TRADUCTION DE GERARD DE NKRVAL
Le repos m'a fui ; la paix de mon cœur malade je ne la trouve plus et plus jamais.
Je suis tout le jour à la fenêtre, ou devant la maison pour l'apercevoir de plus loin, ou pour voler à sa rencontre î
Mon cœur se serre à son approche ! Ah! que ne puis-je le saisir et le retenir pour toujours!
Et Tembrasserà mon envie! Et finir mes jours sous ses baisers !
Que de passion, d'exaltation du cœur, de délire inconscient dans ces inimitables strophes où Ton sent circuler, comme le sang dans les veines, les sentiments qui dominent dans l'existence de la femme, c'est-à-dire l'amour inconmiensurable, le dévouement sans l)ornes, Toubli de l'univers dans la contemplation du bonheur qui n'est plus et dans le désir brûlant de le goûter encore, ne fût-ce qu'un instant ! C'est prodigieusement beau et cela fera éternellement le désespoir des traducteurs.
Pourtant on reproche à Goethe de manquer de cœur! On ne lui a pas épargné cette accusation terrible, et de magnifiques intelligences n'ont pas craint.
en la lui adressant, de lui refuser la première place parmi ceux des auteurs contemporains qui ont abordé le drame fantastique. M"'^ Sand, dans un intéressant article publié il y a plusieurs années dans la Revue des Deux- Mondes, cherche à établir la suprématie de Byron et de Misckiewicz sur le poète allemand; et Lamennais, dans V Esquisse d'une philosophie, attaque assez violemment Gœthe et son Faust, où domine, dit-il, un rire sec, acre et moqueur.
Voyons, en expérimentant sur le vif, si ces jugements sont ou non dénués de fondement.
Me promenant un soir avec un poète de mes amis, un vrai poète celui-là, nous suivions tous deux en cau^ sant un charmant sentier qui longe Tune des rives de la Marne. Nous respirions à pleins poumons Tair chargé des parfums que la brise enlevait aux arbres fruitiers et à la prairie en fleur, subissant malgré nous Tinfluence du silence éloquent qui se fait aux champs à l'heure où se taisent par degrés Jes bruits de Thomme, où le soleil couchant semble descendre à regret derrière la colline en jetant, comme un dernier adieu, ses rayons pâlissant dans Téther bleu du ciel. La rêverie avait succédé à la causerie et nous écoutions ce que nous contait cette riche et belle nature, laissant sommeiller la discussion qui éclate inévitablement entre deux penseurs lorsqu'il s'agit d'art. Les noms de Schiller, de Gœthe avaient été prononcés, et, comme cela arrive toujours quand la conversation tombe sur ces rivaux de génie et de gloire, nous ne nous étions pas entendus. Tout à coup mon ami s'arrête en s'écriant avec un geste significatif : « Non, ce Gœthe n'avait rien là. — Eh quoi! vous aussi, vous; croyez cela? — J'en suis convaincu. J'ai lu son chef-d'œuvre, son Faust, et je n'y ai pas trouvé un mot qui m'allàt au cœur. — C'est que vous l'avez lu dans ime mauvaise traduction et sans le comprendre! » lui répon-
dis-je hardiment ; puis, après lui avoir rappelé les scènes si touchantes du Jardin et de Marguerite au rouet, j'arrivai à celle de la Prison, Tune des plus émouvantes que je connaisse, et, en Tabsence de Marguerite, je déclamai de mon mieux :
(( Quoi! tu ne peux m'embrasser? mon ami, depuis si peu de temps que tu m'as quittée, déjà tu as désappris à m'embrasser? Pourquoi dans tes bras suis-je si inquiète?... quand naguère une de tes paroles, un. de tes regards m'ouvraient le ciel, et que tu m'embrassais à m'étoufler. Embrasse-moi donc ou je t'embrasse moi-même ! (Elle l'embrasse.)
(( O Dieu ! tes lèvres sont froides, muettes. Ton amour, où l'as-tu laissé? qui me l'a ravi?
Et plus loin :
« Je vais te décrire les tombeaux que tu auras soin d'élever dès demain ; il faudra donner la meilleure place à ma mère; que mon frère soit tout près d'elle; moi un peu sur le côté, pas trop loin cependant, et le petit contre mon sein droit. »
Jusque-là le poète, gardant un profond silence, luttant contre sa propre émotion, s'était assez bien contenu; mais à ce dernier trait il n'y tint plus, et j'entendis ces mots plusieurs fois répétés : « C'est sublime ! c'est sublime ! »
En effet, c'est sublime ! Mais l'esprit et le cœur réunis peuvent seuls, selon moi, atteindre ces sonmiets élevés que le talent regarde de loin avec un désespoir farouche ou avec une douloiuTuse résignation.
Quoique les traductions versifiées ne soient, au au fond, qu'ime paraphrase du texte traduit, il arrive que, grâce au rh} thme du vers et à sa forme saisissante, elles domient le sentiment de l'original mieux que ne peut le faire la prose. J'en trouve une preuve frappante dans ime publication récente intitulée :
Faust et Marguerite, d'après Goethe, par Victor Fleury (Havre i858).
Le charmant fragment transcrit ci-après me fera pardonner, j'espère, cette dernière citation :
(Les Remparts. — Dans un creux de mur l'image de Mater Dolorosa ! — des pots de fleurs devant).
MARGUERITE, apportant des fleurs noupelles.
Abaisse, ô Mère des douleurs, Un œil de pitié sur ma peine ; A tes pieds je répands les pleurs Dont mon âme brisée est pleine.
Tu contemples, le glaive au cœur, Et dans une angoisse profonde, La mort cruelle du Seigneur, De ton fils, le Sauveur du monde.
Tes regards navrés, vers les Cieui, S'élèvent pour prier son Père, Et tes larmes comme tes vœux Demandent secours, sainte Mère !
Mais, hélas ! qui le sentira Le mal profond qui me déchire?
De mon cœur qui devinera L'inquiétude et le martyre?
En quelque lieu qu'errent mes pas, C'est une douleur bien amère, Bien amère que celle, hélas; Qu'après moi je traîne sur terre !
Dès que je suis seule un moment, Toute seule dans ma demeure, Je m'abandonne à mon tourment.
Je pleure, je pleure, je pleure !...
Mère, je t'apporte ces fleurs Qui venaient devant mes croisées ; Elles ont grandi sous les pleurs Dont mes yeux les ont arrosées !
Je les cultivais de ma main, Dans leur étroite plate-bande,
Mère du Christ, et ce matin Je te les apporte en oflrande.
Le premier regard du soleil Me trouve sur ma couche assise :
Il n'est plus pour moi de sommeil :
Une lente Jouleur me brise!
Arrête, s'il est temps encor.
Le flot qui grandit et qui monte :
Mère, sauve-moi de la mort; Vierge, sauve-moi de la honte!...
On Ta écrit cent fois et personne n'en disconviendra, en dépit des jugements sévères dune partie de la critique, des appréciations étranges des demiconnaisseurs et des préjugés de la foule : le Faust est un monde. On a cherché à le déprécier, ce monde, à Tamoindrir, à en contester la valeur, la beauté, ce qui n'a pas empêché les faiseurs d'y puiser à pleines mains ; mais s'il a assez mal servi nos dramaturafes et nos vaudevillistes, il a fourni aux peintres et aux musiciens des thèmes précieux, dont les uns et les autres ont su tirer parti.
Qui ne connaît les splendides toiles que Faust à inspirées à Arv ScheiTer? Qui ne se souvient de Marguerite au rouet, de Marguerite à la fontaine, de Marguerite à Téglise ? Ces tableaux et quelques autres, imprégnés d'un sentiment profond, éclairés par les rayonnements d un idéal supérieur, vaudront à l'artiste dont Fart a pleuré la perte prématurée, d'être considéré non seulement comme un peintre immortel, mais encore comme un penseur qui rivalise d'audace et de profondeur avec Gœthe. Arv Schelfer donne un corps à l'instinct, à la passion, à la pensée; ses personnages ont la lluidité des es})rits : leurs formes vaposeuses, d'ailleurs ravissantes, font longuement rêver à un monde où la vie psychique, presque indépendante de la matière, se manifeste par des douleurs et par
des joies purement spirituelles. La critique ne me paraît pas avoir compris cela; elle le comprendra bientôt, et elle se rendra compte alors du progrès immense qu'Ary Schell'er a fait l'aire à la peinture.
Ecrire la musique de Faust ou d'une imitation de Faust, fut le rêve d'un nombre considérable de compositeurs d'élite et parfois aussi, hélas ! de compositeurs médiocres. Beethoven, le grand Beethoven, avait formé le projet de composer une partition pour le poème de Gœthe, quand la mort le déroba aux risées de la t)lupart des artistes viennois, et à l'admiration tardive de ceux qui commençaient à sentir, à comprendre et par conséquent à aimer ses splendides conceptions. Mais Beethoven était-il l'homme qui convenait à cette tâche dilïicile? Je ne le crois pas. C'eût été bien plutôt l'affaire de Weber, dont les mélodies fantastiquement colorées et les harmonies imprévues se fussent mariées à merveille aux situations dont Gœthe embellit la légende allemande et le drame anglais de Christophe Mario we. Weber, pourtant, ne paraît point y avoir songé, et ce fut toujours là, pour moi, un sujet d'étonnement. Une chose plus surprenante, c'est que Spohr, auquel on doit d'ailleurs d'intéressants ouvrages et principalement une très belle symphonie en fa (Die Weihe der Tœne), ait voulu poser son harmonie compliquée, enchevêtrée, scolastique, ses motifs aux allures lourdes et surannées sur un libretto en deux actes portant le titre de Faust, signé J.-C. Bernard, et qui nous prouve que les Allemands se rendent comme nous coupables, à l'occasion, du crime de lèse-littérature. A peine peut-on signaler un chœur de sorcières où l'on remarque une jolie phrase, dans cette longue partition dont la musique sims entrailles, semblable en cela au libretto de M. J.-C. Bernard, est l'antipode de la tragédie de Gœthe.
Linpaitner, mi honnête musicien, appartenant.
comme Marschner, qui lui est supérieur, à l'école de Weber, a fourni son continssent musical à la poésie lyrique contenue dans le vrai Faust.
Le prince Radziwill a fait la même tentative avec un meilleur succès. Ses idées sont assez originales, assez saillantes et rehaussées par un sentiment poétique étranger aux notes enrégimentées de Linpaitner. Qui sait si le prince Radziwill ne fût pas devenu un maître, à Taide d'études sérieuses, approfondies? La nature lui avait confié d'heureuses facultés, et il s'en serait probablement mieux servi si certaines positions n'étaient un obstacle parfois plus fatal que la misère même au développement du talent. Je recommande aux malheureux cette réflexion consolante, et je conseille aux heureux d'en faire leur profit.
Je connais, de Schubert, quatre morceaux composés sur des paroles de Faust : le Dies irœ (chœur et récitatif) ; le Lied écrit sur ces vers :
Ach neige
Du schmerzenreiche
Dein Anllitz gnadig meiner Noth ! etc.
La ballade du roi de Thulé (dans le genre gothique), et Marguerite au rouet (Gretchen am Spinnrade). Les deux premiers ne méritent qu'une mention honorable ; le troisième est joli ; mais le quatrième, devenu très populaire, est d'une beauté si complète ; Schubert a trouvé, pour rendre les sentiments de Marguerite, des accents si vrais, si touchants, les élans de la passion y sont mêlés avec tant de bonheur aux accents décliirants du désespoir, que je ne comprends guère comment on a osé mettre en musique, depuis, ces strophes de Gœlhe.
Les(( illustrations» de Faust de Henri Litolfln'ofrrent rien de bien remarcjuable. Aussi le pianiste-compositeur auquel on doit le beau concerto symplionique eu
ré mineur^ a-t-il dû se convaincre que les applaudissements du public et les gâteries dont la presse l'a littéralement accablé, n'ont pu s'étendre jusque sur les (( illustrations » dont quelques voix ont vainement cherché à rendre la chute moins sensible. Ou je me trompe fort, ou ces illustrations-là n'illustreront pas leur auteur.
On vante beaucoup, en Allemagne, une ouverture (le Faust ^ de Richard Wagner, et les partisans de la nouvelle école parlent avec enthousiasme d'un travail inédit de Listz. De ces deux partitions, l'une n'a pas encore franchi le Rhin (la musique ne voyage pas si vite!) et l'autre reste jusqu'à présent en portefeuille. Il ne me reste donc à parler que de la légende en quatre parties, de Berlioz, avant d'arriver à l'opéra de MM. Jules Barbier, Michel Carré et Charles Gounod.
Dans Tavant-propos qu'il a •placé en tête de son œuvre, Berlioz dit expressément :
« Le titre seul de cet ouvrage indique qu'il n'est pas basé sur l'idée principale du Faust de Gœthe, puisque, dans rillustre poème, Faust est sauvé. » J'ajouterai que si la fm du poème fut changée, le commencement ne le fut pas moins, et que je ne retrouve dans aucun des Faust français, y compris la légende de Berlioz, le point de départ élevé et dramatique du Faust allemand. Ces réserves faites, convenons-en, la musique de Berlioz a rendu dangereux, pour les compositeurs à venir, l'abord de ce sujet. Cette page magistrale, la plus belle qui soit sortie de cette plume laborieuse, brillera, j'en suis convaincu, parmi celles que notre époque léguera aux siècles futurs. Ouvrez cette partition au hasard, lisez, et vous trouverez quelque beauté à signaler. C'est d'abord le thème ravissant de la fugue instrumentale (scène i^^), qui se développe sous les phrases entrecoupées de Faust, et qui, dans ses ingénieux développements, peint d'mie façon si naturelle le réveil
de la nature ; puis c'est la gaie chanson des paysans, sautant dans la plaine au bruit de l'orchestre champêtre établi sous le tilleul au l'euillag^e arrondi ; c'est la marche hongroise, pleine de feu, instrmnentée à ravir, et successivement : la fugue en fa dièze mineur, parfaitement à sa place au début de la seconde partie, quand Faust, rentré dans son cabinet de travail, exprime Tennui qui le ronge et le dégoût de la vie ; le grand cri : Christ vient de ressusciter ; le chœur des gnomes et des sylphes ; le ballet qui le suit, adorable inspiration ; le chant des soldats et la chanson des étudiants, adroitement réunis dans le final ; la ballade du Roi de Thulé. mélancoliquement accompagnée par un alto solo, qui toujours fait entendre à propos la phrase principale du thème; le menuet des Follets, vif, original, terminé par un trait d'esprit (la sérénade de Méphistophélès, qu'on entendra dans un instant à trois temps et qui, d'abord, se joue à quatre temps pour faire danser messieurs de Tair); l'invocation à la nature avec ses harmonies sauvages , et enfin la course à l'abîme, morceau symphonique, dans lequel le chant joue un rôle secondaire, mais dont l'accompagnement, vous prenant en croupe, vous oblige à galoper, haletant, à la suite de Faust et de Méphistophélès. Son rhytlime formidable, confié premièrement aux violons, acquiert bientôt une puissance inouïe par l'adjonction des altos et des violoncelles. Le hautbois pose ses notes tristes, naïves, suppliantes, comme la voix lointaine de la pauvre Marguerite devenue folle et que Faust croit entendre, sur les traits de l'orchestre bondissant; tandis (jue les autres instruments à vent, dessinant pour ainsi dire <\ vos oreilles les horreurs d'une danse de monstres hideux, grouillant dans des bas-fonds invisibles, et de squelettes heurtant les uns contre les autres, en ricanant horriblement, leurs os d'ivoire jauni aux Claquements secs etsonores, portent la terreur au comble.
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Je regrette de n'avoir entendu que deux fois ce duo extraordinaire ; mais je le relis de temps en temps, et cela me console. Que de poésie, d'ima^^ination, de distinction native, d'originalité, d'élévation dans cet ouvrage ! Sans doute on y retrouve çà et là les défauts du maître, des mélodies brisées, des tendances à Texagération et l'abus du grotesque. Quoi qu'il en soit, je préfère de beaucoup cette musique avec ses écarts aux compositions incolores de quelques maîtres à la mode, et je dirai avec Victor Hugo : J'aime mieux une barbarie de Shakespeare qu'une ineptie de Campistron, MM. Michel Carré et Jules Barbier, comme leurs devanciers nationaux, ont fait de Faust un savant avide de jouissances, et pressé de se dépouiller de ses quatrevingts ans, afin de goûter un peu aux plaisirs accordés à l'humaine faiblesse, quand cette faiblesse est jeune et vigoureuse. — Dans Gœthe, au contraire, Faust ne cherche que le secret de Dieu. Il le demande aux livres, à la science, à la nature ; il sent son impuissance radicale, irrémédiable; il évoque des esprits dans l'espoir de savoir ce qu'il ignorera toujours, et c'est en rentrant dans la vie, en retombant sous l'empire des passions, qu'il commet des fautes qui le conduiraient tout droit en enfer sans l'intervention de Marguerite et sans la miséricorde divine. Le Faust de MM. Barbier et Carré, sorte de reproduction d'un vaudeville sentimental représenté il y a quatorze ou quinze ans au Gymnase, ne se montre pas si ambitieux : « Je demande à être rendu au plaisir, à l'amour en ce jour. » Voilà tout. Sauf le reproche relatif à cette légère différence entre le poème et le libretto, je n'ai que des compliments à adresser aux arrangeurs, dont Thabileté est reconnue, comme on sait, mais qui eussent été bien aimables de ne pas substituer aux chants religieux qui, au premier acte, arrachent aux lèvres de Faust la coupe empoisonnée, des chœurs qui achèvent de changer en-
tièrement la signification de la pièce allemande pour la transformer en une donnée vulgaire.
Le collaborateur de MM. Barbier et Carré, M. Charles Gounod, a débuté au théâtre par un grand opéra en trois actes, Sapho. Il y avait environ une quinzaine d'années qu'on n'avait entendu, rue Le Peletier, une partition de cette valeur, et je fus des premiers à applaudir le coup d'essai d'un musicien inspiré, sérieux, marchant lil)rement dans sa voie et méprisant les beautés de convention dont on nous vantait outre mesure le charme, peut-être parce qu'elles apparaissaient de loin en loin, au milieu d'un déluge de notes sans parfum, sans saveur. Les bons instincts du public, endormis par des banaHtés un peu trop fortes, se réveillèrent spontanément à Taudition de Sapho. Ce fut une acclamation générale en faveur du prophète en herbe, qui justifia pleinement son premier succès par les Chœurs d'Ulysse^ œuvre charmante, remplie de fraîcheur, de suavité, de verve juvénile, et par la Nonne sanglante, opéra fantastique en cinq actes, dans lequel il déploya les richesses de son imagination et de son savoir.
Témoin du bruit qui se faisait autour du nom de Gounod, M. Carvalho se rappela tout à coup qu'il devait son appui iiux jeunes gens et se souvint des devoirs que lui imposait son privilège. Quoi ! ne pas donner le moindre témoignage d'intérêt à un lionmie dont les compositions avaient été applaudies à la Comédie- Française et à l'Académie impériale de musique ? M. Carvalho avait trouvé le moyen de faire de son théâtre une scène nationale allemande; on y représentait : le Freyschutz, Obèron, Variante, Preciosa, et il sentait qu'il devait une satisfaction à l'opinion publique en faisant diversion avec un artiste français, avant de mettre à l'étude les Xoces de Figaro, Y Enlèvement au sérail, de Mozart, et Abou- Hassan, opérette en un acte, dont la représentation, loin d'ajouter à la glorieuse
réputation de Weber, l'aurait fait pâlir, s'il était possible de porter atteinte à la renommée de ce maUi-e. En conséquence, il demanda un ouvrage à M. Guunod, qui s'empressa de lui remettre le Médecin malgré lai, de Molière, versifié par MM. Barbier et Carré.
On a prétendu que M. Gounod a voulu dater son œuvre en imitant les maîtres du siècle dernier. Pourquoi alors imiter aussi Rossini ? Je suis peu partisan des archaïsmes musicaux (Je demande g^râce pour ce néologisme). L'imitation des anciens ne saurait en aucun cas être substituée à ce qu'on appelle la couleur ; ce calque me semble puéril, indigne d'un esprit sérieux, et je crois que l'impression des connaisseurs et celle de la foule n'ont pas été favorables à la tentative de M. Gounod. On ne ressuscite plus les morts. La gentille chanson des Glouglous et le chœur des Fagotiers méritent d'être précieusement recueillis au milieu de ces souvenirs du passé, et j'aurais applaudi sans réserve l'excellent sextuor du second acte, s'il n'était pas trop rossinien.
Le Médecin malgré lui, entouré des hommages de nombreux amis, soutenu par la presse entière, fournit une carrière d'une soixantaine de représentations qui n'enrichirent guère la direction, assure-t-on. Les mêmes auteurs, moins Molière, gratifièrent alors le Théâtre- Lyrique du Faust qu'on a représenté depuis à l'Opéra. J'ignore quel sera, dans vingt ans, le sort de ce dernier ouvrage, au point de vue de la popularité, mais il est, musicalement parlant, de beaucoup supérieur au Médecin malgré lui, sans s'élever à la hauteur de la Nonne et des nobles et pures inspirations de Sapho.
Dans l'introduction qui précède le lever du rideau, M. Gounod exprime, comme Berlioz, les sombres préoccupations, les désillusions du savant par un motif fugué d'un caractère large, imposant. On voit de suite qu'on est en présence d'un artiste connaissant à fond
les ressources de son art. La toile se lève, Faust, assis devant une tal)le cliar^ée de parchemins, méditant aux lueurs vacillantes de la lampe qui va s'éteindre, se désespère d'avoir si longtemps étudié pour ne rien savoir. Tout son récitatif, empreint, si j'ose m'exprimer ainsi, des teintes grises du désenchantement, retrace à merveille les misères de cette vieillesse virile qui voudrait arracher à la mort même le secret de la vie. Les rayons du soleil levant annoncent à Faust un nouveau jour. Il n'en jouira pas, car il a hâte d'en finir avec l'existence, et il s'écrie, en saisissant une fiole dont le contenu lui rendra l'éternel repos :
Salut, ô mon dernier matin !
Une fraîche mélodie, chantée par des jeunes filles qui passent, joyeuses, sous les fenêtres du vieillard, le fait hésiter.
Vains échos de la joie humaine dit-il,
Passez, passez votre chemin !...
O coupe des aïeux, qui tant de fois fut pleine. Pourquoi trembles-tu dans ma main?
Cependant un chœur de laboureurs se rendant aux champs détourne encore la liqueur homicide. La joie de ces braves gens porte au comble la rage de Faust, qui lance cette foudroyante apostrophe contre tout et contre quelque chose de plus que tout, conmie disait Mme de Staël :
Maudites soyez-vous, ô voluptés humaines I Maudites soient les chaînes • Qui me font ramper ici-bas.
Vain espoir qui passe avec l'iieure, Maudit soit tout ce qui nous leurre :
Rôves d'amour et de combats !
Maudit soit le bonheur, maudite la science, La prière et la foi I Maudite sois-tu, patience I
Décidément le caractère de ce bon docteur laisse à désirer ; il s'aigrit :
A moi, Satan, à moi !
ajoute-t-il. Satan n'a ^arde de répondre si facilement à l'appel de l'imprudent philosophe, et il se borne à envoyer à sa place son fondé de pouvoirs, Méphistophélès, qui arrive en chantant :
Me voici !...
Le duo entre le diable et le penseur est écrit, comme le reste de ce tableau, auquel on a donné le nom ambitieux d'acte, dans un style ample, plutôt qu'élevé. Cet éloge ne s'applique pas à la phrase principale :
A moi les plaisirs ! etc.
dont le sentiment banal fait songer de ténor italien, non de docteur tudesque.
Le thème entendu à Torchestre pendant l'apparition de Marguerite est au contraire d'une exquise suavité, et fait pardonner les deux ou trois réminiscences harmoniques et mélodiques qui le précèdent.
Il règne une certaine confusion dans les chœurs d'étudiants, de soldats, qui conmiencent la kermesse. Celui des bourgeois réveille l'attention par son rhythme piquant; je déplore qu'il se termine par une formule vieillie qui le dépare. La ronde du veau d'or ne manque pas d'énergie. La part qu'y prend le chœur produit le meilleur effet. On a signalé avec raison le choral qui a pour but d'éloigner Méphistophélès et la surprise que cause la fuite de ce démon, qui ne craindra pas, au quatrième acte, de s'installer à l'église.
Le premier motif de la valse et sa coda font regretter que la seconde phrase en la et celle en ré ne portent pas le cachet de distinction qui donne tant de charme au début et à la péroraison de cette gracieuse bluette. J'aurais souhaité plus d'individualité dans les
230 PHILOSOPHIE ET IVIUSIQUE
couplets de Siebel. Quant à la cavatine de Faust, j'avoue qu'elle ne m'a pas enthousiasmé, malgré l'accompagnement dialogué d'un violon solo avec le chant, et les quatre mesures qui ramènent heureusement :
Salut, demeure chaste et pure ! etc,
Je vous demande pardon de parler encore de musique rétrospective à propos de la chanson du roi de Thulé. Est-ce ma faute? Elle est jolie, toutefois, cette chanson, et bien préférable à l'allégro qui la suit, dit avec infiniment de goût par Mme Carvalho, mais où l'auteur se perd dans d'interminables roulades, qui remplacent désavantageusement la finesse, la naïveté coquette dont il était si aisé d'orner cet air.
Le quatuor du jardin est également manqué. M. Gounod a perdu là une occasion unique de mettre en relief les diverses qualités qu'il possède. Je'me hâte de le dire : il a pris une éclatante revanche dans le duo suivant (entre Faust et Marguerite). Rien d'amoureux comme la divine mélodie qui ondule sur ces poétiques paroles :
Je veux contempler ton visage Sous la pâle clarté Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage. Caresse ta beauté !...
Le chant :
O nuit d'amour !... etc.
est adorable ; plus adorable encore est la réponse de Marguerite. Quel donmiage ({ue le final de ce duo soit d'un ordre secondaire ! Heureusement l'exphision de bonheur qui se fait au cœur de Marguerite lorsqu'elle croit son bien aimé parti, relève victorieusement la fin du troisième acte ; cela est beau, passionné, enlraînimt et digne, en un mot, de la réputation de Gounod.
Passons le chiuit du rouet... vous savez? Schubert!
On aurait dû retrancher la seconde romance de
PHILOgOPHIE ET MUSIQUE 231
Siebel ; elle allonge la pièce sans bénéfice pour le compositeur. Le chœur des soldats, justement applaudi , serait un chef-d'œuvre s'il se maintenait d'un bout à l'autre à la hauteur du refrain, très chaleureux, très entraînant. Malheureusement, et cela m'étonne, il est assez maladroitement présenté ; la ritournelle manque de brio, de spontanéité; les idées succédant au refrain sont molles et vulgaires.
La sérénade de Méphistophélès et le trio du duel entre Valentin, Méphistophélès et Faust, pèchent, l'un par l'absence de mordante raillerie, l'autre par défaut de verve. La mort de Valentin, mieux venue, ne vaut pas, tant s'en faut, le bout de chœur murmuré par la foule consternée :
O blasphème!..
A ton heure suprême,
Infortuné!..
Songe, hélas ! à toi-même...
Pardonne, si tu veux être un jour pardonné !
Le tableau suivant vous transporte dans l'enceinte sacrée : Marguerite, agenouillée près d'un pilier, humiliée, le cœur plein de remords, présente au Seigneur son âme meurtrie et repentante. Mais une voix s'élève des profondeurs de la terre ; un être dont la volonté cherche à la dominer, fait taire la prière qui monte de son cœur à ses lèvres tremblantes. Un ange des ténèbres la maudit comme l'a maudite son frère. Les chants religieux, le Dies irœ redoutable, redoublent l'angoisse affreuse de la fille-mère, qui se débat, chancelle et tombe foudroyée sous la triple malédiction de Tenfer, du ciel et de ses propres entrailles. Cette scène, d'une puissance colossale dans Gœthe, est rendue par M. Gounod avec plus de talent que de génie. Chaque chant en particulier rend convenablement l'intention du poète ; mais tous ne se fondent pas de manière à former, comme, par exemple, dans le duo avec chœm*
du cinquième acte de Robert-le- Diable, un ensemble parfait. M. Gounod est dominé par la situation, Meyerbeer la domine.
J'ai remarqué de beaux passages, d'infernales harmonies dans la scène du Sabbat ; je nVn dirai pas autant de celle où apparaissent des reines et des courtisanes de Tantiquité. Celle-ci ne devrait pas être signée de la même main qui a tracé les belles pages de Sapho et à' Ulysse.
La chanson bachique laisse froid, et la terreur n'a pas le temps de se communiquer lorsque Tiniage de Marguerite se dresse devant Faust épouvanté. Un grand et magnifique trio termine cette intéressante partion. (Je ne compte point le chœur final). On y rencontre des notes inspirées, et surtout, vers la fin, une mélodie fiévreuse, palpitante, répétée dans trois tons différents, et qui monte, qui monte toujours avec un indicible élan. Cette mélodie, resplendissante de foi, d'espérance, d'amour, où Ton sent que la vie va se rompre, s'empare des sens, de la tète, du cœur, vous transporte aux cieux sur ses ailes de flamme, et vous rend brisé à la terre.
A partir de la Xonne sanglante, M. Gounod abandonne les grands effets scéniques pour entrer dans la voie anti-dramatique où Ton sacrifie la majesté de l'art aux applaudissements qui naissent et meurent dans les réunions mondaines. Choyé, adulé i)ar les siens, grisé d'éloges par la presse et par le public, l'illustre auteur de Sapho quitte sa lyre pour une guitare. Il confinait à Gluck, à Mozart, à Meyerbeer; il s'éloigne de ces compositeurs sublimes i)our frayer avec la foule bariolée des salons, si amoureuse des mélodies mesquines et banales. Dans l'espoir de réussir plus sûrement, il rogne ses ailes. Ce sacrifice suflit-il ? Non î elles ont encore trop d'envergure poiu' se mouvoir sous les plafonds dorés où se glisse le succès fragile. Allons, maître, coupe-les entièrement, ces ailes qui t'emportaient
vers les hauteurs sacrées ; renonce à ton vol liardi, ne plane plus seul dans les espaces incommensurables où rayonnait ta muse ; si tu tiens aux bi'avos de ces amateurs riches et blasés et à Taisance que leur enthousiasme factice procure, humanise- toi. Déjà la fortune te prépare des lingots d'or ; oui ! pour peu que tu descendes dans l'arène armé d'inspirations faciles, frivoles, précieuses, élégantes, l'aveuj^le déesse va t'ouvrir ses coffrets pleins de perles fines et ruisselants de pierreries. Et maintenant tu te hâtes de mettre la main sur ces trésors ; tu les saisis, tu les tiens... Soudain une réfiexion assombrit ton front radieux naguère; tu pâlis, tu frissonnes; qu'as-tu donc ? Tu songes au paradis perdu, et tu te demandes si tes ailes repousseront. Oh ! cher grand artiste, remonte le cours du fleuve où ta barque glisse à la dérive ; prends pied sur le rivage d'où les richesses matérielles sont exclues, où croissent les fleurs enivrantes de la prairie, les arbres à l'ombrage séculaire; reviens dans la contrée où les oiseaux chantent en liberté, où le soleil, le jour, couvre les champs, les monts et les bois de ses rayons, où l}rille, la nuit, la légion des étoiles; je t'en conjure, reprends le chemin de la montagne ! Ta place est vide là-haut: eiforce-toi de l'occuper de nouveau ; le sommet déserté t'attend : c'est en contemplant l'immensité que tu rentreras dans ta gloire ! Que Gounod entende ou non l'appel que je lui adresse, et quelque sévère qu'on trouve le jugement que je vais émettre, je dois avouer que le vrai Faust, celui de Gœthe, n'a pas été mis en musique jusqu'à présent, au théâtre, d'une manière satisfaisante. L'opéra verra-t-il éclore un jour cette merveille : une partition digne du poème ? Je l'espère ; mais les musiciens morts ou vivants qui se sont approchés du Faust ont pu mesurer la distance qui les en sépare, et ils laissent le champ libre aux concurrents futurs. xVttendons.