‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 23 sur 57 · SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE

Vivons donc chrétiennement.

BossuiT.

Notre éducation est chrétienne et cependant nous ne sommes pas chrétiens. Vous vous récriez? Quoi! aller à Téglise en grande toilette, y porter des préoccupations mondaines, examiner tout ce qui se passe autour de soi, causer chiffons avec sa voisine ou affaires avec son voisin, se présenter au confessionnal sans larmes dans les yeux, sans repentir au cœur, y glisser à Toreille du prêtre des peccadilles fort innocentes et rentrer au logis l'esprit plein des aveux qu'on n'a pas faits, assister au service divin sans recueillement, se prosterner devant l'autel sans conviction, communier quand même, par respect humain ; chercher à se mettre bien avec le monde au mépris de ce qu'on doit à sa conscience et à Dieu, est-ce là être chrétien ?

Nous nous vantons de vivre sous la loi évangélique et nos conversations sont toutes gonflées de médisances et nos actions cachent parfois un grain d'hypocrisie, nous manquons à notre parole ; nous changeons d'opinion chaque fois que notre intérêt le veut ; nous avons tout sur les lèvres, et nous n'avons rien dans l'àme ; encore un coup, est-ce là être chrétien? Notre orgueil manque-t-il d'ampleur ? notre excessive vanité est-elle jamais satisfaite? ne nous admirons-nous pas jusque

dans nos fautes les moins pardonnables ? Taumône que nous faisons, contraints et forcés, nous cause-t-elle plus de satisfaction que d'ennui ? et, quelque minime que soit notre offrande, ne nous considérons-nous pas comme très généreux? Employons-nous convenablement notre temps ? la réflexion nous fatigue-t-elle beaucoup? résistons-nous volontiers à nos entraînements et les passions ne nous subjuguent-elles pas comme un géant dompterait un enfant? Nous nous débattons vainement entre leurs griff*es, semblables à un ver dans le bec d'un oiseau, et ceux qui se débattent sont les meilleurs. L'habitude du travail pénètre-t-elle également dans toutes les couches sociales? Que d'hommes, que de femmes s'enorgueillissent d'une position qui leur permet de ne rien faire î Que de gens s'appliquent scrupuleusement à ne se rendre utiles en quoi que ce soit ni aux autres, ni à eux-mêmes î Que de personnes, fort honorables d'ailleurs, se lèvent à midi, s'habillent, déjeunent, se déshabillent, se rhabillent, font une visite, passent une heure au Bois, rentrent, se déshabillent et se rhabillent de nouveau, vont dîner en ville, se présentent ensuite dans un ou deux salons pour y échanger des lieux communs, des formules ou des fadeurs et reviennent définitivement à leur domicile entre deux et trois heures du matin, prêtes à recommencer le lendemain la même existence vide et déplorable !

Les péchés capitaux se dissimulent à peine sous l'écorce des péchés véniels. La violence est à Tordre du jour; les couronnes s'entrechoquent, les peuples se dévorent, les ambitions coflrent la liberté, l'égoïsme bien repu dans sa maison bien close voit la misère des hommes et dit : « Qu'est-ce que cela me fait? » L'ivrognerie pAle, l'œil morne, les cheveux rabattus sur le visage, heurte contre une borne et s'y couche ; le viveur de bas étage rentre à tùtons dans son galetas, brutalise

les siens et les bat quand ses forces le lui permette ::t avant de s'entortiller en jurant dans ses draps déchirés; bref, et pour n'en pas trop dire, les laideurs morales pullulent. Jugez-en :

Me promenant un matin dans les champs, — c'était le 21 décembre 1870, — il gelait; j'entends des cris plaintifs, comme les vagissements d'un nouveau-né ; à ces vagissements se mêlaient des rires, des éclats de voix ; je ne comprenais pas. Intrigué, je m'approche d'un buisson que recouvrait une espèce d'étoffe verdâtre tandis que, étendues sur une haie vive, séchaient des nippes fraîchement lavées ; la haie et quelques arbustes, mis à contribution, avaient fourni des branches qu'on avait allumées au pied de ce buisson et une fumée bleuâtre s'élevait lentement de terre ; autour de ce foyer improvisé se tenaient un joueur d'orgue, musicien de grand chemin, vivant un peu de tout, je suppose ; une femme tranquillement assise sur ses talons et quatre marmots à demi couchés sur le ventre et s'appuyant, pour regarder, sur leurs petites mains rougies par le froid.

L'homme, grand gaillard âgé d'une trentaine d'années, l'œil étincelant, le rire du chasseur à la bouche, avait pris un porc-épic et, en attendant qu'il le fît rôtir, le présentait à la flamme, lui traînait le bas du corps dans la braise et l'écorchait vif. A chaque plainte poussée par le pauvre animal, le misérable riait, les enfants riaient, et le plaisir illuminait toutes ces physionomies joyeuses. Plus l'agonie du porc-épic était douloureuse, plus la gaîté de la troupe augmentait; la joie générale ne s'éteignit qu'avec la vie du patient. Je m'éloignai rapidement. Est-ce là une barbarie isolée ? Non.

Ah ! le christianisme, malgré ses admirables préceptes, n'a guère amélioré l'espèce humaine ; et comment, si le christianisme influe si peu sur nos mœurs, y au-

rait-il des artistes pour le chanter? Comment chanter une religion qu'on ne pratique point, qu'on n'entend point, qu'on ne connaît point, dont on néglige de suivre les préceptes? S'imagine-t-on pouvoir écrire d'une façon et agir d'une autre ? On n'exprime avec conviction que ce qu'on sent, que ce qu'on pense. Compositeurs, ayez une croyance quelconque, j'y consens, mais ayez-eii une ou renoncez à la musique religieuse. Adorez Jéhova, Jupiter ou Jésus, mais prosternez-vous devant l'Infini et n'espérez pas, sans cette condition première, indispensable, agir sur les masses et les conduire vers des rivages dont vous ignorez la route. Peut-être supposez-vous qu'il suffît d'avoir un vague sentiment religieux pour élever un monument musical au Christ et que vous pouvez entonner le Credo sans appartenir à Jésus? Erreur. L'enthousiasme véritable, celui qui enfante des chefs-d'œuvre, se puise dans une foi sincère ; si vous n'êtes pas croyants, taisez-vous, ce sera plus honnête et plus sûr. D'ailleurs, votre musique se ressentira du degré de perfection, de vérité auquel atteint la religion dont nous sommes les fils spirituels. Les Champs-Elyséens, le Ciel de Mahomet, le Paradis catholique ne nous inspireront pas de la même manière, comptez-y. Jéhova se montrera toujours dans le psaume, Jupiter restera debout dans Tliymne antique, le souflle du Rédempteur animera le cantique chrétien ; et si Jéhova ne se montre pas dans le psaume, si Jupiter n'apparaît pas dans l'hymne, et si le Rédempteur ne se révèle pas dans le cantique, vous aurez beau être un grand artiste et mériter Tadmiration de la critique, le psaume, l'hymne, le cantique seront incomplets, incolores, froids, vides ; ils pécheront par la base, et, pour moi, ils n'existeront pas.

Je le répète : l'art est une afiirmation ; lorsque l'accord entre le sentiment intime de Tartiste et sa création n'est pas réel, l'ouvrage sonne faux ; aucune puissance

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ne peut changer ce fait ; lorsque Fauteur ne s'incarne pas dans ses ouvrages, lorsqu'il n'y cache pas son moi véritable, cela se sent, se voit, s'entend. Il a planté sur un terrain rapporté, voilà tout. Qu'il puisse arriver à reproduire, à force d'intelligence, un sentiment qui n'est pas le sien, c'est incontestable, seulement il n'est pas moins incontestable qu'il ne donnera pas le change au public et que, s'il n'est pas convaincu, il ne convaincra personne. Donc, pour produire une messe, il faut être catholique et vivre chrétiennement dans un milieu chrétien ; il faut confesser la Trinité, comprendre la Révélation, la grâce, admettre les mystères du catholicisme, en aimer la morale, croire au divin sacrifice du Dieu fait homme et souffrant le martyre comme tel, croire à la présence réelle, croire à la Vierge immaculée et mère, croire à Satan, aux anges rebelles, à l'enfer, à la damnation éternelle, au jugement- dernier ; il faut n'élever aucun doute sur ce qu'annoncent, sur ce que disent, sur ce que proclament les saintes Ecritures ; il faut enfin voir, dans le Nouveau Testament, l'accomplissement des prophéties faites par l'Ancien.

Est-ce un Israélite, un païen, un mahométan, un incrédule un matérialiste, je vous le demande, qui s'écrieront, avec cette foi profonde qui transporte les montagnes : Credo in uniim Deiim ? Les imprudents ! ils voudront naviguer sur le lac de Génesareth, et ils sombreront, car ils ne croient pas, et Jésus ne viendra pas à eux ; ils chercheront des accents touchants et ils n'en trouveront point, car ils ne croient pas, et Jésus ne descendra pas en eux; ils voudront être les interprètes de la prière ardente et ils ne réussiront point, car ils ne croient pas, et leur cœur reste fermé et Jésus ne viendra pas l'ouvrir. Ainsi, pour écrire une messe, deux conditions, outre le génie et le talent, sont indispensables ; la foi et des mœurs en rapport avec la foi.

Ce qui précède explique pourquoi le sentiment musi-

cal chrétien est rare dans la musique religieuse contemporaine où il fait à peu près défaut. C'est qu'en effet, et je redis ce que disent nos meilleurs prédicateurs, nous ne sommes pas chrétiens. Que sommes-nous donc? Nous sommes positifs, nous sommes réalistes ; Tévidence matérielle nous satisfait seule.

Le réalisme, qui entend se rendre raison de tout, ne conçoit rien, hormis ce qu'il voit. C'est là son tort. Comme saint Thomas il veut toucher pour croire. Il n'accepte rien sans explication préalable, sans preuves dûment constatées. Le fait est son Dieu. Qu'y a-t-il pour lui en dehors du fait ? Des actes non soumis à son examen, des problèmes dont la solution lui échappe encore. La Nature lui cache le Créateur, le corps lui dérobe l'âme ; une dépouille où rampent des vers, voilà ce qui reste de l'homme ; dans l'impossibilité où il est de constater l'existence des êtres invisibles, il les nie ; de sorte qu'il conteste bravement le sentiment, l'esprit, l'âme. Dieu ; c'est simple et radical. Il ne tolère aucune supposition métaphysique, et il ne s'aperçoit point qu'il n'y a de vrai que ce qui ne se voit pas.

L'étude des phénomènes matériels et des faits est un moyen excellent de savoir, mais non de connaître ; pourtant cette étude nécessaire est réclamée par la raison, et je n'aurais pas le moindre reproche à lui adresser si elle se rattachait à un principe idéal, si elle s'appliquait à corroborer une croyance. Le réalisme a le droit de guerroyer tant qu'il voudra contre le spiritualisme, il n'anéantira pas les attractions psychiques, les aspirarations vers une existence parfaite, les pressentiments, les rêves de l'imagination ; il ne satisfera jamais le besoin général et inhérent à l'humanité de chercher dans l'espace, des yeux et du cœur, l'auteur des magnificences qui l'étonnentet le ravissent ; il ne détruira point la notion d'éternité écrite parmi les astres comme dans la conscience, et dont l'extinction amènerait la décapita-

tien des arts et des sciences. Il n'extirpera derhomme, en aucun temps, le rellet des splendeurs inconnues qui l'attirent par-delà la création, il n'étoulï'era pas en lui l'écho divin qui murmure : « Mon lils, je suis celui qui est. »

Le matérialisme soutient que la matière engendre l'esprit, que les idées s'acquièrent, que nous n'en possédons point d'innées par conséquent, que le cerveau est une feuille de papier blanc où s'impriment nos sensations, que nous avons la facidté de les comparer entre elles, de les analyser, d'en tirer des conclusions. A merveille. Mais cette faculté mystérieuse, comment est-elle faite? Maître matérialisme me répond d'emblée qu'il l'ignore absolument, que cela se saura certainement un jour, le progrès aidant, et qu'en attendant l'heure où elle se verra à l'œil nu, on est en mesure de m'apprendre en quel endroit elle réside ; là-dessus je me tiens pour suffisamment éclairé, et je ne pousse pas plus avant mes questions, étant édifié sur le lieu de résidence du jugement et pensant bien, toutes rétlexioiis faites, qu'il n'est pas logé dans le calcanéum, dans l'astragale ou dans la scaphoïde.

Notre siècle est un critique, un érudit,un chercheur; il étend ses investigations, ses reconnaissances, de tous les côtés à la fois ; il pèse les sphères, il mesure les espaces, il reconstitue les animaux perdus, il applique la vapeur, il fouille notre vieille terre et l'oblige à avouer son âge ; il prétend se diriger dans les airs, il dit à l'aérostat : Je suis jaloux des anges; prête-moi tes ailes; il dit aux ruines, aux documents historiques, aux monuments anciens : refaites Thistoire ; il interroge la chimie, qui lui répond par ce mot de Balzac : « Rien n'est simple » ; il découvre les étoiles et les baptise ; il fait parler l'électricité ; il sait comment et pourquoi les sons agissent de telle et telle manière sur les organes de l'ouïe ; il établit par la linguistique la filiation des

idiomes et il apprend au Français qu'il est un des descendants du Sanscrit; les Burnouf, les Chavée remontent le cours de la pensée humaine à travers la variations des mots et croient boire à la source pure du système indo-européen : il ûxe les quarts de ton sur le clavier et les rend distincts à Toreille la moins fine ; mais comme enseveli dans son immense domaine, Tunivers, il oublie que cet univers se meut au sein de Dieu ; s'il s'en souvient, c'est de loin en loin, avec le doute au front, et sans qu'il en tire aucune conséquence favorable aux obligations qu'une croyance sincère impose.

A propos, se dit-il, n'y aurait-il pas quelqu'un làhaut? « Peut-être î » C'est l'expression de Montaigne. Mais peut-être n'est pas une solution. Cependant il détourne ses regards de Rome ; est-ce pour les reporter vers la poussière ou vers un nouvel idéal?

Il commence à se demander si le catholicisme a fermé pour toujours l'ère des révolutions religieuses, si la science des théologiens est inattaquable ; si, après les Evangiles, aucune amélioration ne peut se produire dans les préceptes moraux. Il semble avoir moins peur de l'inconnu que du pape et du roi : le trône et l'autel l'effrayent.

Il se souvient des Cévennes, du servage de l'Inquisition; il n'a point oublié les millions d'hérétiques brûlés en Espagne, les trente mille protestants égorgés en France en une seule nuit, ni les cent mille familles obligées de s'expatrier après la révocation de l'édit de Nantes. Ces souvenirs le tourmentent ; ballotté par le flot des événements, il s'agite entre le passé qui lui parait suranné et l'avenir encore incertain. Quand l'Eglise l'admoneste, il l'écoute avec indifférence. Va-t-il rapiécer ou brûler le manteau de la religion universelle, mis en lambeaux par Luther, ^'oltaire et Rousseau ? Parfois il regarde le ciel : y voit-il poindre une aube, une aurore? Porte-t-il dans ses lianes une conception parti-

culière de la divinité ? Enfantera-t-il une croyance ? Accouchera-t-il d'une négation ? Sa vue baisse-! -elle ou s'étend-elle ? Considère-t-il la religion comme superflue ou le catholicisme comme une barrière? Est-il une réaction du réel contre le vrai ? du fait contre le rêve ? de la science contre la foi ?

Quoi qu'il en soit, si la foule, houle vivante qui renverse les murailles où l'on voudrait l'enfermer, ondule aujourd'hui entre des ruines presque abandonnées et des monuments gigantesques encore inachevés, certains esprits élevés, certains grands cœurs se sont déjà fait de Dieu une idée différente sinon plus haute, plus sympathique que celle dont le catholicisme est si justement fier. La religion catholique superbe et terrible, s'appliquant à mettre un mors dans la bouche des peuples qu'elle prétend dompter et qu'elle guida si longtemps, s'inquiète surtout de la puissance divine. Elle prête au Créateur des accès de colère, des besoins de vengeance, des arrêts sinistres contre ceux qui ne pensent pas comme elle. Lugubre, elle voit Dieu à travers les passions humaines. Or, ce Dieu qui n'est pas tendre ne convient pas à tout le monde, il ne satisfait pleinement ni la justice, ni l'amour, il ne peut trôner au-dessus des créatures qui supposent que la puissance suprême ne saurait exister sans la suprême bonté qui, en Dieu comme en l'homme, est l'équivalent du suprême pardon — du pardon sans condition. — Quoi ! vous voulez que l'homme insulté s'humilie devant celui qui Ta frappé ; vous voulez qu'il pardonne de tout son cœur à son ennemi le plus acharné, et par une contradiction singulière, vous lui représentez Dieu comme un esprit implacable qui, toujours armé contre l'humanité qu'il a créée, s'apprête à la punir indéfiniment? Si ce Dieu monstrueux existait, il serait pire que les tyrans réunis de tous les mondes répandus dans l'espace visible et invisible I

Je ne crois pas à ce bourreau.

La créature intelligente, libre de s'éloigner ou de se rapprocher de Dieu, subit, en s'en éloignant (sans parvenir jamais à s'en séparer tout à fait) les conséquences de ses fautes, de ses crimes, précisément dans la mesure où elle manque aux lois divines ; en s'en rapprochant, elle pénètre plus avant dans la connaissance de l'Etre qui, d'ailleurs, a ses moyens pour l'attirer à lui. Cette punition et cette récompense suffisent ; elles sont en rapport avec la faiblesse de l'homme, avec ses vertus fragiles, avec ses vices tenaces.

Pour lui pas d'anéantissement, pour lui pas de spiritualité pure ; il doit se contenter d'un acheminement progressif vers un idéal entrevu, vers un but déterminé, vers l'absolu.

Ces principes, qu'il serait trop long et au moins inutile de développer ici, mais dont on tirera aisément les conséquences immédiates, ces principes, dis-je, ne sont pas indignes du Christ que, moi aussi, j'ai chanté. Jésus est un de mes maîtres ; j'ai senti mon cœur se dilater au contact du sien, mon souffle s'étendre sous son souille généreux et s'y mêler, mon esprit s'éclairer aux rayonnements de son âme. L'Ancien et le Nouveau Testaments, les philosophes de l'antiquité et les philosophes modernes m'ont fourni des enseignements dont j'ai tâché et dont j'essaie encore de profiter, (^'est en lisant Job, c'est en méditant les Evangiles, c'est en étudiant l'œuvre et la vie de ces grands lutteurs : Dante, Beethoven, Lamennais, que j'appris à souflrir, que je compris ce qu'il y a de salutaire, de saint, de nécessaire dans la douleur; c'est par eux que j'espérai; c'est, porté sur leurs ailes, que je contemplai d'abord les horizons divins. O mes maîtres, je vous rends grâce î

Une dernière réflexion :

()ue nous pratiquions la religion d'hier, que nous nous soumettions à celle d'aujourd'hui ou que nous nous

tournions vers celle qui, demain, éclôra dans l'âme humaine avide d'infini, c'est dans la confiance en Dieu, dans l'amour pour Dieu, dans la pratique de ce qui le rapproche de Dieu, que l'artiste puise sa plus grande force ; c'est grâce à Dieu qu'il s'élève au-dessus des innombrables misères dévolues à la terre, qu'il les méprise, qu'il centuple sa vaillance, qu'il touche, éperdu, les rivages du monde spirituel, qu'il contemple le vrai.

Et maintenant, comprendrait-on que la religion chrétienne ne fût pas enfin dignement chantée par un musicien croyant. Le sauvage plain-chant emprunté en partie à la Grèce ; la fugue, souvent non moins barbare que le plain-chant, hélas ! demeureraient-ils l'unique expression musicale du christianisme ? Ne se trouverat-il pas un jour un composite ur qui ouvrira les Evangiles, qui les lira, qui les méditera ; un compositeur épris de toute cette clarté radieuse émergeant du livre sacré, amoureux de cette poésie céleste, de cette morale vraiment divine, de ces images simples et grandioses, de ces élans de l'âme, de ces paraboles scintillant comme une poignée de diamants et plus précieuses que tous les trésors terrestres ; ne se trouvera-t-il pas, tôt ou tard, un maître ému jusqu'aux larmes parles vérités éternellement vraies contenues dans la parole de Jésus, parole qui nous instruit comme le ferait une bonne mère, nous soutient, nous console et nous berce comme le fait l'espérance.

« Le cœur a ses raisons que l'esprit ne comprend pas », disait Pascal, mot profond dont j'aime à me souvenir. Eh bien î les Evangiles abondent en raisons de ce genre, en raisons que l'esprit discute parfois, mais que le cœur accepte toujours. La morale évangélique, c'est le pain des pauvres, c'est le pain des malheureux, c'est le pain de tous, et les puissants aussi devraient s'en nourrir. « Le cœur a ses raisons que Tesprit ne connaît

pas. » Oh î c'est vrai. Ne vous est-il pas arrivé, par une tiède matinée de printemps, d'aller seul dans les champs, d'y respirer l'odeur de fleurs inaperçues, de fermer les yeux avec confiance pour mieux sentir les parfums dont la brise est chargée et de secouer le front sous le souffle enivrant qui vient à vous ? et ne vous semble-t-il pas, en lisant les Evangiles, qu'une émotion qui n'est pas sans analogie avec la sensation dont je parlais à l'instant se produit en vous ? que Tesprit s'arrête et que le cœur s'ouvre seul pour recevoir la lumière invisible qui vient à lui et le remplit tout entier?

Le pins charmant et le plus naïf des évangélistes, saint Mathieu, s'exprimant en hébreu, fait parler ainsi le divin maître : a Pourquoi vous inquiéter de l'habille- « ment ? Voyez comment croissent les lis de la cam- (( pagne : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je « vous déclare que Salomon même, avec toute sa ma- « gnifîcence, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. Ne « dites point : que mangerons-nous? que boirons- « nous? ou de quoi nous habillerons-nous? car votre (( père sait ce dont vous avez besoin... Ne vous inquié- « tez pas pour le lendemain, le lendemain s'inquiétera « pour lui-même. A chaque jour suflit sa peine. » Que de confiance en Dieu, que d'admiration pour la Nature, que de douce philosophie dans ce peu de mots! A nous qui n'aimons même pas nos amis, ou qui les aimons mollement, Jésus dit : « Aimez vos ennemis; faites du » bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui « vous persécutent et vous calomnient. » Jésus recommande la prière, mais il ne veut pas de longs discours ; ce qu'il exige c'est une sorte de contemplation muette, intérieure, car le Père, dit-il, sait de quoi vous avez besoin, avant que vous lui demandiez rien ; puis sachant que la prière a sa pudeur, et défendant de faire étalage des sentiments religieux, il ajoute : a Quand vous vou- « drez prier, entrez dans votre chambre ; et après avoir

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« fermé la porte, priez votre Père en secret. » Jésus dit aussi : « Si quelqu'un vous frappe à la joue droite, pré- « sentez-lui encore l'autre joue. » Le jour où cette vengeance deviendrait possible^ elle serait la plus cruelle punition infligée à Tinsulteur. Comme le rouge de la honte et du remords lui monterait au visage ! Malheureusement nous n'en sommes pas là. Toutes les colères ont la prétention de se faire admirer dans leurs hideux excès, l'atrocité se pavane dans sa haine aveugle et monstrueuse, et celui qui, après avoir reçu un soufflet, présenterait Tautre joue, se verrait traité comme un lâche. Jésus dédaignant les richesses s'écrie : « Ne vous « amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et « les vers les consument, et où les voleurs les déterrent <( et les dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans « le ciel, où il n'y a ni rouille ni vers qui les consu- « ment, ni voleurs qui les déterrent et qui les dérobent. « Car où est votre trésor, là est aussi votre cœur. » Quoi ! répondent les sages de ce monde, mépriser la fortune, accepter une injure, l'oublier, prier dans son for iiitérieur, consentir à ne pas faire parade de sa sainteté, ne rien demander à Dieu, aimer ses ennemis, ne pas s'inquiéter du lendemain ! . . . Plaisantez-vous ? Ce que vous nous conseillez est absurde. Absurde? soit ! mais c'est sublime. Quant à vous, artistes convaincus qui vous abreuvez à la source des principes absolus d'où tombent l'apaisement, la sérénité, la foi, l'amour, si vous êtres dignes, par le génie, par le talent, par la vertu, de consacrer votre plume à la morale évangélique, à la mission, aux souffrances et au supplice de Jésus; si le Verbe, le crucifiement et la rédemption vous inspirent assez pour que votre musique soit en harmonie avec la beauté de ce sujet immense, ne vous figurez pas que vous serez compris, que votre chef-d'œuvre vous apportera le bien-être, que vos rivaux vous pardonneront de les avoir dépassés, que la palme

SI

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cueillie au nom de Dieu et de Tart ne se couvrira pas de bave et de fiel ; ne vous imaginez pas que vous éviterez la couronne d'épines et que les outrages et les rires de la foule n'éclateront pas à la vue du sang qui coulera de votre front et de votre poitrine. Ne le croyez pas ! ne le croyez pas î l'injustice et la haine ne désarment point ; vous aussi, vous viderez la coupe des amertumes ; vous serez reniés, tlagellés par les soldats de l'indifférence et de l'hypocrisie ; entre Barabbas et vous, si le peuple doit choisir celui qu'il enverra au supplice, c'est Barabbas qui vivra et c'est vous qui mourrez. Peut-être ressusciterez-vous dans votre œuvre, mais ce ne sera pas le troisième jour ; il se passera bien du temps avant que votre église se forme, avant que vous deveniez le chef dune religion universelle. Si donc, en écrivant, vous avez ambitionné la fortune, vous aurez de cruelles déceptions; mais non, vous n'avez pas songé aux biens de la terre, autrement cette création ne serait pas sortie de vous et vous n'auriez pas été mis hors la loi. — Quelle sera votre récompense, me demanderez-vous ? Votre récompense sera d'avoir travaillé au profit de l'homme et pour l'amour du vrai.

Quelques personnes prétendent que la musique religieuse n'existe pas. Autant vaudrait dire que la religiosilé manque à Thomme. Quant à moi, j'affirme que la musique est plus apte à rendre le sentiment religieux que la parole. Ecoutez un sermon, puis un morceau d'orgue et dites-moi lequel des deux vous plongera dans le plus profond recueillement? le sermon vous fera penser, l'œuvre musicale vous mettra à genoux. Dans l'un, le raisonnement gênera l'élan du cœur, car ce raisonnement pourra être combattu par un raisonnement supérieur ou contraire ; dans l'autre, la raison s'effacera pour laisser la foi seule, livrée à elle-même, et celle-ci, déployant ses ailes dans la lumière, portera vite à Dieu le sourire de vos lèvres, les larmes de vos

yeux, les méditations de votre esprit, les aspirations de votre ame. La précision du mot limite le sentimcnl ; le prolongement du son semble franchir tous les obstacles, toutes les étendues ; le mot s'attache à vous et vous arrête, le son part et vous emporte. Où? C'est ce que vous dira l'idée musicale.

Un des plus beaux passages de Bossuet se trouve dans Un sermon pour le jour de Pâques. Or, ce passage n'est pas religieux; il a trait seulement à la brièveté de la vie, et s'il produit une si prodigieuse sensation, c'est qu'il montre (presque sans la nommer) la mort, cette inévitable inconnue, s'asseyant près de notre berceau, nous suivant, nous guettant sans cesse, nous frappant à son heure et nous emportant dans la nuit éternelle.

Voici ce magnifique passage :

c( La vie humaine est semblable à un chemin dont (( l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit « dès le premier pas ; mais la loi est portée, il faut « avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière. (( Marche ! marche ! Un poids invincible, une force ir- (( résistible nous entraînent ; il faut sans cesse avancer (( vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous « fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si (( je pouvais éviter ce précipice aftreux ! Non, non ; il (( faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des (( années. On se console pourtant, parce que de temps (( en temps on rencontre des objets qui nous divertis- (( sent^ des eaux courantes, des fleurs qui passent. On « voudrait s'arrêter : Marche ! marche ! Et cependant (( on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé : (( fracas effroyable ! inévitable ruine ! On se console <( parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en pas- (( sant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au « soir, et quelques fruits qu'on perd en les goûtant ; (( enchantement, illusion ! Toujours entraîné, tu appro-

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(( ches du gouffre affreux : déjà tout commence à s'effa- « cer, les jardins moins lleuris, les fleurs moins brillan- « tes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins « riantes, les eaux moins claires, tout se ternit, tout « s'efface. L'ombre de la mort se présente : on com- « mence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il « faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l'horreur <( trouble les sens, la tète tourne, les yeux s'égarent: il » faut marcher. On voudrait retourner en arrière : plus » de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout » est échappé î »

Ici l'illustre Bossuet nous touche par l'image de notre impuissance, de nos regrets, par la rapidité de notre course à la tombe; il nous atterre et nous stupéfie en constatant combien est éphémère cette ombre dévie que Dieu étend sur nous pour la retirer presque aussitôt. Chacune de ses expressions rend sa pensée avec une énergie, avec une netteté admirables, et le prédicateur restant sur un terrain co;mu ne trouve pas de contradicteurs : mais lorsqu'il entre dans le domaine purement religieux, quand il prend pied dans le catholicisme, sa métaphysique, sa philosophie, sesatïirmations peuvent être discutées, et si elles éveillent dans l'esprit certaines objections, c'en est fait de la foi que le moindre doute eflarouche et qui baisse toujours à demi ses pudiques paupières pour ne rien voir du réel entre elle et l'infini qu'elle contemple. La nuisique, en ce sens, n'a donc pas, je le répète, les inconvénients du langage ; vraiment religieuse, elle peut planer à des hauteurs où ne s'élève jamais le discours.

J'ai pour habitude démarquer, en lisant, toutes les poésies qui me plaisent et dont je puis tirer profil. Mes livres sont donc encombrés de signets. Les poètes, del>uis Anacréon et Horace jusqu'à Lamartine et Hugo, el les prosateurs, depuis la Bible jusqu'à Lamennais, sont chez moi, en expeclalive el prêts à me payer leur con-

tingent poétique. J'avais depuis longtemps glissé un

bout de papier entre deux pages des Contemplations à

l'endroit où se lit le quatrain suivant :

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure ; Vous qui soufTrez, venez à lui, car il guérit ; Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit ; Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.

Cependant je ne l'avais pas encore mis en musique. Je le relisais parfois ; je cherchais, et, ne trouvant pas, j'attendais plus ou moins patiemment, selon l'occurrence, que la pensée prît corps. Ayant assisté un soir à un concert dit spirituel, et qui ne méritait pas cette qualification, je rentrai chez moi d'assez mauvaise humeur, contrarié d'avoir perdu ma soirée et pensant que, s'il fallait écrire de pareilles choses pour qu'on les appelât spirituelles, c'était bien dur. Je m'endormis, bercé par ces idées désagréables. Pendant mon sonmieil, l'horrible cacophonie me poursuivait : je voulais me soustraire à ce cauchemar, et je criais au compositeur : Ce n'est pas cela, misérable ! et je criais aux instrumentistes et aux chanteurs : Taisez-vous î taisez-vous ! taisez-vous tous ! Enfin, vers cinq heures du matin, n'y tenant plus, je m'éveille, je me frotte les yeux, je saute à bas du lit et, toujours furieux, je m'assieds à mon bureau. Un volume attire mon attention, je Touvre, juste à la page qui contenait le quatrain. Aussitôt je me calme, les beaux vers de Victor Hugo descendent sur mon front et sur mon cœur comme une fraîche rosée.., Dix minutes après. Au pied dun crucifix était écrit. Plus tard, un des plus célèbres éditeurs de Paris, Ileugel, le grava ; le morceau réussit assez pour qu'il me priât plaisamment de le meltre en cinq actes; mais je lui fis observer que cela serait un peu long, et je m'engageai seulement à l'arranger pour orchestre et chœur, ce qui fut fait.

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