait manger en France.

On y sait travailler aussi.

Voyez plutôt :

Dès l'aube, la ferme ouvre portes et fenêtres. Quadrupèdes, gallinacés, fermier et fermière prennent l'air au gloussement des poules, au grognement des porcs qui, la queue tortillée, s'élancent par petits bonds jusqu'au fumier; les chevaux hennissent et piaffent à l'écurie ; le laboureur, sa pipe ou quelque vieil air à la bouche, court aux champs et guide les grands bœufs à travers la terre remuée pour y tracer des sillons ; les fabriques, les usines, les forges bourdonnent, vibrent, éclatent. D'un bout à l'autre du pays, le travail sonne sa grande fanfare retentissante. Quel entrain ! quel cœur ! quelle inépuisable gaîté ! quel courage ! Comme tout va vite et bien ! Et comme, sur tous les points du territoire, le paysan, l'ouvrier, le commerçant, l'artiste, le savant, œil vif, démarche prompte, sourire aux lèvres, pensée au front, supportent philosophiquement le rude labeur et la lutte ! La poétique Provence cultive le mûrier, élève le ver-à-soie, expédie ses cocons ; Lyon fabrique de magnifiques étoffes ; Aubusson, Beauvais, les Gobelins fournissent leurs tapis el leurs inimitables tapisseries, Elbeuf, Louviers, leurs draps; Boubaix est fier de son puits artésien qui verse de Teau à toute la ville ; Tourcoing de ses fdatures si florissantes, Amiens

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de ses velours, Saint-Etienne de ses rubans. Sèvres de SCS porcelaines.

Hélas! je n*ai pas d'ailes; mais la pensée en a. Je plane en esprit au-dessus de la France. Voilà des châteaux, des palais, des cathédrales qui s'élèvent partout majestueusement pour al tester le g'énie de la nation. A'oici Rouen qui possède trois églises d'une rare beauté; voici Lisicux, Coutances, Caen, Baveux qui en ont de ravissantes; Amiens, Chartres, Orléans prisent avec raison les leurs ; la ville où je suis né, Bourges, l'ancienne capitale du Berri... et de la force d'inertie, Bourges, assez mal bâtie au coniluent de l'Auron et de rVèvre, pittoresque cependant avec ses vieilles rues : Bourges, cité arriérée qui porte un âne dans ses armes et qui cache (est-ce un emblème) d'excellentes et superbes écrevisses dans une de ses rivières, Bourges célèbre la magnilique cathédrale gothique et le bel Hôtel de ville autrefois habité par l'argentier du roi, Jacques Cœur, si riche, si riche, qu'il pouvait faire paver son habitation en écus de six francs ; si riche que Charles VII, ingrat envers lui comme envers Jeanne d'Arc, consentit à le laisser persécuter; si riche que les courtisans, ces brigands chamarrés et dorés^ voulurent le jeter en prison pour se partager ses biens {ils nen /ont Jamais d autres !)\ si riche enfin qu'il dut songer à s'évader. Jacques Cœur alors fit ferrer un âne à Tenvers et s'échappa, dit-on, par les caves de l'Hôtel de \'ille, puis par un souterrain long de dix lieues avec lequel communiquaient ces caves. Après avoir passé plusieurs heures dans les ténèbres, il revit le ciel à Sancerre où il arriva pendant que le prince Charles et sa cour s'engraissaient honteusement de ses dépouilles.

La catliédrak^ de Rodez m'invite à ne pas l'oublier, celle d'Auch me montre ses stalles sculptées et me rappelle que Napoléon, en vrai conquérant qu'il était, voulait les lui ravir pour les transporter à Notre-Dame.

A l'entrée de la vallée de Saint-Amarin voici Thann, avec son adorable petite église adossée en (juelque sorte à la montagne et construite dans un site splendide, comme si Tarchitecte eût voulu prouver que Tart sait lutter avec la nature et qu'il peut, à l'occasion, absorber toute l'âme humaine. Je passe sans m'y arrêter devant Strasbourg et Metz, nous y reviendrons.

Et maintenant, laissez-moi monter un instant sur une des collines qui environnent notre capitale et permettez-moi de contempler la ville unique, la ville universelle, Paris !

Paris avec ses rues, ses places, ses squares, ses boulevards, ses ponts, ses jardins, ses promenades incessamment arpentées par les peuples qui fourmillent sur le globe et qui viennent mêler leurs pas à nos pas, leurs idées à nos idées, leurs mains à nos mains ! Paris avec ses monuments, ses théâtres, ses cirques, ses écoles, ses trente-huit bibliothèques dont une seule, la bibliothèque nationale, comptait naguère au moins quinze cents mille volumes, quatre-vingt mille manuscrits, un million d'estampes et cent cinquante mille médailles (aujourd'hui ces chiffres sont dépassés) ; Paris, avec ses vingt musées, ses académies, ses institutions, ses sociétés savantes, ses trente-cinq écoles de beaux-arts ; Paris, enfin ! Qu'il me soit ])crmis de jeter un regard profond sur cette métropole de l'intelligence où se heurtent et se combattent tant d'intérêts divers, tant de passions bonnes et mauvaises, tant de pensées basses ou sublimes ; où se coudoient toutes les misères et toutes les splendeurs; où la sensualité essaie de s'élever jusqu'au cœur pour le perdre, jusqu'au cerveau pour le dévorer, jusqu'à l'âme pour l'anéantir. Si les vices qui pullulent partout où il y a des hommes, grouillent également à Paris, Paris, du moins, a des vertus, des qualités qui lui sont propres et au nombre desquelles je remarque l'amour du progrès, le dévouement à l'idée, l'ardeur au

travail, une certaine habileté gracieuse empreinte dans les choses qu'il façonne, qu'il confectionne, qu'il exécute et dans la manière dont il les expose. Paris est doué d'une aptitude particulière : il devine ; en outre il a du nair, de l'esprit ; son instinct le trompe rarement, il perce tout à jour ; ses yeux, constamment ouverts, envisagent rapidement les questions sous tous leurs aspects, il déshabille vite les systèmes, il leur enlève légèrement les vêtements sous lesquels ils dissimulent leurs dilïbrmités, puis il dit à celui-ci : « Tu es borgne », à celui-là : «Tu es bossu », à cet autre : « Tu es bancal »; il est impitoyable pour la vanité sotte ; la fine raillerie, voilà son arme; il est essentiellement bon, confiant, brave, généreux, vif, brillant, plein de verve, affable, hospitalier, bienveillant ; il ne connaît pas la rancune ; il pardonne volontiers, trop volontiers peut-être; il examine les causes en dernier ressort et la civilisation européenne, en général, ne casse pas ses arrêts. Sa voix éclatante retentit dans une multitude de revues, de journaux, d'opuscules, de livres qui s'éparpillent par toute la terre. Il est impossible d'errer pendant dix minutes dans Paris sans rencontrer quelque magnificence, quelque souvenir digne d'attention, sans lire au coin des rues quelque nom cher à l'humanité. Marchez et lisez. Quels hommes, quels travaux ces voies étroites ou larges , tortueuses ou droites , vous rappellent ! Regardez : Montesquieu, Biot, Racine, La Bruyère, La Rochefoucauld, Condorcet qui allirme la perfectibilité indéfinie de l'homme, le fameux Dupuytren, le physiologiste Bichat, mort à trente et un an comme Schubert; BufTon, l'observateur, Tami, l'historien sagace des animaux ; Monsigny, musicien original, connu surtout par un charmant ouvrage : Le déserteur ; un médecin devenu architecte, Claude Perrault ; le vieil Ambroise Paré, père de la chirurgie française et chirurgien ordinaire de quatre rois : lleuii II, François 11, Charles IX et

Henri III, princes dont la divine Providence, qui n'a sans doute pas plus de haine pour les protestants que pour les catholiques, aurait bien dû nous priver ; \\ncent de Paul, un véritable saint, à Tinsti^ation duquel se forma la belle institution des Sœurs de la Charité et auquel on doit, indépendamment de la Salpétrière , rétablissement des Enfants trouvés ; Jacquard, inventeur du métier à tisser; Colbert, fondateur de l'Académie des inscriptions, de l'Académie des sciences, de l'Académie d'architecture et créateur de l'Observatoire où furent appelés Cassini et Huyghens et où les Arago, les Emmanuel , les Faye, devaient venir étudier le ciel ; Georges Guvier qui découvrit la loi de corrélation des formes ; Nicolas Dalayrac, compositeur de Picaros et Diego, Adolphe et Clara, Gulistan, Maison à vendre, et surtout de Nina ou la folle par amour, ouvrages qui l'ont rendu célèbre. Lisez, lisez encore. Voilà Béranger, d'Aguesseau, Bourdaloue, Vaucanson ; je n'en finirais pas si je voulais les nommer tous.

En i8'33, Paris publia trois cents journaux ; en i832, on ne vit pas paraître moins de 5, j6o livres. C'est beau, n'est-ce pas? Si cependant nous ajoutions foi à ce que disent certaines gens qui se prétendent bien renseignés, nous serions fort méprisables. A en croire ces gens-là, nous ne lisons rien, nous n'étudions rien, nous ne savons rien. Paris n'est qu'une taupinière, une Babylone, un éternel foyer de révolutions bon à détruire. Si l'on y vient, c'est par condescendance ; si l'on y reste, c'est pour se vautrer dans la débauche; si l'on s'y établit, c'est pour y amasser en peu de temps beaucoup d'argent (de notre argent, s'il vous plaît), si, après y avoir fait fortune, on s'y fixe définitivement, c'est par habitude. On pense nous faire beaucoup d'honneur en venant goûter nos vins et notre cuisine, écarquiller les yeux devant nos monuments et devant nos tableaux, ouvrir les oreilles dans nos salles de spectacle et rire au contact de ce détes-

table esprit gaulois célèbre dans le monde entier on ne sait pourquoi. On nous reproche de croire à l'avenir de notre langue, à sa clarté, à la variété savante de ses formes. — Comment, nous crie-t-on, pouvez-vous accorder de la valeur à ce vilain patois, sous prétexte que les Ronsard, les Malherbe, les Corneille, les la Fontaine, les Molière, les Bossuet, les Rousseau, les Voltaire, les Beaumarchais, les Chateaubriand, les Sand, les Augustin Thierry, les Michelet, mille autres ont su s'en servir assez convenablement ?

Quoi! vous osez vous prendre pour des savants parce que le hasard fit naître chez vous Descartes, Favart, Ampère, Gay-Lussac, BulFon, Lavoisier, de Jussieu, Laplace, Tournefort, Cuvier, Geoffroy Saint- Ililaire ?

A ous imaginez-vous avoir quelque teinture de philosophie quand vous ne pouvez citer que Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Fénelon, Bayle, d'Alembert, Condorcet, Voltaire, d'autres encore qui ne valent pas mieux? Vous comptez Jean Goujon, Germain Pilon, Pierre Lescot, Puget, Perrault, Philibert Delorme, Pigalle, Houdon parmi vos architectes et vos sculpteurs ; Le Brun, Lesueur, Le Poussin, Greuze, Watteau, Chardin, Boucher, David parmi vos peintres, Robert Estienne parmi vos imprimeurs : la belle affaire ! Vous devriez rougir du rôle que les arts jouent chez vous au xix® siècle ; qu'est-ce qu'un Ingres, un Delacroix, un Corot, un Rousseau, un Troyon, un Courbet? Le Départ des Volontaires vaut -il la peine qu'on s'arrête devant TArc-dc-Triomphe? Faut-il prendre Ftex, David d'Angers, Rude, Barye, au sérieux? En musique, vous avez toujours été d'une pauvreté désespérante : Campra, Méhul, Berton, Boieldi(ui. Lesueur, llérold, Auber, Halévy, Kreutzer, Berlioz, Félicien David, Gounod le prouvent assez.

Les juges compétents qui nous traitent ainsi admi-

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rent Shakespeare, Gœthc, Dante, qu'ils ne comprennent pas toujours; mais IIu^o? fi donc! (^elui-ci ne plane pas dans une sphère aussi élevée selon eux ; ils le toisent de haut en bas avec une mine dédaigneuse ; ils sont si grands ! il est si petit ! Puis lorsqu'un rieur s'avise de leur démontrer par A plus B que ce sont des cuistres, ils ouvrent la bouche pour lui crier comme Oronte à Alceste :

« Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage ?

— Mais oui, » répond le rieur ; et il a raison.

Je m'attends à une objection. Trouvez-vous la France sans défaut, me dira-t-on? Non certes, répondrai-je loyalement ; mais nos voisines, les nations européennes, sont-elles parfaites? Quoi qu'il en soit, ne médisons pas de la France, ne la calomnions pas ; ceux qui nous jalousent s'acquitteront bien tout seuls de cette besogne.

En somme, la France traite-t-elle plus mal ses génies que les étrangers ne traitent les leurs? Si Bernard Palissy passa les cinq dernières années de sa noble existence en prison, si le peuple, induit en erreur, dansa sur la tombe de CoLbert et jeta des pierres au cercueil de Molière, Dante et Machiavel ne furent-ils pas exilés? Cervantes Saavedra, qui se battit comme un lion à la bataille de Lépante et qui écrivit Don Quichotte^ ne mourut-il pas à Madrid, méconnu, accablé d'infirmités, misérable?...

Christophe Colomb, chargé de fers ne fut-il pas jeté au cachot par Ferdinand et Isabelle, de catholique mémoire ? L'Autriche sait-elle où gît le corps du pauvre Haydn? Beethoven, traité de fou, n'était-il pas un objet de moquerie? Miskiewiecz , poète coupable d'aimer sa patrie, ne dut-il pas chercher un refuge en France? Milton, emprisonné comme régicide, ne s'éteignit-il pas dans l'oubli, dans le besoin, et ne fallut-il pas qu'Addison, dans le Spectateur^ apprît un matin à

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TAngleterre qu'elle avait perdu en Milton, depuis une vingtaine d'années déjà, un poète sublime ?

S'il me prenait fantaisie d'ajouter à ces exemples douloureux des exemples grotesques, n'aurais-je pas l'embarras du choix ? L'ingratitude et la stupidité des hommes cessent-elle d'exister aussitôt qu'on a passé nos frontières? Examinons.

Grétry compose le Huroriy Guillaume Tell, Zemiret Azor, le Tableau parlant, r Amant jaloux, la Caravane. Panurge, Richard Cœur de lion: il acquiert chez nous une grande réputation et une petite fortune, il acliète à Montmorency l'ermitage habité jadis par Jean- Jacques Rousseau, il y réside, il y meurt.

Le neveu de Grétry se souvient de la ville où son oncle est né ; il pense que les concitoyens du défunt recevront avec gratitude le cœur d'où sont sorties tant de fraîches et spirituelles mélodies ; il offre ce cœur à peine refroidi à la ville de Liège et on s'empresse de lui répondre ces lignes significatives :

(( Monsieur, la ville de Liège vous remercie de votre présent, envoyez-nous-le par les Messageries, franc de port. »

Celte réponse me paraît idéale. Vraiment, on n'accusera jamais ceux qui l'ont rédigée — (ils étaient certainement plusieurs pour peser tous les mots d'une })arcille lettre) — d'avoir agi sans réflexion, sans mesure, à la légère. Ils se sont dit: Diable, diable î n'allons pas nous engager étourdiment dans unealT'aire qui pourrait nous coûter gros, et si nous nous obligeons, par respect hiininin, à recevoir le cœur de Grétry, dont nous n'avions cjue faire, ne nous exposons pas à débourser des somuies folles. Remercions pour la forme, mais prenons nos précautions. Pas de prodigalités! — Et {)leins de ces sages pensées, ils lirent écrire par un lettré de l'endroit le fameux .franc de port qui méritait assu- 1 émeut dépasser à la postérité. Franc de port! quel

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style ! Ces trois mots qui n'ont l'air de rien, au premier abord, valent à eux seuls tous les opéras de Grctry. L'entente des affaires, l'ordre, l'économie, une foule de vertus domestiques se révèlent dans franc de port. Il s'y cache, au contraire, un certain déj^a^ement des choses de ce monde, un grain de philosophie qu'on n'a peut-être pas suflisamment remarqué. J'aime beaucoup aussi : « Envoyez-nous-le par les Messageries. » On ne rencontre pas là de ces phrases sentimentales, inutiles, oiseuses , semblables à celles qui se trouvent dans d'autres lettres. C'est net, clair, complet. Envoyeznous-le par les Messageries, comme qui dirait : Mettez le paquet à la diligence, tout simplement.

Les derniers événements ont creusé un abîme entre les Allemands et les Français. Cela ne m'empêche pas, — on en a eu la preuve, — de rendre justice à l'Allemagne, dont j'apprécie et dont j'interprète de mon mieux la musique digne, grandiose, élevée, forte, passionnée, toute palpitante de sentiments énergiques, toute débordante de sève.

La critique vit d'impartialité ; j'oublierai donc la guerre inique, préparée dès longtemps contre mon pays, les blessures faites à mes vieilles affections, à mes illusions, et les agissements inouis de la Prusse, pour ne me souvenir que de la vérité à laquelle le penseur doit le sacrifice de ses souffrances, de son indignation et de ses ressentiments.

Mais enfin la position que l'Allemagne musicale occupe dans le monde, ne la doit-elle pas un peu à la France ? La Société des Concerts, la presse parisienne sont-elles étrangères à sa gloire? Ah ! je le répète, ne médisons pas de la France! La France, essentiellement hospitalière, généreuse, accueille l'étranger, d'où qu'il vienne, avec bonté ; elle lui fait place à son foyer, à sa table; elle le protège hautement, elle néglige souvent pour lui ses propres enfants ; chevaleresque, elle lui

ouvre ses portes avec empressement, elle lui dit : • Tu es ici chez toi, je te mêle à mes fils, mais je veillerai spécialement sur toi ; eux, ils sont de la maison, ils se tireront d'affaire ; toi, au contraire, tues inconnu, malheureux, exilé peut-être; tu souffres; je t'adopterai, je t'aiderai, je remplacerai ta mère. » Telle est la France. Prompte à deviner la tournure d'esprit propre à chaque nation, elle accorde de bonne grâce ses encouragements, ses bravos aux individualités étrangères qui lui demandent asile et protection ; elle oublie même (c'est là sans doute ce qu'on appelle sa légèreté) de prendre la moindre précaution contre les envahisseurs qui, naguère, lui demandaient à mains jointes du travail, de la réputation, de la fortune, et qui, maintenant s'emparant de l'héritage dû à ses fils, prennent un ton arrogant et lui disent :

(( La maison m'appartient, je le ferai connaître. »

Pauvre et noble France ! comme elle consent vite à s'effacer devant le mérite, parfois suspect, d'un Polonais, d'un Espagnol, d'un Italien, d'un Allemand ! comme elle ajoute promptement foi aux sentiments qu'on lui témoigne î Hier elle appelait l'Allemagne sa sœur, elle pensait que les deux rives du Rhin ne cesseraient jamais de fraterniser : elle croyait à la possibilité de s'écrier un jour sérieusement et d'une toute autre manière que Louis XIV : Il n'y a plus de Pyrénées! et qu'elle ajouterait : Il n'y a plus d'Alpes, il n'y a plus de Manche, il n'y a plus de barrières entre les membres de la grande famille humaine. Elle sentait instinctivement que ces barrières, élevées par V ambition, par le despotisme^ par la conquête, tomberaient devant la fraternité ; elle comprenait que le travail de la haine devait être défait par r amour et qu'un peuple vaut bien un roi. 1789 ayant introduit la morale évangélique dans la loi, des nobles sacriiièrent leurs titres, des riches leurs trésors à

une cause qui trouvait soudain d'innombrables défenseurs. L'égalité devenait obligatoire comme l'instruction allait le devenir ; le serf se changeait en homme, les chaînes, limées par le temps, ne meurtrissaient plus la chair de la multitude ; l'esclavage était aboli ; la terre, accaparée par quelques-uns, retournait en partie à son possesseur naturel, celui qui la cultive. Subdivisée à l'infini, la propriété territoriale, acquise à bas prix par le paysan, allait en quelque sorte se moraliser par les efforts des laboureurs. Le sol, partagé jadis par la violence, l'était enfin par le droit ; le vieux monde croulait définitivement et sur ses ruines s'épanouissait un monde nouveau, le monde rêvé par le Christ, ce sublime révolutionnaire. Raconter comment la France, qui désirait la paix, fut arrêtée dans sa marche par la Coalition d'abord, par un conquérant après, puis par l'invasion, par le retour obstiné de la monarchie, par la terreur blanche, ce serait sortir de mon sujet. Or, je veux y rester. Ce que je tiens seulement à constater, c'est que les principes de 89, issus des entrailles de l'Evangile, ont engendré, en Allemagne Schiller et Beethoven, tandis que presque à la même heure, ils enfantaient chez nous une nouvelle littérature. La cause des masses, gagnée par le dix-huitième siècle, compromise au commencement du dix-neuvième, retrouvait de vaillants défenseurs et se relevait, en i83o, pour être encore combattue et se relever encore. Déranger, sorti du peuple, soutenait le peuple ; Manuel l'avait défendu :

Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui.

Lamartine chantait la nature, l'amour chaste et Dieu ; Hugo travaillait en faveur des petits ; Lamennais parlait à la foule, qu'il aimait, des droits qu'elle doit réclamer sans cesse et des devoirs qui lui incombent ; Edgar Quinet, Michelet prêchaient aux étudiants les doctrines libérales et publiaient des pages empreintes

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du plus ardent patriotisme ; ils écrivaient moins riiistoire des hommes que celle des idées ; Auguste Barbier faisait éclater cet étourdissant coup de tonnerre qu'on appelle : les ïambes ; '\\ recevait, en guise de décoration, ce titre : Poète de la révolution. Rossini, Auber, Garafa élevaient des temples à la liberté. La science s'affranchissait doucement de Ya priori pour s'appuyer sur les faits ; on n'osait plus la combattre à coups de Bible : elle constatait au lieu d'imaginer.

La France comprenait que marcher vers la liberté, c'était tourner le dos à la guerre, que vouloir Tégalité, c'était s'affranchir à un moment quelconque des discordes civiles, que proclamer la fraternité, c'était mettre le gouvernement entre les mains des nations, lesquelles n'ont aucun intérêt à se décimer réciproquement ou à tarir les sources de leurs prospérités — les bras, l'argent — à la satisfaction des ambitions personnelles, si élevées qu'elles soient ; la France rétorquait d'avance cette étonnante assertion : Lajorce prime le droit ; elle se persuadait que toutes les conquêtes imaginables ne valent pas l'ombre d'un progrès social ; elle répétait aux nations : Aimez-vous, aimons-nous î File murmurait en elle-même ces mots fraternels : Etats-Unis d'Europe. De sorte qu'on voulut la tuer. — File n'est pas morte, elle panse ses plaies, elle entre en convalescence, elle guérira. La grande prophétesse remontera sur son trépied, elle continuera à défricher cette terre inconnue, l'Avenir ; elle racontera encore à l'univers attentif les rêves de son esprit et de son cœur.

Au point de vue musical, une ère nouvelle s'ouvre pour notre pays. Déjeunes compositeurs mettent chaque année en circulation une certaine quantité de productions dont le mérite ne saurait être contesté. Pasdeloup, qui commence à comprendre qu'il faut jouer un peu de musique française, exécute des morceaux indigènes qui ne déparent en aucune façon ses beaux programmes ;

le Conservatoire ne repousse plus avec obstination les œuvres des maîtres français contemporains ; il en résulte que chacun pourra s'entendre, se rendre compte de ce qu'il a fait, et grandir à côté des artistes merveilleux qui ont dit tant de choses, mais qui n'ont pas tout dit. La France alors verra se développer ses quaHtés ailleurs qu'au théâtre ; elle al)ordera le ^enre instrumental avec un succès croissant; son ^énie dramatique aidant, elle ne tardera guère à transporter à la scène ses nouvelles ressources symphoniques et à voir, dans l'orchestre, non un auxiHaire banal pour le chanteur, mais une sorte de personnage caché qui, comme le chœur antique, complétera le drame et dévoilera la pensée secrète du musicien et du poète.

Si les préjugés, la routine, la mauvaise volonté, le parti pris ne barrent pas la route à la vaillante armée que j'aperçois à l'horizon, les chercheurs deviendront des Irouveurs ; et si, par aventure, le sceptre lyrique conservé par l'Allemagne flottait un matin sur le Rhin,

des mains françaises pourraient bien le ramasser et

le garder. Le temps n'est pas loin où la France musicale sera à la hauteur de la France littéraire.

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