‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 14 sur 57 · ODE A MEYERBEER · texte numérisé non relu

ODE A MEYERBEER

Une immense clameur s'élève de la terre Chaque fois que la mort, sous son baiser austère,

Flétrit un des élus de Dieu ; Chaque fois que sa main fauche et jette à la tombe Quelque front lumineux qui se penche et succombe

Sous son embrassement de feu.

Oh! quand la mort enchaîne avec un cri farouche, Après l'avoir broyée au contact de sa bouche.

Quelque créature de choix ; Quand la faucheuse éteint de son souffle terrible, Avec un rire abject, avec un geste horrible.

Une admirable et noble voix ;

Aux plis de son manteau, vaste linceul du monde, Quand le spectre vainqueur, la marâtre inféconde

Avide d'ombre, de néant.

Emporte en ricanant une illustre dépouille Et cache dans son antre, où l'argile les souille.

Les restes sacrés d'un géant ;

Quand elle prend le corps d'un homme de génie Et que sa grande faux a rompu l'harmonie

De la matière et de l'esprit ; Quand le monstre repu de chair, de sang, de fange, Sur le sillon charnel où fut le grain d'un ange

Fixe son orbite et sourit ;

Alors la vieille Europe et la jeune Amérique, L'Asie au sol riant et la brûlante Afrique

Tressaillent, poussent des sanglots ; Et, semblable à la mer en un jour de tempête, Lorsque vers la nuée elle dresse sa tête

Et lance jusqu'aux cieux ses flots,

L'univers, gémissant sous le coup qui l'accable, Frémit, et vers le ciel dont l'ordre est implacable

Lève un regard découragé !

Il semble dire à Dieu : Ce décret est-il juste ? Pourquoi m'as-tu repris, toi l'Éternel, l'Auguste,

Ce lutteur de lauriers chargé ?

Il répandait partout la joie et la lumière : Le temple, le palais, la maison, la chaumière

Admiraient ce vivant flambeau ; Et voilà que soudain disparaît cette flamme ! Et voilà que le corps se sépare de l'àme

Et que s'entr'ouvre le tombeau !

Gomment donc, ô Dieu bon, toi qui, dans un brin d'herbe, Dans une goutte d'eau, dans l'épi d'une gerbe,

Sèmes des êtres par milliers, Gomment donc ne peux-tu prolonger l'existence De tous ces créateurs, rois de Tintelligence,

Qui du progrès sont les piliers?

Notre siècle s'émeut, il se trouble, il frissonne

En voyant les penseurs qu'un dur labeur moissonne,

Tout à coup sombrer dans la nuit ; Il soiillre autant qu'il a souflert à son aurore : Il pleura Beethoven, Weber — Qu'il pleure encore !

Lui (jue déjà l'ombre envahit.

Q'après avoir gémi sur reHroyable lutte

Des peuples décimés par la mitraille, en butte

Au doute aride, irrésolus, Ge siècle qui s'atlriste au cliquetis des armes, Pour un nouveau malheur retrouve encor des larmes :

Meyerbeer, Meyerbeer n'est plus!

Il n'est plus, c'en est fait ! — La fatale nouvelle Franchit les monts, les mers avec rapidité ; Elle court, elle vole, et l'électricité A tous les continents la porte d'un coup d'aile.

Le détracteur lui-même, abattu, consterné, Se trouble en maudissant son ancienne arrogance. L'envie à l'œil haineux et l'ingrate ignorance Ont senti des soupirs dans leur cœur étonné.

Il n'est plus et déjà la critique défalque

De ses vieux feuilletons bien des coups du stylet ;

L'injure qui jadis au grand jour s'étalait

Se cache, mais trop tard !... derrière un catafalque.

Sur le poison d'hier on épanche le miel ; On vante sans pudeur ce qu'on blâmait naguère ; Tel chante un hosanna qui s'armait pour la guerre; La haine n'avait pas répandu tout son fiel.

Allons ! honorez ces i*eliques, Envieux, ignorants, jaloux !

Allons ! plus de regards obliques Jetés sur ce maître ! Que tous.

Théoriciens, mélodistes.

Amateurs, savants pessimistes, Se courbent devant ce cercueil !

Et toi, qui fus toujours en guerre Avec le génie, ô vulgaire!

Respecte du moins notre deuil !

Fières républiques, empires, Suspendez un instant vos coups !

L'amour est roi des grandes lyres Nations, agenouillez-vous !

L'art vous éclaire, il vous relève, Il affirme le bien, il rêve

A redresser le vice obtus :

Il donne à chacun la noblesse.

Et sa main qui jamais ne blesse Etoile le cœur de vertus.

Art où le ciel même se mire,

Qui sondera ta profondeur ?

Dieu te voit avec un sourire

Car tu reflètes sa splendeur.

Ta voix nous charme, nous console;

Ta clarté comme une boussole

Nous dirige vers Tinfini ;

Pourquoi tes Christs, vaillants prophètes,

Quittent-ils, désertant tes fêtes,

Le monde par eux rajeuni !

Meyerbeer, dors en paix à l'ombre de ta gloire ! Pour toi chaque bataille était une victoire. Maître, que le succès suivait depuis trente ans! Dors en paix dans les bras de la mère-patrie Dont les fils, doux penseurs qu'aime la rêverie, Iront verser sur toi leurs larmes et leurs chants.

Dors ! l'Art, ce souverain, sur ta tombe se penche Et baise avec respect la sainte dalle blanche Qui recouvre à jamais tes restes honorés; Puis relevant un front que la tristesse voile, Il montre avec orgueil une nouvelle étoile Qui flotte doucement dans les cieux azurés.

Tes amis, tes parents, tes filles, ta compagne. Tout ce qui porte un cœur d'artiste en Allemagne, En France, en Italie et dans le monde entier T'adresse un souvenir du fond du sanctuaire Où la reconnaissance, étrange stiituaire. Sculpte un temple au génie, immortel ouvrier.

PHTLOSCPHIE ET MUSIQUE 195

Le temps n'existait pas pour ton âme sereine, Giacomo ; tu disais : « Je livre V Africaine A Paris qui l'attend depuis dix-huit hivers ; Mais je l'ai refondue, en sévère alchimiste, Dans le creuset profond où l'âme de l'artiste Cherche pour l'avenir un succès sans revers.

Dans cette œuvre, l'idée et s'épure et s'élève, Et la partition qu'en ce moment j'achève Dédaigne la roulade et le vain ornement. J'ai dit à cette enfant de mes vieilles années : « O ! tu surpasseras en vigueur tes aînées ! » J'ai doté ses grands traits d'un sourire charmant ;

J'ai mis la passion dans ses yeux, sur sa lèvre; Je l'ai conçue enfin dans un accès de fièvre, Mais j'ai laissé mûrir ses attraits, sa beauté; Et fuyant le clinquant dont le faux goût se pare, Elle ose rechercher le triomphe bien rare De plaire uniquement par la simplicité. »

A peine avait-il dit ces mots que, sur sa couche,

Il s'affaisse ; la mort le saisit, elle couche

Le combattant d'hier dans la nuit du tombeau.

— Nos espérances sont, hélas ! fragiles, vaines ;

Le temps, quand il lui plaît, boit le sang de nos veines.

Le présent sous nos pieds est un faible escabeau I

Maître, quand tu sentis peser l'instant suprême Sur ta tête occupée à résoudre un problème

Au bénéfice de notre art, Quand tu sentis tes doigts abandonner la lyre Où tu te supendais dans ton âpre délire

Ardent et sublime vieillard !

Oh ! quand soudain la mort, arrêtant ta pensée Et posant sur ta main sa main sombre et glacée, Dit ; « C'est assez vivre ; suis-moi !

Viens! j'accomplis ma tâche; allons, qu'on m'obéisse ! Il faut qu'on m'appartienne, il faut que l'on subisse Mon attouchement : C'est la loi ! »

Lorsque éclatant sur toi, cette voix effrayante, A l'heure où reparait l'aube terne ou riante,

T'annonça le fatal moment, Combien tu dus souffrir en voyant que ton œuvre, Glissant entre tes doigts ainsi qu'une couleuvre, Fuyais ton étreinte d'amant f

Tu reconnus alors la funeste ironie Des choses d'ici-bas ; Ta volonté trahie

Sentait pour la première fois, En face de sa force une force secrète, Un pouvoir indompté qui lui criait : c Arrête ! »

Et qui la ployait sous son poids.

Maintenant, Giacomo, ta veuve désolée S'agenouille, plaintive, au seuil du mausolée

Où tu dors près de tes enfants; Elle croit entrevoir dans l'ombre l'auréole Dont l'admiration, par un pieux symbole,

Entoure les fronts triomphants.

Berlin garde ton cœur d'où jaillissait la flamme ; La terre a ta dépouille et le ciel a ton àme.

Mais ta pensée est avec nous !

Robert, les Huguenots, rayonnent sur le monde Comme un double flambeau dont la clarté féconde

Met les nations à genoux !

La France à ta grandeur ne fut pas étrangère : Tu compris son esprit, et sa grâce légère

Et les battements de son cœur, Et, quand ta voix chantait, la grande capitale, Active, intelligente, auguste, sans rivale,

Maître, te proclamait vainqueur !

Nous ne t'oublierons pas, ô ! toi que l'Italie Laissa boire à sa coupe cncor toute remplie D'un vin généreux et vermeil ;

Nous ne t'oublierons pas, fils de la Germanie Qui voulus colorer ton talent, ton génie. D'un rayon du divin soleil ;

Nous ne t'oublierons pas ! car lutteur pacifique Tu secouas sur nous ta robe magnifique

D'où tombèrent des fleurs, des fruits, Et tu nous confias le nid où ta pensée, Mieux comprise aujourd'hui par la foule empressée.

N'éveille que de charmants bruits !

Paris-Passy, 1864.

Page 1