‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 15 sur 57 · HISTOIRE DE LA PREMIERE REPRESENTATION DE ROBERT-LE-DI AELE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PREMIERE REPRESENTATION DE ROBERT-LE-DI AELE

Sous ce masque : l'histoire officielle, se cache cette figure : l'histoire vraie. Aimable et souriant, le masque, toujours le même, charme les gens superficiels , les niais, les badauds; la figure, sombre, farouche, souvent désolée et couverte de larmes, n'est guère connue que d'un petit nombre d'initiés. Le masque représente les grands artistes comme des êtres privilégiés que le succès et la gloire accompagnent nécessairement, qui jouissent de la vie, qu'une auréole couronne, que les bravos et les applaudissements suivent partout, que les peuples acclament et que le monde considère comme autant de demi-dieux; la figure les montre tristes, inquiets, souffrants, tourmentés par les envieux, écrasés de travail, honnis par la foule qui les supporte à peine, ridiculisés parleurs contemporains, bafoués par la critique, siffles, injuriés par la cabale, incompris, connaissant le public qu'ils méprisent, et cependant doutant d'euxmêmes tant que ce public ne les a pas reconnus pour ce qu'ils sont.

Le masque et la figure, on le voit, ne disent pas absolument la même chose. Le masque prononce avec éclat ces noms: Homère, Dante, Cervantes, Shakespeare, Beethoven, Schubert, Chopin, Berlioz ; la figure dit : Homère mendiait, Dante fuyait dans Texil la per-

sécution et la mort ; Cervantes subissait la prison, endurait la faim; Shakespeare se voyait préférer des littérateurs infimes; Beethoven recueillait des souscriptions pour décider quelque éditeur à publier ses dernières partitions; Schubert vendait le roi des Aulnes à Diabéli pour cinq francs et mourait dans une détresse profonde; on se cotisait pour enterrer Chopin; Berlioz succombait au désespoir de se voir méconnu en France.

Et le masque continue à rire, et la figure continue à pleurer. Ce sont des triomphateurs, s'écrie l'un ; ce sont des martyrs, murmure Tautre.

Disposant d'une fortune considérable, Meyerbeer n'eut pas à subir le sort ordinaire des hommes supérieurs. Heureusement doué, secondé par un talent sérieux, il n'aperçut jamais d'obstacles invincibles entre son désir et le but qu'il visait. La clef d'or ouvrait toutes les portes ; son savoir faire l'aidait à réaliser ses rêves les plus ambitieux. La presse n'avait rien à lui refuser ; la fière dame s'humanisait pour lui. Etait-ce vraiment pour lui? Les yeux du maestro, petits, mais très beaux, furent-ils en effet pour quelque chose dans les éloges dont elle le combla ? Hé ! hé !

Quoi qu'il en soit, Meyerbeer conquit, grâce à Rohert-le- Diable^ une réputation colossale, solidement établie, durable, universelle ; il s'empara d'une position inexpugnable qui allait être encore fortifiée par un chefd'œuvre sans précédents : les Huguenots. Aujourd'hui, comme jadis, Meyerbeer domine le théâtre contemporain.

A Paris seulement, Robert compte environ six cents représentations (i). On l'a joué dans toutes les villes importantes où il y a un orchestre et des chœurs. Que dis-jc ? on l'a joué dans de simples bourgades avec ou sans orchestre, avec ou sans chœurs — au piano!!! La renommée est implacable.

(l^ La Dame blanche en compte plus do mille.

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S'imagine-t-on cependant que Jl oh ert-le- Diable soit arrivé sans dilïicultés à sa première représentation qui eut lieu, comme on sait, à V Académie rojale de musique le 29 novembre i83i ? Si on le supposait, on se tromperait grandement et, puisque l'occasion s'en présente, je veux faire Thistorique de cette pièce (i).

Conçu primitivement en trois actes, Robert destiné d'abord àFOpéra-Comique, y fut présenté. Là, le poème attendit patiemment pendant deux ans le bon vouloir directorial. La popularité dont jouissait Scribe ne parvenait pas à vaincre les résistances qu'on opposait au musicien. Meyerbeer n'était pourtant pas le premier venu. Emule de Rossini, il avait obtenu des succès en Italie, et sa ^luse, beaucoup moins germanique qu'ultramontaine , passait à tort pour une Allemande renforcée. Ces deux années étant écoulées et le poème ayant été reçu, on se décida à mettre la musique à l'étude. L'heure de la répétition générale sonna. Meyerbeer, l'air triste et résigné, écouta l'ouvrage d'un bout à l'autre ; puis il quitta la scène, sortit, prit le bras de Scribe et lui dit : Je retire ma partition. — Vous retirez votre partition? — Oui. — Sérieusement? — Sérieusement. — Pourquoi donc ? — Parce que ces artistes-là ne peuvent pas chanter ma musique ; ils en sont Impossibles (2). — Mais le dédit ? (3) — Je le paierai. — Que comptez-A'ous faire alors? — Je vous le dirai demain.

Le lendemain, de grand matin, Meyerbeer sonnait à la porte du meilleur de ses collaborateurs (4). Il demanda à Scribe d'ajouter deux actes à Robert-le- Dlable, de transformer le dialogue en récitatif et de

(1) Les détails suivants, que je tiens de Scribe, m'ont été contirmés par Mme Damoreau et par Levasseur.

(2) Il voulait dire « incapables. »

(3) Il était, je crois, de dix mille francs.

(4) L'autre était Germain Delavigne.

présenter le lihretto ainsi modifié à l'Opéra dès que lui, Meyerbeer, aurait achevé sa musique. Scribe jeta les hauts cris; mais le compositeur était pressant, obstiné; il avait à sa disposition des moyens de persuasion puissants... Scribe céda. Meyerbeer employa deux ou trois ans à remanier et à terminer Robert qui, porté à l'Opéra et confiné dans les cartons de la direction, y fît une nouvelle station de deux ans. M. Véron ne voulait pas entendre parler de cet ouvrage. Meyerbeer ouvrit son portefeuille, en sortit soixante mille francs et les présenta à M. Véron qui s'adoucit d'autant plus volontiers qu'une somme égale lui était déjà accordée par le ministère, soi disant pour réparer la salle. Cent-vingt mille francs, c'était plus qu'il ne fallait, en i83i, pour monter magnifiquement un opéra. M. Véron qui, sous certains rapports, ressemblait un peu, dit-on, au tailleur de M. Jourdain (i), se réserva, je pense, outre une poire pour la soif, de quoi se faire un habit. Mes bénédictions à l'industrialisme !

M. Véron conservait une arrière pensée, il espérait échapper aux obligations contractées envers les auteurs. En dépit de ces interminables hésitations, fort respectables sans doute, il fallut pourtant prendre un parti. Véron-Fontanarose, qui avait probablement des données plus précises sur la nature des pâtés que sur les merveilles de l'art, se décida en apparence du moins ; au fond, il demeura flottant, irrésolu. Bref, après bien des pourparlers et beaucoup de temps perdu , les études de Robert commencèrent, et la première répétition générale arriva. Chanteurs et exécutants partagaient les appréhensions du docteur. Ils raillaient Meyerbeer, et lorsque, dans la fameuse marche des

(1) M. Jourdain, renardaut l'habit du tailleur:

Ah !ah! monsieur ie taillour, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait, je la reconnais bien.— Le maître tailleur: C'est que réloffe me sembla si belle, que j'en ai voulu lever un babil pour moi.

(Molière, Bourgeois gentilhomme, acie II, scène VIll.)

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nonnes, les bassons exécutent seuls certaine phrase que je qualifierai de cadavéreuse tant elle sent le sépulcre, les artistes de l'orchestre éclatèrent de rire. Ils trouvaient la chose drôle. Plus tard, on la trouva terrible.

Les craintes de M. Véron redoublèrent, et notre Bourgeois de Paris, hésitant jusqu'au dernier moment, ne dissimulait pas ses inquiétudes à son entourage. Ils pâlissait à vue d'œil sous les roses dont il couronnait ^'ournellement son front. Evidemment Thyrsis allait maigrir.

Appelé à la dernière répétition, le célèbre Fétis fut consulté ; mais Fétis avait son siège fait ; il combla la musique d'éloges et termina son discours en affirmant que Robert ferait le tour du monde ; en quoi il ne se trompa point.

Le public ne mordit pas d'abord à cette splendide partition; il ne comprit pas d'emblée les nouveautés dont elle fourmille. Il y avait bien la Valse infernale, le beau décor du cloître, la danse des nonnes, le rameau enchanté, les démons, la cathédrale de Palerme ; mais tout cela n'attirait pas une foule assez compacte. Meyerbeer s'avisa d'un moyen excellent, maintes fois employé depuis et qui réussit souvent. 11 acheta pendant les trente premières représentations, toutes les places qui la veille n'étaient pas louées, et les distribua à des personnages influents. On apprit bientôt qu'il était diflicile de se procurer des loges, des stalles, au bureau de location ; alors les moutons de Panurge s'y précipitèrent, s'y ruèrent à l'envie et la vogue un instant hésitante s'établit définitivement.

Je me hâte d'ajouter que Robert-le-Diable méritait les sacrifices momentanés que s'imposait Meyerbeer. Toutefois, l'illustre maître, auquel on doit les Huguenots et Struensée , ouvrit une ère fatale pour le génie sans fortune. De plus, il a donné un exemple qui n'est que trop suivi. Maintenant le premier venu, s'il a de

l'argent, se faufile à la scène, au concert, partout. La plupa!t des directeurs, ne voyant que le gain immédiat, acceptent des productions quelconques à la condition que les auteurs, au lieu de recevoir le prix de leur travail, dédommageront d'avance les entrepreneurs des frais plus ou moins fictifs qu'ils font. Ainsi le commerce se subtitue à Fart, l'argent prend la place du mérite, et tandis que le billet de banque écarte les obstacles, renverse les barrières, le talent conspué attend à la porte et y reste. On accueille le charlatanisme armé d'une bourse, on chasse l'artiste indigent. Et on ne comprend pas que ce système ravale, outrage et blesse Fart qui, déjà dangereusement malade, se tourne et se retourne en soupirant sur son lit de douleur !

Gréé par MM. Nourrit, Levasseur, Lafont, Révial, Wartel et Couderc, par M°^^^ Damoreau, Dorus et Taglioni, Robert-le-Diable n'a presque pas quitté l'affiche depuis son apparition au théâtre.

Une belle voix, du talent, de l'intelligence, sufRsentils pour rendre dignement la pensée de Mcyerbeer ? Hélas! non. Robert, Bertram, Alice sont des types qui exigent impérieusement la réunion d'artistes exceptionnels. Eternellement jeunes et beaux, ils veulent le cœur qui déborde, l'esprit qui s'élève, la passion qui gronde, grandit, éclate. Ils ne sauraient se passer de cet élément: le sentiment dramatique ; ils demandent non seulement des chanteurs rares, mais encore d'excellents acteurs. Sur la scène comme à l'orchestre , chaque fragment mélodique a sa valeur, son expression propre ; chaque note traduit avec un singulier bonheur une pensée, un mot, un geste. Ce qui n'est qu'indiqué dans le libretto s'affirme magistralement dans la musique.

Cette œuvre immense, conception où pleure la terre, où hurle l'enfer, où le ciel rayonne, sera-t-elle jamais parfaitement représentée? j'en doute. Pourtant j'aime à croire que l'exécution de Robert ne demeurera pas

indéfiniment aussi défectueuse qu'elle l'est actuellement. O mon pauvre Robert! on t'a changé en nourrice ! Que sont devenus les mouvements d'autrefois? Tes adagios se hâtent, tes andantes se pressent, tes allégrettos tournent à Yallegro vivace et tes allégros en prestos.

Les airs de ballet conservent à peu près seuls leur allure accoutumée. Le reste se perd dans un tourbillon de sons où exécutants et auditeurs ne se retrouvent que par miracle.

Une dernière observation.

L'orchestration de Robert, un peu brutale et remplie d'effets heurtés mais voulus, oblige le chef d'orchestre et les exécutants à des précautions infinies. Ces précautions, il faudra les prendre le jour où l'on voudra restituer à cette partition, aujourd'hui presque méconnaissable, son ancienne et véritable physionomie.

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