DE LA MUSIQUE DRAMATIQUE
Le 23 avril i564, naquit à Stratfort-sur-Avron, dans une maison d'assez pauvre apparence, un enfant du sexe masculin qui reçut le prénom de William. Fils d'un alderman catholique nommé Shakespeare, cet enfant, destiné à vivre dans un milieu protestant, devait, à partir de sa seizième année, devenir successivement boucher, maître d'école, clerc chez un procureur, braconnier, ^ardeur de chevaux à la porte des théâtres, garçon appeleur dans la coulisse, comparse, comédien et poète. Réformateur à sa façon, il devait un jour jeter le désarroi dans les vieilles doctrines aristotéliques et accomplir, dans le drame, la révolution opérée par Dante dans le poème. Shakespeare était un ignorant, au rapport de certains critiques que je veux croire très instruits et très sincères ; au dire de Philarète Chastes, il n'a rien inventé ; et cependant, en dépit de son ignorance et de son esprit peu inventif, Shakespeare, de 1687 à 161 1, composa, outre ses sonnets, trente et une pièce, drames ou comédies, dont quelques unes sont de véritables études historiques et légendaires. Celui qui écrivit Macbeth, Richard III, le Marchand de Venise, Henri IV, Henri V, Othello^ Jules César, Coriolan, le roi Lear, Ilamlet, Antoine et Cléopatre et Henri VIII, était, convenons-en, un ignorant d'une espèce particulière ; peut-être aussi y a-t-il quelque
exagération à prétendre qu'un homme auquel on doit le Songe d'une nuit cr été, Roméo et Juliette e\. la Tempête soit dénué d'imagination
Le cinquante-deuxième anniversaire de la naissance de Shakespeare fut le jour de sa mort. A cette date, Shakespeare rentra dans la nuit, au sein de cette terre qu'il connaissait si bien ; et son œuvre, l'indilTérence. la haine et les puritains aidant, fut enseveli pendant centdouze ans dans l'ombre d'où Voltaire, chercheur et jaloux, le fit sortir et où il eut voulu le faire rentrer. Voltaire traduisit les trois premiers actes de Jules César et s'arrêta là, prétendant que le meurtre de César terminait la pièce et que César poignardé, les deux derniers actes devenaient inutiles. Voltaire dont le goût était très-sûr, comme chacun sait, retranchait ainsi, de son autorité privée, plusieurs des plus merveilleuses scènes de l'ouvrage.
L'esprit avait tendu la main au génie, c'était méritoire. Mais il arriva que la surface mesura la profondeur; alors le critique appréhenda le poète ; l'auteur de Zaïre et de Bru tus se sentit inférieur à l'auteur d'Othello et de Jules César; l'élégance et le brio redoutèrent la grâce et l'énergie , le vers bien fait se méfia du vers bien venu, Mahomet comprit qu'il fallait lever la tète pour regarder Coriolan et le roi Lear ; le Montenvert remarqua qu'il n'était pas de niveau avec le Mont-blanc et se trouva, relativement à son voisin, petit et mesquin: le révolutionnaire français, blessé dans sa vanité, ne voulut plus entendre parler du révolutionnaire anglais, et Voltaire, qui louait jadis Shakespeare, ne tarda guère à le traiter de sauvage ivre.
C'était moins méritoire. Malgré Voltaire, malgré Shaflesbury, malgré Drvden (pii déclara simplement Shakespeare « hors d'usage », le poète ressuscité voyait tomber autour de lui la forêt des œuvres avortées ou incomplètes, sous la hache de ce rude bûcheron, le
temps ; il sortait de Toiubre, du silence, des brouillards britanniques; serein, il contemplait le monde, son futur patrimoine. Comment avait-on passé près de ce géant sans le voir? La France, rAllemagne Tapercevaient enfin et le critiquaient vertement tout en le dépouillant. Au xix^ siècle, les types Shakespeariens s'imposent à tous les arts. La peinture, la sculpture, la musique ne jurent que par Shakespeare. On le commente, on le traduit, on l'arrange, on le dérange, on l'imite. La France commence à croire qu'il faut compter avec le drame et qu'un jour on pourra, par faveur, lui faire une petite place aux pieds de la tragédie et de la comédie, si ces bonnes dames le permettent. On l'examine, on le plaisante, on le raille ; quelle drôle de mine il a ! Il pleure, il rit absolument comme un homme ; la critique le fustige, le public le trouve étrange; la convention s'offusque, se plaint et larmoie. Les traducteurs et quelques-uns de leurs lecteurs défendent seuls Shakespeare, ses drames et son système. Les connaisseurs patentés restent indifférents, hésitent ou lancent l'anathème au nouveau venu, âgé de deux cents ans environ, qui vient bouleverser leurs idées ou plutôt les idées grecques et romaines, devenues françaises depuis la Renaissance, qu'on leur infusa au collège et dont ils ne se souviennent, par parenthèse, que dans les occasions où le génie, uni à la vérité, les contrecarre sérieusement.
Pourtant un imprésario confie un Othello de fabrique italienne à Rossini ; celui-ci s'en tire grâce à deux ou trois phrases agréables. Les traducteurs de Shakespeare se multiplient en Italie, en France, en Allemagne; à Paris éclate la fameuse querelle des classiques et des romantiques, à laquelle, certes, le dramaturge anglais n'est pas étranger ; le siècle de Louis XIV et le siècle d'Elisabeth sont en présence et se chamaillent quelque peu ; les deux partis s'injurient, leur colère est au couible. Giboulées d'insultes. Les
uns se moquent et se divertissent, les autres prennent la guerre au sérieux et ne ménagent rien. Victor Hugo, représentant de Tesprit nouveau dont il explique les tendances, mitigeant Shakespeare par Corneille et Molière, c'est-à-dire par un reflet espagnol et français, et imprimant d'ailleurs à ses ouvrages le cachet d'une incontestable et magnifique individualité, écrit sa fameuse préface de Croniivell.
Le tumulte redouble et c'est sur le dos à'Hernani que le dénigrement rageur et l'admiration passionnée vident leur querelle à coups de poings. Shakespeare, soutenu par l'aristocratie des intelligences, fait sa trouée ; on lui emprunte d'abord des sujets, puis des caractères, puis des scènes, puis des pièces trop souvent défigurées par d'impertinents faiseurs ; on tire quelques gouttes de sang au dramaturge, on lui arrache quelques lambeaux de chair, et ces gouttes de sang et ces lambeaux de chair suthsent pour donner aux compositions auxquelles ils sont destinés les apparences de la vie. Les classiques montrent leurs dents ébréchées, les romantiques montrent leurs poignets vainqueurs: la justice, tranquille, tient ses balances et attend...
Shakespeare vous attire comme le gouffre, vous fascine comme l'idéal. Se plonger dans l'œuvre du maître, c'est pénétrer dans une foret immense, dans la forêt Humanité. Ceux-ci y rencontrent lago, Ophélia, Shylock, Roméo; ceux-là y aperçoivent Titania, Obéron, Ariel; d'autres s'y arrêtent pour suivre des yeux, à la nuit tombante, les sorcières tournoyant sur les bruyères où, quand l'aurore reparait, les fées errent parmi les fleurs; tous reviennent de leur course vertigineuse éblouis, charmés, transportés, ravis d'avoir vu l'homme sous tant d'aspect divers, étonnés de s'être croisés avec des êtres qu'ils croyaient imaginaires et dont ils ont constaté l'existence. Banco s'assied à la table de Macbeth : qui nierait les revenants? Prospéro fait sortir Ariel
d'un arbre; qui nierait la puissance des magiciens? Ariel, ciianteur invisil)le, traverse les airs au l)ruil d'une délicieuse symphonie; qui nierait les génies? L'aube naît, l'alouette s'éveille et s'élève avec des battements d'ailes pour saluer le jour naissant ; Roméo prend aux lèvres de Juliette le baiser d'adieu; qui nierait l'harmonie, la poésie, l'amour? Ophélie, folle, folle, folle hélas! la tête couronnée de fleurs, le sein recouvert par l'onde transparente, se noie en murmurant son refrain étrange ; qui nierait l'abîme que la douleur se creuse dans le cœur? Et ceux qui ont parcouru le royaume du poète se demandent pourquoi ils ne cueilleraient pas une violette, une rose, un souci, une grappe de raisin, une branche de cyprès dans ce royaume aussi vaste que la terre, mouvementé comme les vagues de l'océan, serein comme le ciel, plein de rayons où se meuvent des esprits bienfaisants et d'ombres où s'enfoncent d'horribles fantômes. Et une nuée de compositeurs: Rossini, Ghélard, Mendelssohn, Halévy, Thomas, Gounod, Rerlioz, Verdi, Stadtfeld, les impuissants, les inconnus, les célèbres, les forts, s'abattent sur ces proies toujours vivantes : Hamlet^ Macbeth, La Tempête^ Le Songe d'une nuit d'été, Othello, Coriolan, Le roi Lear ; et ces artistes deviennent plus vigoureux, plus vaillants, plus observateurs, en s'unissant à Shakespeare, dont ils sont pourtant éloignés de traduire les innombrables et fulgurantes beautés.
Le sens musical n'est pas toujours l'apanage des poètes ; aussi, constaté-je avec un ravissement mêlé de surprise que Shakespeare, dans toutes ses pièces, je l'ai déjà remarqué ailleurs, confie à la musique le rôle qui lui convient ; qu'il la fait intervenir aux endroits où elle est nécessaire, où elle complète la situation, où elle agrandit l'horizon, dans les occasions où le visage de Dieu apparaît soudain à travers l'espace crépusculaire, et où son doigt terrible, se montrant aux abords
du globe, semble peser sur les événements d'ici-bas.
Essentiellement lyrique, l'œuvre shakespearien appelle la musique à chaque scène, presque à chaque ligne ; la musique peut y courir comme le moineau-franc vole à la treille dorée, pour s'y poser çà et là, au hasard. Elle s'adaptera aussi naturellement, aussi facilement au monologue d'Hamlet, qu'aux rancunes, aux disputes, aux vengeances des Montaigus et des Capulets ; le crâne du pauvre Yorik la sollicitera autant que le sommeil chargé de remords de lady Macbeth ; si elle convient à la fée Mab, elle ne convient pas moins à Cordélie, à Miranda, à Desdémone ; le roi Lear, Roméo, Juliette, Puck, Caliban, FalstaiT, les apparitions, le fantastique, le réel l'attendent comme une divinité qui doit ajouter l'idéal à la surabondance de vie qu'ils ont déjà. Goneril et Regane sont aussi favorables à la musique que Cordélie et Jeanne d'Arc, elle s'applique à : Ta parole est un poignard ! aussi bien qu'à Au rat! au rat! et au cri d'Hamlet frappant Claudius : Suis ma mère ! Le musicien penseur qui mettra Shakespeare en musique n'est peut-être pas encore en ce monde; il y viendra, n'en doutez pas.
Mozart avec plus de passion, plus de grandeur, plus de profondeur, plus de fantaisie (mot allemand intraduisible) ; Mozart avec des formes plus variées , plus souples , plus imprévues ; Mozart moins court , moins étriqué, moins soumis à l'instinct, moins étranger à la réllexion, Mozart eût pu être ce musicien prodige ; le rival de Shakespeare. Mais Mozart n'est pas sauvage, abrupte ; il ne fréquente que rarement les sommets ; l'inconnu formidable ne le harcelle point ; le [)lus qu'hunu\in lui échappe évidemment. Zerline lui sulUt ; Armide Teùt gôné ; dans les grands bois sombres ou lumineux, ce n'est pas le hêtre qu'il dessine, c'est le muguet, il préfère la colline à la montagne, la grotte aux rocs inaccessibles, la source au torrent, le lleuve à
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l'océan, la barque au navire, les lilas du jardin lui conviennent mieux que la virginité solennelle des lianes inextricables ; l'horreur Témeut médiocrement, les précipices brumeux au-dessus desquels tourbillonnent les oiseaux de proie ne lui semblent point avoir d'équivalents dans le domaine musical ; il regarde si volontiers les champs semés de marguerites qu'il ne voit pas les cieux semés d'étoiles ; il écoute la fauvette et le rossignol, il n'entend pas les vautours ; il est le camarade du rouge-gorge, il ne fraye pas avec l'aigle ; Mozart, céleste quelquefois, n'est jamais divin dans l'acception sublime du mot; Mozart, un peu volage, quoique marié, Mozart que des amours multiples inspiraient, ainsi que me l'avouait sa veuve qui le laissait libre par amour de l'art, Mozart, légèrement libertin parait-il, trouvait Z)o/i Juan à sa taille, mais il n'eût rien tiré à'Hamlet, à'' Othello^ de Macbeth ou du roi Lear -^ ces types l'eussent écrasé ; près d'eux il ne fût pas resté grand. Tout est relatif. Mozart était un compositeur hors ligne, mais ce n'était pas un homme supérieur ; là est la nuance.
Cependant l'opéra de Don Juan se rapproche par plusieurs points des œuvres de Shakespeare ; il a le mouvement, le rire, le sourire, les larmes, la volupté, l'insouciance, la colère, la terreur, le délire, le courage, la désolation, la témérité, la légèreté; il montre la faute et le châtiment ; il offre un assemblage de types admirables : c'est Leporello, curieux, poltron et gourmand; c'est le Commandeur devenu marbre et venant, statue inflexible, punir le coupable ; c'est Dona Anna pleurant sur le corps de son père et courant à la poursuite du meurtrier , son ravisseur ; c'est Zerline , naïve et coquette ; c'est le jaloux Mazetto, c'est dona Elvira, c'est Don Ottavio, c'est Don Juan enfin, fier, voluptueux, éhonté, beau, toujours amoureux, toujours à la recherche de son rêve : la femme qu'il pourra aimer.
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De tous ces types si profondément humains et si grandioses, Mozart fait des caractères. Sauf en matière religieuse, son idéal, c'est la terre avec ses vertus mélangées de faiblesses; peintre fidèle, il ne grandissait pas ses personnages ; il ne demandait rien à Tinconnu ; il n'avait pas l'intuition de l'infini dans Tart ; aussi la suprême poésie manque-t-elle à son œuvre ; aussi le surhumain ne se rencontre-t-il jamais sous sa plume élégante.
Mozart, emprisonné dans le réel, dans le terrestre, ignorait ces élans vigoureux et sublimes si fréquents chez Beethoven ; Mozart a des confins ; Beethoven n'en a pas ; l'insondable esl dans Beethoven, il n'est point dans Mozart ; Mozart ressemble à un fleuve dont les eaux abondantes, calmes et pures, laissent voir le lit ; Beethoven, c'est la pleine mer, c'est le plein ciel; Mozart observe, Beethoven observe et devine ; Mozart sait, Bcelhoven sait et pressent. Don Juan est un ouvrage parfait, conçu dans de petites proportions. Ceci admis, on ne saurait trop admirer le chef-d'œuvre de Mozart. Ce maître charmant a le savoir, l'ingénuité, la souplesse, la couleur, l'imagination, le tact, la finesse, l'observation, l'individualité. Tous les styles lui sont familiers. 11 manie avec une égale facilité l'orchestre et les voix, la musique de chambre, la symphonie, l'opéra, la musique religieuse. Correct, bien paré, bien poudré, aimable, galant, gentil au possible lorsqu'il chausse l'escarpin, lorsqu'il met des bas de soie, la fraîche cuU)tte et l'habit à boutons de métal; chéri des femmes, leur pressant la taille sans chifl'onner ses manchettes. sal)lant avec elles le Champagne sans en répandre une seule goutte sur son jabot de dentelle, Mozart n'admettait rien qui inquiétât l'oreille ; aucune broussaille n'entrave sa marche vive, fringante, pensive ou délurée. Ce n'est pas lui qui longerait le bord des précipices, qui rêverait d'excursions aux pics inaccessibles! Non î il se con-
tente de suivre le fil de l'eau et de vous conduire avec lui dans les prés et dans les bois.
Mozart fut admirablement servi par le libretto de Don Juan^ qui offre une grande variété de situations et de caractères et qui ne contient rien d'excessif, (^e poème, tout shakespearien par la forme et par le fond, par l'agencement des scènes, par les développements du sujet, par le heurt continuel d'éléments hétérogènes, par le va et vient du comique, du pathétique, du grotesque, du fantastique, par la rencontre incessante des passions les plus opposées, ce poème, dis-je, était et demeure un représentant de l'art moderne tel que l'a conçu Shakespeare, art qui diffère entièrement de celui dont Gluck s'inspira. Mozart, sans le savoir peut-être, coule sa partition dans un moule shakespearien et devient ainsi le magniflque point de départ, en musique, de l'idée nouvelle. Gluck, si supérieur à Mozart sous plusieurs rapports, se voit tout à coup refoulé dans le passé par ce seul fait qu'un librettiste obscur a fourni à Mozart un canevas où se reflète l'ombre de Shakespeare. Gluck ressuscite le génie antique ; Mozart représente l'esprit moderne ; Gluck, lumineux, brille comme un phare sur le vieux monde ; Mozart, uni à Shakespeare par un littérateur quelconque, est une aurore qui se lève et dont les rayonnements éclaireront la terre et le ciel.
Mozart mort, on revient aux anciens errements, on sépare à nouveau les genres. Le drame s'efface devant la tragédie et la comédie lyriques qui reprennent fièrement le haut du pavé. Les saines traditions prévalent ; les doctrines surannées, triomphantes, sortent de la remise où on les avait un moment reléguées. Les tragiques recommencent à verser des pleurs dans leur vieille urne, les comiques cherchent à retrouver le rire éternel sous leur masque usé. Spontini, Kreutzer, Méhul, Gherubini, Lesueur, Sacchini retournent à l'antiquité
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païenne ou biblique. Rossini accepte un Othello impitoyablement classique, puis un Moïse peu divertissant. Il rit jusqu'aux larmes dans le Barbier, il pleure tant qu'il peut dans Guillaume Tell. Les auteurs de bonne compagnie roucoulent à TOpéra-Comique. Là. pas de poésie, pas d'élan, pas de passion, pas d'aspirations, pas de grandeur, pas de vérité : Tesprit y patauge dans le faux concurremment avec la mode. Grétry qui n'était pas musicien, Boieldieu qui n'était pas poète, le spirituel Auber, Hérold qui avait de l'avenir, Adam qui nVn avait pas, Halévy qui aimait trop la trompette pour aimer beaucoup le hautbois, illustrèrent ce bâtard : rOpéra-Comique. Vains efforts ! l'Opéra-Gomique tombe, il est tombé. Il faut que le drame l'aide et lui tienne rétrier pour qu'il remonte en selle. S'y tiendra-t-il ? Nous verrons bien.
Pendant que Fesprit mène joyeuse vie en France, le génie meurt de faim en Angleterre et en Allemagne. Weber, créateur de l'opéra fantastique, termine ses jours dans le besoin. Euryante est surnommée u l'ennuyante ». Obéron ne réussit pas. Weber, comme compositeur de musique de piano, obtenait-il plus de succès de son vivant ? Non. Genève dormait à l'audition du Concertstuck. Les opéras de Franz Schubert, mal accueillis à Vienne, ne furent pas tous représentés. Un seul de ces ouvrages fut gravé récemment : parvint-il au théâtre? Le reçut-on mieux? Je l'ignore. S'il eût été applaudi, je le saurais.
Comment des compositeurs de la valeur de Weber, de Schubert, ne peuvent-ils pas, lorsqu'ils sont assez heureux pour mettre les pieds sur les planches, sy maintenir? Comment la Vestale, Olympie, Fernand Cortez, Joseph^ Anacrcon, Œdipe à Colonne, Guillaume Tell, Fidèlio, ne demeurent-ils pas au répertoire? Comment Spontini, Méhul. Cherubini, Sacchini, Gliick, Rossini, Beethoven sont-ils obligés de céder le pas au
premier venu? Accusera-t-on aujourcrhui ces maîtres de n'avoir ni talent, ni intelligence? Non, certes. Leur insuccès doit-il être attribue aux critiques de la presse, des artistes, du public? Non, car nul ne songe à rabaisser leur mérite. Quel intérêt aurait-on à maltraiter les morts ? Faut-il s'en prendre à l'exécution, aux chanteurs, aux choristes, à l'orchestre, à la mise en scène, aux costumes, aux décors? S'avisera-t-on d'avancer que ce qui était beau pour nos aïeux ne l'est plus pour nous, que le goût change ? Mais si le goût change, le beau ne change pas. Le splendide est toujours le splendide, indépendamment de l'opinion qu'on peut en avoir. Je pense donc qu'il faut chercher ailleurs que dans l'insufïisance musicale la cause de la défaveur dont maints opéras ont à souffrir.
Cette cause, je crois la découvrir dans les livrets grelottants imposés par les directeurs aux compositeurs et que ceux-ci acceptent avec un déplorable empressement. Se figure-t-on quelque chose de plus insipide que Moïse ? Imagine-t-on un canevas plus défavorable que Guillaume Tell ? Supporte-t-on le scénario (T Œdipe à Colonne ? Assistera-t-on sans bâillements à la représentation de Fidélio ? Alceste, Arniide, Orphée^ Iphigénie en Tauride sont-ils acceptables? Un seul de ces ouvrages ferait-il recette ? obtiendrait-il une série de cinquante représentations ? Aurait-il seulement un succès d'estime ? Le public a déjà répondu plus d'une fois à ces interrogations et sa réponse, récemment encore, fut que la tragédie lyrique l'ennuie, que les Grecs et les Romains, avec la physionomie d'emprunt que leur a donnée le dix-septième siècle en France, l'agacent, le crispent affreusement.
Les trois actes de doléances dont se compose Alceste l'assomment ; les lamentations d' Orphée et le rôle ridicule de V Amour lui déplaisent souverainement; le style outrageant appliqué à ces beaux sujets, mal développés
et dont on change souvent le dénouement, témoins : Orphée^ Alceste, lui semble boufTon ; les fadears rimées dont ils sont bourrés le portent à l'hilarité. Toutes ces anciennes histoires remaniées par la plèbe littéraire, il les connaît, il les sait par cœur, et, ce qu'il y a de pis, il en a perdu le sens. Pour lui, l'Olympe est un ciel de carton, les foudres de Jupiter ont fait leur temps, les arrêts du Destin n'ont plus cours, le dogme de la fatalité est absurde. Après Jésus-Christ prêchant le sacrifice par l'exemple, après Luther proclamant la liberté d'examen, après Voltaire interpellant la Foi et tâchant de la rendre tributaire de la raison, après 1789 s'insurgeant contre les privilèges, contre la noblesse, contre la royauté, et prenant pour devise : Liberté, Egalité, F/Maternité, retournera-il au paganisme ? retournera-t-il à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, à Aristophane? demandera-t-il des émotions à Prométhée, à Iphigénie, à Œdipe? Après Shakespeare, admettra-t-il encore la tragédie et la comédie, la séparation du rire et des larmes ?
Entre 1787, année où fut représenté Don Juan, à Prague, et le 29 février i8'36, date du jour où les Huguenots firent leur apparition à TAcadémie royale de musique, je ne compte guère que deux opéras, le Fretschïitz, dont Berlin eut la primeur le 18 juin 1821, et Robert le Diable donné à Paris le 21 novembre i83i, qui s'aventurent aux abords du drame et qui, dans le genre romantique, fantastique, sérieux et grandiose, tournent entièrement le dos à la tragédie, à la comédie. En dépit de leurs défauts, — et ces défauts sont nombreux, — le Freischi'itz et Robert le Diable jouent, entre Don Juan et les /luguenots, le rôle de trait d'union. Mozart et Meyerbeer se résument l'un dans Don Juan, l'autre dans les Iluifuenots.
Chose étrange î la naissance de Meyerbeer suit de près la mort de Mozart, arrivée le .") décembre 1791Î La
Providence plaçait-elle à dessein le berceau du juif à côté de la tombe du chrétien, et le fils d'Israël devait-il ramasser le flambeau échappé aux mains défaillantes du catholique? On serait tenté de le croire ; Mozart et Meyerbeer, si dillérents, si opposés même par la nature de leur génie et de leur talent, se rencontrent sur un terrain commun : le drame. A quarante-neuf ans d'intervalle Meyerbeer succède à Mozart, les flagiienots continuent Don Juan , Giacomo prolonge, en l'élargissant, la voie ouverte par Wolfgang. Et cette voie est la bonne.
Le drame lyrique, d'ailleurs, c'est ma conviction, prendra prochainement, en France , des proportions inconnues. Une ère nouvelle s'ouvre, favorable à l'unité de composition, et on verra sous peu combien la France, dont l'instinct scénique n'est un mystère pour personne, tenait en réserve de ressources dramatiques et de trésors mélodiques, combien sa grande et souple intelligence, magnifiquement développée dans tous les sens, était apte à aborder les plus hautes conceptions artistiques.
Aujourd'hui, ces trois sœurs toujours en guerre, les écoles italienne, allemande et française, l'accueillent à l'envi et le traitent en prince. L'esprit, la mélodie, la déclamation, séparés, ne captivent plus suffisamment les masses cherchant la vie réelle jusque dans les plaisirs de l'intelligence et voulant être égayées et charmées, amusées et intéressées, touchées et terrifiées presqu'au même moment. Au choc des passions elles demandent que le théâtre joigne le mouvement des faits; outre la beauté poétique, la vérité des caractères, des types, l'afïirmation de l'idée, elles exigent la magnificence du spectacle, l'exactitude des costumes, la splendeur des décors, l'efTet de la mise en scène. Shakespeare allemanisé, italianisé, francisé, triomphe petit à petit des guerres occultes ou déclarées ; son
système^ outrag-eusement critiqué, prévaut ; c'est tout naturel, il a la vérité pour lui. La musique n'est pas la dernière à profiter des avantages que présente la forme où vont se rencontrer pèle mêle les vertus, les vices, les défauts, les travers, les ridicules, les tendances diverses de la grande famille humaine. Mozart écrit Don Juan; Meyerbeer compose les Huguenots^ et l'artiste d'instinct et l'artiste de volonté deviennent les disciples de Shakespeare.
En matière lyrique, la France ne vise plus uniquement à l'esprit ; l'Italie rêve quelque chose à côté de la mélodie ; l'Allemagne, enfermée dans la déclamation comme dans une tour, songe à en sortir. Elle enfanta Beethoven, génie de la trempe de Shakespeare, mais qui, absorbé par la symphonie, n'a pas, à l'opéra, comme à l'orchestre, ses coudées franches. Weber, chevaleresque, amoureux, fantastique, gracieux, énergique, est allemand par ses prédilections pour les légendes, germain et oriental par ses créations musicales. Prétendant rester allemand toutefois, il gourmande Meyerbeer dans les lettres qu'il lui écrit ; il l'accuse de devenir trop italien et de gâter son talent en suivant les traces de Rossini. Weber, très exclusif, ne comprend pas quel but Meyerbeer poursuit ; il vit dans une sphère relalivement un peu bornée ; il ne s'aperçoit point que Meyerbeer laisse pousser ses ailes et que ces ailes acquerront un jour assez d'envergure pour toucher fraternellement le front de Shakespeare et celui Je Mozart. Au fond, Meyerbeer n'est ni allemand, ni italien, ni l'ranvais ; il est tout cela et cpielque chose de plus encore : Meyerbeer. C'est un philosophe, un érudit ; il a étudié riiomme dans l'histoire et il le sait. Comme Augustin Thierry, il a iVécpienté les siècles écoulés; comme Michelet, il évoque le passé et le fait revivre ; comme Hugo, il connaît à fond le Moyen-Age: comme les orientaux, il ralfole du merveilleux ; il n'est
pas éloigne de croire aux contes dont il devient Técho lyrique ; toutes les passions lui sont familières ; les religions jalouses semblent avoir mis sur son cerveau leurs différentes et formidables empreintes. Meyerbeer, de par sa vaste intelligence, initie sa Muse au catholicisme et au protestantisme, ces frères ennemis. On n'exagéra rien lorsqu'on prétendit que Meyerbeer avait composé pour Robert le Diable de la musique catholique et, pour les Huguenots, de la musique protestante. Ecoutez au cinquième acte de Robert^ le chœur des moines ; écoutez au premier acte des Huguenots le fameux Piff-Pa^ de Marcel, et dites-moi si le fanatisme religieux, catholique ou protestant, a jamais rencontré une interprétation plus juste ?
Bertram, Alice, Robert, types immortels, représentent ridée fondamentale du catholicisme ; Marcel, Valentine, Raoul, autres types gigantesques, résument l'esprit de la Réforme. Bertram, c'est Satan ; Alice c'est l'ange iç^ardien ; Robert, c'est l'homme toujours flottant entre le bien et le mal; Marcel, c'est le pasteur soldat, coP-ibattant à coups de Bible et d'épée ; ^ alentine, c'est le divorce justifié par l'amour; Raoul, c'est l'image vivante de l'esprit nouveau ne reculant ni devant les devoirs ni devant les supplices imposés par la conscience. Derrière Bertram, Alice et Robert, j'aperçois vaguement le Pape adossé à l'Église ; derrière Marcel, Valentine et Raoul, je vois Luther appuyé au Temple ; la prière plane dans Robert^ le choral éclate dans les Huguenots. La préoccupation constante de Meyerbeer était de terminer à son avantage la querelle des écoles allemande, française et italienne en les obligeant à se réunir dans la même partition. Cette tentative demeura sans résultat. Si les ménages à trois réussissent parfois, ce n'est pas dans l'art qui n'entend rien aux concessions.
Si Meyerbeer, au lieu de s'adresser à leurs personnes, eût interrogé leurs âmes, peut-être serait-il parvenu
à les unir plus intimement. Quoi qu'il en soit, Topération sera éternellement difficile, parce que les âmes sont individuelles et qu'il n'existe pas de creuset où elles s'amalgament. En définitive, — et j'en ai fait l'observation ailleurs, — ce n'est pas l'âme de telle ou telle nation qu'il faut incarner , c'est celle de l'humanité. Entre l'Allemagne, la Franco et l'Italie, l'entente est possible, la fusion ne l'est pas. La gaîté et la volupté effarouchent la profondeur ; la facilité et la mollesse se moquent du travail lequel veut toucher le fond des choses ; l'observation superficielle méprise la persévérance ; le savoir importune Tinstinct ; le rivage trouve l'océan trop remuant; la plaine se plaint de la hauteur des monts. C'est la lutte interminable de Moins contre Plus, mais c'est aussi, c'est surtout la dispute féconde des génies. J'aime ces combats sublimes des civilisations travaillant à la suprématie des peuples les uns sur les autres, à la gloire et au bonheur de tous. Quel est celui de ces Titans qui escaladera le ciel, qui dérobera le feu sacré ? Il importe peu ; et pourvu que Prométhée ne succombe pas, il n'y a aucun inconvénient à ce que chacun des lutteurs ait son heure de triomphe dans l'ascension générale, les peuples: comme les époux, se complètent l'un par l'autre.
Lorsque, des sommets dont je me plais à gravir la cime pour contempler l'art dans son étendue, je baisse les yeux sur les villes et les capitales, j'y remarque deux cours d'eau fort distincts : un fleuve, un ruisseau ; le premier descend à la mer, le second se perd dans un cloaque ; le premier est l'image de l'art aspirant à se mesurer avec l'infini, le second est l'ignoble parodie du beau , l'immonde caricature qui flatte les instincts dévergondés de la populace intellectuelle des rues et des salons. De rares compositeurs s'aventurent sur le fleuve aux vastes ondes , gagnent l'Océan et s'y hasardent ; d'autres suivent le ruisseau, y piétinent, s'y crottent et
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vont tomber dans le ^rand collecteur où ils disparaissent. Or, si quelques promeneurs fréquentent les rives du fleuve, la majorité — triste constatation ! — court le long du ruisseau, reçoit des éclaboussures, se tient les côtes et élargit sur sa bouche aux lèvres épaisses le rire hébété du mardi-gras. Nul ne revient très propre de cette excursion carnavalesque, mais on a partagé un instant les plaisirs grossiers de la multitude, et on est ravi , en revenant chez soi, d'apprendre à sa mère et à ses sœurs comment on se divertit dans ce que. par une flatterie insigne , Alexandre Dumas appela le demimonde.
Quel spectacle navrant ! ces auteurs dégradés, ces musicailleurs émérites, ces indignes parodistes qu'on devrait couvrir de huées et de sifllets, ces ivrognes de la pensée qui font du bruit dans la civilisation comme les gamins casseurs de vitres dans la cité, ces hontes vivantes dont le métier est de tout pervertir et de sécher en nous la sève généreuse dont le Créateur remplit le cœur des créatures, ces malheureux qui ramassent Tor jusque dans la vase et acquièrent la fortune par des infamies dont le bon sens, la pudeur et l'honnêteté auraient dû depuis longtemps faire justice, ces gens qui se croient drôles parce qu'ils abrutissent le siècle, ces misérables qui glissent la dépravation dans Toreille, puis dans la pensée, puis dans les sens de la jeunesse, ces passants déplorables, gorgés de succès scandaleux et' d'écus, ces tristes hères enfm prennent un à un les types de l'antiquité, les obligent à descendre de leur piédestal et les roulent dans leur fange, avec une satisfaction hideuse. La dépravation s'échappe de ces hommes comme le jet de Champagne d'une bouteille à peine débouchée. Tant pis pour vous, si vous vous trouvez dans le voisinage. Allez changer de toilette et ne vous plaignez pas. N'ayez même pas Tair mécontent : on vous appellerait misanthrope ; on vous raillerait implacable-
ment ; vous feriez tache au milieu de votre entourage momentané ; et si vous aviez le moindre haussement d'épaules devant ces élucubrations que Tesprit fuit comme la peste, on vous traiterait de jaloux, d'envieux, et vous vous attireriez un mauvais parti. Oui! on vous appellerait un Don Quichotte si vous prétendiez préserver de la souillure contemporaine Hélène , Calypso, Marguerite, Orphée, Faust, Méphistopliélès, Galathée , créations adorables qu'on salit à plaisir comme si on ne voulait laisser subsister rien de poétique et de grand dans le souvenir des hommes. Bizarre contradiction ! Qu'un drôle se permette dehors un geste indécent, on le jette au violon ; qu'un auteur quelconque étale sur les planches le dévergondage le moins vêtu, on l'applaudit, on le paye bien, et le feuilleton lui crie : Bravo !
Ce régime va-t-il durer? Ne se présentera-t-il pas quelque àme honnête pour arrêter la démoralisation qui, du théâtre, se précipite sur nous en cascade, nous inonde, nous submerge? Après des événements qui rendent si nécessaires la force morale, la dignité, la grandeur d'âme, l'élévation de la pensée hésitante ou flétrie, nous replongera-t-on dans cette littérature basse, erotique, malsaine, qui a pour chantres d'elTrontés saltimbanques? Non, non! C'est impossible. Il faut que l'indignation se montre et qu'elle flagelle tant d'odieux excès; il faut que la presse soit inflexible envers ceux qui ne craignent pas d'essayer sur le public dont s'encombrent chaque soir nos salles de spectacles, des poisons qui ne pardonnent pas. Allons î critiquesvigilants et loyaux, taillez vos plumes et piquez ces braves sires jusqu'à ce qu'ils crèvent ou changent de route. Allons ! mères de famille, donnez à vos fils le goût et le respect des nobles œuvres , iniiltrez-leur la vénération des grandes choses, des grands hommes, des grands principes, des grands sacrifices ; occupez-vous moins de
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leur bien-être et plus de leurs mœurs. Allons! artistes vaillants, à Tœuvre ! remorquez toute cette foule qui se noie ! A l'œuvre, vous dis-je ; menez cette tourbe sur la montagne ; fondez la calotte de plomb qui pèse sur ces têtes, brisez les entraves qui garrottent ces intelligences, dessillez ces yeux, accoutumez-les à la lumière céleste. L'humanité sombre ! A la rescousse, vous tous qui avez la flamme au front ! à la rescousse ! marchez devant, et le monde abêti et hagard vous suivra, maîtres !
Assez d'abrutissement ! assez de honte î Obligeznous à retourner à la beauté chaste et délaissée î Sorteznous de cet enfer! Tirez-nous de l'abject, retrempeznous dans le sublime ! Faites-nous pressentir la splendeur sacrée des cieux! Le théâtre ne doit pas détruire, il doit fonder ; il ne doit pas énerver le public, il doit lui infuser de nouvelles forces; il ne doit pas s'ensevelir dans la matière, il doit s'épanouir dans le rayonnement. Chers artistes, frères que j'aime, chercher le vrai, le trouver, le traduire , est pour vous une question de conscience, pour vos productions une question d'avenir, pour la civilisation une question de niveau ; créez donc assez de beaux ouvrages pour qu'il n'y ait plus de place pour les turpitudes qui nous affligent et que votre souffle puissant balayera enfin quand vous le voudrez fermement.
Et vous que je vénère, chantres de l'antiquité, représentants illustres de l'école française, LuUi, Rameau, Gluck, Méhul, et toi, suave Pergolèse, et toi, toi qui mis un abîme entre le théâtre ancien et le théâtre moderne, ô naïf Mozart ! et toi, Beethoven, prêtre de la nature, prêtre de la fraternité, prêtre de l'infini ; et toi, l'Albert Durer, l'Hoffmann de notre art, ô Weber ! et toi, le Racine, le Bernardin de Saint-Pierre de la musique, ô Mend«lssohn ! pourquoi vos ouvrages dramatiques tant prônés, tant admirés, ne forment-ils pas un
répertoire que la critique, le public et les artistes iraient étudier ? Pourquoi Paris ne possède-t-il pas une salle qu'on pourrait nommer la salle des génies, sorte de Panthéon où les âmes des morts illustres apparaîtraient à tour de rôle et se manifesteraient dans leurs meilleures créations ? Pourquoi cet immense flamboiement enfermé dans les bibliothèques ne s'étendrait-il pas incessamment sur les générations successives, préparant ainsi l'immortalité de l'avenir par l'immortalité du passé ? Pourquoi? Hélas î parce qu'on dépense, sans y regarder, des milliards pour détruire les peuples les uns par les autres, et qu'on regarde à quelques millions dès qu'il s'agit d'instruire les nations et de les mettre à même de s'inoculer, avec l'instruction, avec l'admiration et la pratique du beau, la vraie et saine liberté.
« Si j'étais gouvernement, s'écriait un enfant, je mangerais des confltures. »
Pauvre petit ! si j'étais gouvernement, moi, je voudrais faire des hommes, et je ne reculerais devant aucun sacrifice pour propager la Science, les Beaux-Arts et les Lettres, ces degrés par où montent les esprits pour se glisser jusqu'à Dieu, c'est-à-dire jusqu'à la lumière sans ombre î