‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 16 sur 57 · LE FAUST DE GOUNOD · texte numérisé non relu

LE FAUST DE GOUNOD

Il existe en France une classe nombreuse de gens qui louent ou critiquent le Faust de Gœthe, sans l'avoir jamais lu. Comment porter un jugement sur un ouvrage sans le connaître ? dira-t-on. — Sans le connaître ! Oh ! oh ! il est bien question de cela, vraiment ! j'ai dit : sans l'avoir jamais lu. — Vous plaisantez, sans doute? — Pas le moins du monde, Et tenez, demandez à votre voisin de droite, ou à celui de gauche, comment le tour se fait... — Mais ils n'oseraient peutêtre pas vous répondre franchement ; permettez-moi de le faire à leur place.

Le premier, en parcourant, im matin, son journal ; le second, en feuilletant, un soir, une revue, ont trouvé deux appréciations diamétralement opposées de l'œuvre immortelle du grand poète allemand, chacune d'elles formulée en vingt ou vingt-cinq lignes, au moins : celle-ci tout sucre , tout miel ; celle-là remplie de fiel, d'acrimonie... Voilà nos gens fixés. L'opinion de leur feuilletonniste ordinaire une fois casée en eux , ils la considèrent comme leur, la répandent avec opiniâtreté et la soutiendront jusqu'à la mort, endossant de bonne grâce le savoir, l'ignorance ou le préjugé d'autrui. Maintenant, mettez ces juges impartiaux en pré-

sence, le voisin de droite s'écriera : « Quel admirable livre que ce Faust !» — « Je le trouve détestable ! » répond invariablement le voisin de gauche. Vous prieriez vainement ces fiers antagonistes de motiver leur opinion, et pourtant, si vous alliez leur rendre visite, vous apercevriez le livre célèbre mis en évidence sur le plus l>eau rayon de leur bililiothèque... Mais gardezvous de le toucher, car si vous le tiriez de la noble poussière au sein de laquelle il repose, vous remarqueriez que les feuillets n'en sont pas coupés.

Les traducteurs amateurs sont encore assez amusants ; ils se figurent un jour qu'ils ont envie d'apprendre l'allemand, et ne voient rien de mieux, pour satisfaire cette envie, que de débuter par mie traduction complète de Faust. Leiu' professeur a beau leur représenter qu'ils ne sauraient en comprendre un mot, ils persévèrent dans leur idée et travaillent avec une ardeur qui se dément rarement avant la quatrième page du monologue. (Ces jeunes savants ne regardent pas les deux prologues : Sur le théâtre et Dans le ciel comme dignes de leur colère). A partir de ce moment, ils connaissent le Faust, c'est convenu. Ils s'élancent à la recherche de toutes les traductions qui paraissent, afin de voir de quelle manière on a traduit ces fameuses quatre premières pages sur lesquelles ils ont pâli trois mois durant, et chacune de ces traductions est commentée, critiquée de main de maître, et habillée conmie elle le mérite.

Ment ensuite le lecteur semi-sérieux. Celui-ci lit le chef-d'œuvre d'un bout à l'autre : il y met le temps, im an ou deux, par exemple, puis il reconnaît, avec son impartialité accoutumée, que certains passages lui ont fait plaisir. Malheureusement, l'ensemble manque d'intérêt.

En remontant l'échelle des êtres, je rencontre, un peu plus haut, la race terrible des imitatem*s, qui, sous

l'arrogant prétexte de refaire ce que le génie a créé de son souffle puissant, s'emparent insolemment dr la pensée du maître, conservant le titre qui Ta rendue célèbre, mais ajoutant, dérangeant, rognant, déplaçant les situations, dont ils détruisent rencliainement logique, et défigurant, en un mot, ce qu'ils auraient dû respecter. Vandales nouveaux, ils substituent les arbustes taillés en pain de sucre des jardins à la Le Nôtre aux arbres majestueux, libres dans leur essor, de la forêt vaste et profonde. « On fait ce qu'on peut », objectera la bienveillance. D'accord, faites ce que vous pourrez, mais ne souffletez pas le génie, et laissez dormir en paix les géants dans leur tombe.

Parmi les écrivains qui ont imité le Faust deGœthe, on en compte pourtant plusieurs dont le talent s'est montré, ailleurs que dans ces pâles imitations, sous un jour favorable. Presque tous même, dramaturges ingénieux ou littérateurs distingués, jouissent d'une célébrité assez méritée. Si je les attaque aujourd'hui, ce n'est donc que relativement aux altérations qu'ils ont fait subir, sans nécessité, sans excuse valable, au fond, à la forme, à la pensée, à l'ordonnance admirable du poème de Gœthe. Qui voudrait refaire V Iliade ou YOdj^ssée, malgré leurs défauts ! Qui oserait adapter une musique nouvelle au libretto du Don Juan de Mozart, du Frejschutz de Weber, de Guillaume Tell ou de Robert-le-Diable? Or, il me semble non moins insensé de vouloir aborder, après le Shakespeare allemand, le sujet qu'il traita avec une prodigieuse supériorité, si ce n'est pour en faire un opéra, une symphonie, une œuvre d'une autre nature enfin.

Je regrette de ne pouvoir donner un aperçu détaillé des Faust français , accompagné d'un échantillon du style, des ficelles dramatiques, des idées, des jugements bizarres des imitateurs de Gœthe. Ce serait fort divertissant. L'iui d'eux (on me pardonnera les citations

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suivantes) s'ingénie à transformer Tesprit du mal, Méphistophelès, ce personnage essentiellement dramatique, original, en un galérien ayant nom Cimbar, espèce de « Figaro ,du bagne », par la raison, dit judicieusement Tauteur. que l'existence d'un bon ou dun mauvais principe est une hypothèse^ et que nous ne sommes plus au temps ou l'on croxait au diable. Quelle excellente raison! je trouve aussi, en tête de l'avis d'où ces lignes sont tirées : Je me suis amusé à arranger Faust pour la scène française. Bravo! voilà de la modestie. Il faut être doué, on en conviendra, d'un mérite exceptionnel pour arranger, en s'amusant, pour la scène française, un drame qui a coûté des années de travail à Gœthe.

Un autre, homme d'esprit du reste, éprouve le besoin d'ajouter des scènes au Faust allemand, et il met en action le passage de l'Evangile où l'àme des démons passe du corps des possédés dans ceux d'un troupeau de pourceaux. Enfin, tous ces petits Faust (j'en connais douze ou quinze) me semblent des diminutifs du grand, qu'ils rendent souvent méconnaissable, et je ne comprendrais pas pourquoi on a brisé en mille pièces la superbe statue pour nous en faire admirer ensuite, en détail, le pied, la main ou le nez, si dame Vanité n'était pas là pour expliquer toute chose. Qu'est-ce là? Encore un Faust! Oui, celui-ci s'étala pendant quelque tem})s aux feux de la rampe à la façon d'une truie se roulant au soleil sur du fumier. Vous voyez cela d'ici. La bète folâtre au bord d'une mare en conq)agnie d'une troupe d'oies et de canards; elle promène son groin sur un tas d'ordures; elle s'y couche, elle s'y frotte, elle s'y vautre; ravie, elle s'étend parfois sur le dos et montre à tout venant son ventre énorme et débordant, sale, monstrueux, ditrorme... Elle se rapproche de l'eau cr()iq)ie et s'y plonge avec ravissenn^nt : c'est le bouquet! Quel beau spectacle...

pour ceux qui raiincnt! Les jeunes gens auxquels on a donné, je crois, le nom charmant de « petits crevés », allaient voir trottiner Tanimal sur son litde fange ; ils se plaisaient à lui rendre visite, ils se familiarisaient avec ses manières, ils étudiaient, ils apprenaient son langage et quand, par hasard, ils daignaient pénétrer dans un salon, ils y entraient avec un grognement, et par bonds tout à fait galants. Après cela qui nierait les bienfaits de l'éducation et qui oserait prétendre que le théâtre est sans influence sur les mœurs? Ce Faust de basse-cour fit du bruit ; cependant il ne vint à personne Tenvie de parodier cette parodie. Heureusement! Où nous eût-on menés? Je n'ose le dire, mais vous le devinez. Si vous ne le deviniez pas, souvenez-vous de Gambronne : sa bravoure vous donnera le mot de l'énigme.

A Paris comme ailleurs les farces grossières furent toujours de mode, je me rappelle avoir lu jadis surune affiche : La tentation^ parodie de la parodie de la Tentation^ co chonaille en un acte^ lardée de couplets. Ce titre était drôle, du moins. Quant à la pièce, je ne l'ai pas vue. Hélas ! ces choses-là arrivent à la suite du succès, elles naissent sous les pas du génie, elles sont une espèce d'exutoire pratiqué au profit de la bassesse humaine, et il semble que, dans les rares occasions où le beau se manifeste à l'humanité, celle-ci n'ait rien de plus pressé que de le dénaturer et de le tourner en ridicule. A l'exubérance de son admiration bien involontaire, il faut pour contrepoids la violence de ses dénigrements. Elle pleure, puis elle rit de ses larmes; la huée lui paraît être le corollaire naturel de Tapplaudissement ; elle voudrait faire des trous à l'azur. Impossible! Quel dommage! Si d'aventure elle s'élève jusqu'à la contemplation des splendeurs immaculées, vite elle redescend aux bas-fonds de la vie et sy cramponne pour rétablir Téquilibre. Elle dresse le tréteau contre

l'autel, elle préfère les taloches de la parade aux coups d'aile de l'esprit, la charji^e au portrait, le ruisseau de la rue au torrent de la montagne ; à peine s'est-elle baigné le front dans la lumière qu'elle le courbe dans les ténèbres. O Gœthe ! pouvais-tu t'imaginer quim jour ton Faust serait transformé en une ignoble parade? Après les imitateurs et les parodistes, voici les traducteurs dont l'unique souci est de reproduire exactement l'œuvre originale, et de la faire passer vivante dans leurs traductions. Mais ici se présentent plusieurs diflicultés à peu près ou totalement invincibles, surtout s'il s'agit de traduire de rallemand en français, voire du français en allemand. Un antagonisme réel sépare ces deux langues. p]ntre elles, aucun rapport. Elles ne se ressemblent ni par les traits, ni par la physionomie, ni par l'allure. Rien de plus opposé que leurs formes grammaticales respectives ; chacune d'elles a son es- ])rit, sa syntaxe, son genre de profondeur. Si les Allemands sont plus riches que nous en articles et par consécjuent en déclinaisons, nous sommes plus riches ([u'euxen terminaisons verbales, et il est incontestable que les inlinitifs de nos quatre conjugaisons jettent dans le discours une variété de sons qui manque absolument, en ce sens, à l'idiome germanique. Aimer, courir, avoir, prendre, olfrent à l'oreille des sonorités diiférentes qui la séduisent : lieben, laufen^ Iiaben, nehmen, la fatiguent au contraire par leur monotonie. Nos voisins construisent souvent un nu)t avec deux substantifs ([u'ils miissent tout bonnement l'un à l'autre ; au lieu (h' (lire bottier, cordonnier, ils disent : faiseur de bottes, slicfelmachcr \ faiseur de souliers, schnhmacher. .le ne vois pas bien en (juoi consiste la richesse de ces accou|)lements naïfs cpii ont pour missicm de renq)lacer le mol pi'opre, de mascpier son absence ; je préfère mi substantif formé par contraction, comme Lorraine, par exenq)le (de Loihare regnum) à l'union forcée de deux

OU plusieurs substantifs placés les uns au bout des autres et tout étonnés de se trouver côte à côte. Certain savantassc me soutenait, il y a quelques années, que nous n'avions que des mots très courts, et comme je lui citais anti-constitutionnellement : Bah ! me répondit-il, voilà un mot bien lon^ en efï'et ! Nous avons, nous, LeihhLbliothecksbdcherschj^ankschlussellockchen. J'éclatai de rire, mais je me tins pour battu, tout en pensant avec raison qu'il avait composé instantanément cet interminable substantif pour me donner tort. Le fait est qu'on le chercherait vainement dans le dictionnaire, mais il pourrait exister, et c'est déjà trop. Lorsqu'une expression manque aux Allemands, ils la prennent à une nation voisine, ils l'intercalent sans y rien changer dans une phrase quelconque, ils la prononcent à leur façon, puis ils s'écrient avec orgueil : « Nous l'avons aussi ! » Cette manière de l'avoir aussi me paraît admirable ! C'est ainsi qu'ils possèdent colossal; à notre tour, nous pourrions leur piper schniicht, qui nous manque. Toutefois, et, quels que soient nos larcins futurs, nous ne leur emprunterons jamais c( Leihbibliotheckbûcherschrancksclussellockchen » !

Dieu me garde de nier la valeur intrinsèque de la langue allemande, si lyrique par le mélange des longues et des brèves ; j'en apprécie les énergiques beautés, j'en aime les constructions savantes, les inversions hardies, poétiques et grandioses ; mais le grand cas que j'en fais ne m'empêche pas de priser comme je le dois les magnificences de notre langue, dont la syntaxe est si logique, la simplicité si noble, la clarté merveilleuse, la grâce adorable, la précision parfaite, et qui, souple et forte, adroite et puissante, spirituelle et incisive, primesautière, élevée, profonde, réfléchie, se plie avec une étonnante facilité à tout ce que l'écrivain exige d'elle. Les étrangers la critiquent, Voltaire la ravale ; moi je soutiens qu'elle est à la fois un flambeau

et un levier. Elle est une force, étant une Imnière. Un matin, fatigué des attaques que les Anglais, les Allenians, les Italiens et les autres peuples de l'Europe ne manquent jamais de diriger contre elle, peut-être parce qu'elle a fidèlement servi un noml3re presque incalculable de poètes et de prosateurs, je me consolai en écrivant ces deux sonnets :

Ainsi c'est entendu ! tu n'es qu'une pauvresse, Brave langue française ; on l'affirme, on le croit ; Quand, grâce à ta beauté, ton influence croît, On feint de mépriser tes formes, charmeresse !

La France, l'Étranger connaissent ta détresse ; On abhorre partout tes rigueurs, ton air froid. Ta grammaire, prison où l'on est à l'étroit, Tes mille exceptions, voire ta sécheresse.

L'Allemand, glorieux de sept à huit cents mots Qu'il a de plus que toi, te dénigre à propos : Voltaire t'appelait sans façon une gueuse,

Toi, tu ris. Après tout on a ce que l'on a. Tu ris, tu ris encor, toujours, et te voilà Narguant tes détracteurs dans ta verve fougueuse.

C'est bien. Ris de ce rire incisif, fier, courtois. Qu'aimaient Régnier, Pascal, Molière, La Fontaine; Ris en montrant les dents, en les montrant à peine, Aux pédagogues, ris de ton rire gaulois.

On prétend, je le sais, que tu parles patois ;

La critique l'assure et la chose est certaine;

Des juges compétents à mine puritaine

Pour t'en convaincre mieux l'ont crié sur les toits.

Que t'importe? As-tu mis chez nous l'esprit en friche? Bossuet, Beaumarchais, t'ont trouvée assez riche; Tu suffis à Corneille, à Chénier, à Rousseau ;

Tu charmas le grand siècle et tu charmes le nôtre,

Tu devins océan, toi qui fus un ruisseau,

Et sur toi l'avenir compte encor, noble apôtre !

Quoi qu'il en soit et malgré la belle traduction en prose et en vers du Faust de Gœthe par le pauvre Gérard de Nerval, je demeure convaincu qu'il est réellement impossible de rendre exactement en français des pensées auxquelles certaines tournures de phrases inhérentes à l'individualité, au langage germanique, ajoutent une force considérable. Ces pensées, rendues plus saisissantes par l'arrangement de certains mots présentés dans un ordre particulier, spécial, brillent avec la rapidité de l'éclair qui frappe la vue comme elles frappent l'esprit, et demeurent comme lui insaisissables dès qu'il s'agit de les transporter dans un autre idiome. ,

En voici deux exemples :

Gomment, lorsque Faust a laissé tomber de ses lèvres la coupe empoisonnée en entendant les chants sacrés qui ont réveillé en lui la foi des jeunes années ; comment, dis-je, rendra-t-on ce vers, expression sublime des sentiments qui bouleversent l'âme de Faust :

Die Thrane quillt, die Erde hat mich wieder I (i)

((Wieder», placé à la fin du vers, acquiert en cet endroit une étonnante puissance. Il exprime parfaitement l'intensité de bonheur qu'éprouve Faust à presser encore de ses genoux qui ont fléchi et de ses mains avides notre mère commune, la terre; et il y a tant d'aspirations dans cet impétueux retour aux émotions de la vie, que je ne puis lire ou entendre déclamer

(1) Les larmes ont coulé, la terre m'a reconquit. Littéralement « m'a de nouveau »,

cette phrase si simple sans me sentir ému jusqu'aux larmes.

Le second exemple se trouve dans le chant de Marguerite au rouet, dont je transcris quatre strophes:

Meine Ruh' ist hin, Mein Hertz ist schwer ; Ich finde sie nimmer Und nimmer melir.

Nach ihm nur schau'ich Zum Fenster hinaus, Nach ihm nur geh' ich Ans dem Haus.

Mein Busen drangt Sich nach ihm hin Ach diïrft' ich l'assen Und halten ihn:

Und kùssen ihn So wie ich ^vollt" An seinen Kiissen Verge hen soUt' !

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